Pierre et JeanParte 6 de 16
Original em francês · tradução para inglês
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Comme il n'était pas encore quatre heures, et qu'il n'avait rien à faire, absolument rien, il alla s'asseoir dans le Jardin public; et il demeura longtemps sur son banc, sans idées, les yeux à terre, accablé par une lassitude qui devenait de la détresse.
Tous les jours précédents, depuis son retour dans la maison paternelle, il avait vécu ainsi pourtant, sans souffrir aussi cruellement du vide de l'existence et de son inaction. Comment avait-il donc passé son temps du lever jusqu'au coucher?
Il avait flâné sur la jetée aux heures de marée, flâné par les rues, flâné dans les cafés, flâné chez Marowsko, flâné partout. Et voilà que, tout à coup, cette vie, supportée jusqu'ici, lui devenait odieuse, intolérable. S'il avait eu quelque argent il aurait pris une voiture pour faire une longue promenade dans la campagne, le long des fossés de ferme ombragés de hêtres et d'ormes; mais il devait compter le prix d'un bock ou d'un timbre-poste, et ces fantaisies-là ne lui étaient point permises. Il songea soudain combien il est dur, à trente ans passés, d'être réduit à demander, en rougissant, un louis à sa mère, de temps en temps; et il murmura, en grattant la terre du bout de sa canne:
—Cristi! si j'avais de l'argent!
Et la pensée de l'héritage de son frère entra en lui de nouveau, à la façon d'une piqûre de guêpe; mais il la chassa avec impatience, ne voulant point s'abandonner sur cette pente de jalousie.
Autour de lui des enfants jouaient dans la poussière des chemins. Ils étaient blonds avec de longs cheveux, et ils faisaient d'un air très sérieux, avec une attention grave, de petites montagnes de sable pour les écraser ensuite d'un coup de pied.
Pierre était dans un de ces jours mornes où on regarde dans tous les coins de son âme, où on en secoue tous les plis.
«Nos besognes ressemblent aux travaux de ces mioches,» pensait-il. Puis il se demanda si le plus sage dans la vie n'était pas encore d'engendrer deux ou trois de ces petits êtres inutiles et de les regarder grandir avec complaisance et curiosité. Et le désir du mariage l'effleura. On n'est pas si perdu, n'étant plus seul. On entend au moins remuer quelqu'un près de soi aux heures de trouble et d'incertitude, c'est déjà quelque chose de dire «tu» à une femme, quand on souffre.
Il se mit à songer aux femmes.
Il les connaissait très peu, n'ayant eu au quartier Latin que des liaisons de quinzaine, rompues quand était mangé l'argent du mois, et renouées ou remplacées le mois suivant. Il devait exister, cependant, des créatures très bonnes, très douces et très consolantes. Sa mère n'avait-elle pas été la raison et le charme du foyer paternel? Comme il aurait voulu connaître une femme, une vraie femme!
Il se releva tout à coup avec la résolution d'aller faire une petite visite à Mme Rosémilly.
Puis il se rassit brusquement. Elle lui déplaisait, celle-là! Pourquoi? Elle avait trop de bon sens vulgaire et bas; et puis, ne semblait-elle pas lui préférer Jean? Sans se l'avouer à lui-même d'une façon nette, cette préférence entrait pour beaucoup dans sa mésestime pour l'intelligence de la veuve, car, s'il aimait son frère, il ne pouvait s'abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur.
Il n'allait pourtant point rester là jusqu'à la nuit; et, comme la veille au soir, il se demanda anxieusement: «Que vais-je faire?»
Il se sentait maintenant à l'âme un besoin de s'attendrir, d'être embrassé et consolé. Consolé de quoi? Il ne l'aurait su dire, mais il était dans une de ces heures de faiblesse et de lassitude où la présence d'une femme, la caresse d'une femme, le toucher d'une main, le frôlement d'une robe, un doux regard noir ou bleu semblent indispensables, et tout de suite, à notre coeur.
Et le souvenir lui vint d'une petite bonne de brasserie ramenée un soir chez elle et revue de temps en temps.
Il se leva donc de nouveau pour aller boire un bock avec cette fille. Que lui dirait-il? Que lui dirait-elle? Rien, sans doute. Qu'importe? il lui tiendrait la main quelques secondes! Elle semblait avoir du goût pour lui. Pourquoi donc ne la voyait-il pas plus souvent?
Il la trouva sommeillant sur une chaise dans la salle de brasserie presque vide. Trois buveurs fumaient leurs pipes, accoudés aux tables de chêne, la caissière lisait un roman, tandis que le patron, en manches de chemise, dormait tout à fait sur la banquette.
Dès qu'elle l'aperçut, la fille se leva vivement et, venant à lui:
—Bonjour, comment allez-vous?
—Pas mal, et toi?
—Moi, très bien. Comme vous êtes rare?
—Oui, j'ai très peu de temps à moi. Tu sais que je suis médecin.
—Tiens, vous ne me l'aviez pas dit. Si j'avais su, j'ai été souffrante la semaine dernière, je vous aurais consulté. Qu'est-ce que vous prenez?
—Un bock, et toi?
—Moi, un bock aussi, puisque tu me le payes.
Et elle continua à le tutoyer comme si l'offre de cette consommation en avait été la permission tacite. Alors, assis face à face, ils causèrent. De temps en temps elle lui prenait la main avec cette familiarité facile des filles dont la caresse est à vendre, et le regardant avec des yeux engageants elle lui disait:
—Pourquoi ne viens-tu pas plus souvent? Tu me plais beaucoup, mon chéri.
Mais déjà il se dégoûtait d'elle, la voyait bête, commune, sentant le peuple. Les femmes, se disait-il, doivent nous apparaître dans un rêve ou dans une auréole de luxe qui poétise leur vulgarité.
Elle lui demandait:
—Tu es passé l'autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce ton frère?
—Oui, c'est mon frère.
—Il est rudement joli garçon.
—Tu trouves?
—Mais oui, et puis il a l'air d'un bon vivant.
Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de brasserie l'héritage de Jean? Pourquoi cette idée, qu'il rejetait de lui lorsqu'il se trouvait seul, qu'il repoussait par crainte du trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s'il eût eu besoin de vider de nouveau devant quelqu'un son coeur gonflé d'amertume?
Il dit en croisant ses jambes:
—Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d'hériter de vingt mille francs de rente.
Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides:
—Oh! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand'mère ou bien sa tante?
—Non, un vieil ami de mes parents.
—Rien qu'un ami? Pas possible! Et il ne t'a rien laissé, à toi?
—Non. Moi je le connaissais très peu.
Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les lèvres:
—Eh bien! il a de la chance ton frère d'avoir des amis de cette espèce-là! Vrai, ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu!
Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, la bouche crispée:
—Qu'est-ce que tu entends par là?
Elle avait pris un air bête et naïf:
—Moi, rien. Je veux dire qu'il a plus de chance que toi.
Il jeta vingt sous sur la table et sortit.
Maintenant il se répétait cette phrase: «Ça n'est pas étonnant qu'il te ressemble si peu.»
Qu'avait-elle pensé, qu'avait-elle sous-entendu dans ces mots? Certes il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille avait dû croire que Jean était le fils du Maréchal.
L'émotion qu'il ressentit à l'idée de ce soupçon jeté sur sa mère, fut si violente qu'il s'arrêta et qu'il chercha de l'oeil un endroit pour s'asseoir.
Un autre café se trouvait en face de lui, il y entra, prit une chaise, et comme le garçon se présentait: «Un bock», dit-il.
Il sentait battre son coeur; des frissons lui couraient sur la peau. Et tout à coup le souvenir lui vint de ce qu'avait dit Marowsko la veille: «Ça ne fera pas un bon effet.» Avait-il eu la même pensée, le même soupçon que cette drôlesse?
La tête penchée sur son bock il regardait la mousse blanche pétiller et fondre, et il se demandait: «Est-ce possible qu'on croie une chose pareille?»
Les raisons qui feraient naître ce doute odieux dans les esprits lui apparaissaient maintenant, l'une après l'autre, claires, évidentes, exaspérantes. Qu'un vieux garçon sans héritiers laisse sa fortune aux deux enfants d'un ami, rien de plus simple et de plus naturel, mais qu'il 1s donne tout entière à un seul de ces enfants, certes le monde s'étonnera, chuchotera et finira par sourire. Comment n'avait-il pas prévu cela, comment son père ne l'avait-il pas senti, comment sa mère ne l'avait-elle pas deviné? Non, ils s'étaient trouvés trop heureux de cet argent inespéré pour que cette idée les effleurât. Et puis comment ces honnêtes gens auraient-ils soupçonné une pareille ignominie?
Mais le public, mais le voisin, le marchand, le fournisseur, tous ceux qui les connaissaient n'allaient-ils pas répéter cette chose abominable, s'en amuser, s'en réjouir, rire de son père et mépriser sa mère?
Et la remarque faite par la fille de brasserie que Jean était blond et lui brun, qu'ils ne se ressemblaient ni de figure, ni de démarche, ni de tournure, ni d'intelligence, frapperait maintenant tous les yeux et tous les esprits. Quand on parlerait d'un fils Roland on dirait: «Lequel, le vrai ou le faux?»
Il se leva avec la résolution de prévenir son frère, de le mettre en garde contre cet affreux danger menaçant l'honneur de leur mère. Mais que ferait Jean? Le plus simple, assurément, serait de refuser l'héritage qui irait alors aux pauvres, et de dire seulement aux amis et connaissances informés de ce legs que le testament contenait des clauses et conditions inacceptables qui auraient fait de Jean, non pas un héritier, mais un dépositaire.
Tout en rentrant à la maison paternelle, il songeait qu'il devait voir son frère seul, afin de ne point parler devant ses parents d'un pareil sujet.
Dès la porte il entendit un grand bruit de voix et de rires dans le salon, et, comme il entrait, il entendit Mme Rosémilly et le capitaine Beausire, ramenés par son père et gardés à dîner afin de fêter la bonne nouvelle.
On avait fait apporter du vermouth et de l'absinthe pour se mettre en appétit, et on s'était mis d'abord en belle humeur. Le capitaine Beausire, un petit homme tout rond à force d'avoir roulé sur la mer, et dont toutes les idées semblaient rondes aussi, comme les galets des rivages, et qui riait avec des r plein la gorge, jugeait la vie une chose excellente dont tout était bon à prendre.
Il trinquait avec le père Roland, tandis que Jean présentait aux dames deux nouveaux verres pleins.
Mme Rosémilly refusait, quand le capitaine Beausire, qui avait connu feu son époux, s'écria:
—Allons, allons, Madame, bis repetita placent, comme nous disons en patois, ce qui signifie: «Deux vermouths ne font jamais mal.» Moi, voyez-vous, depuis que je ne navigue plus, je me donne comme ça, chaque jour, avant dîner, deux ou trois coups de roulis artificiel! J'y ajoute un coup de tangage après le café, ce qui me fait grosse mer pour la soirée. Je ne vais jamais jusqu'à la tempête par exemple, jamais, jamais, car je crains les avaries.
Roland, dont le vieux long-courier flattait la manie nautique, riait de tout son coeur, la face déjà rouge et l'oeil troublé par l'absinthe. Il avait un gros ventre de boutiquier, rien qu'un ventre où semblait réfugié le reste de son corps, un de ces ventres mous d'hommes toujours assis, qui n'ont plus ni cuisses, ni poitrine, ni bras, ni cou, le fond de leur chaise ayant tassé toute leur matière au même endroit.
Beausire au contraire, bien que court et gros, semblait plein comme un oeuf et dur comme une balle.
Mme Roland n'avait point vidé son premier verre, et, rose de bonheur, le regard brillant, elle contemplait son fils Jean.
Chez lui maintenant la crise de joie éclatait. C'était une affaire finie, une affaire signée, il avait vingt mille francs de rentes. Dans la façon dont il riait, dont il parlait avec une voix plus sonore, dont il regardait les gens, à ses manières plus nettes, à son assurance plus grande, on sentait l'aplomb que donne l'argent.
Le dîner fut annoncé, et comme le vieux Roland allait offrir son bras à Mme Rosémilly: «Non, non, père, cria sa femme, aujourd'hui tout est pour Jean.»
Sur la table éclatait un luxe inaccoutumé: devant l'assiette de Jean, assis à la place de son père, un énorme bouquet rempli de faveurs de soie, un vrai bouquet de grande cérémonie, s'élevait comme un dôme pavoisé, flanqué de quatre compotiers dont l'un contenait une pyramide de pêches magnifiques, le second un gâteau monumental gorgé de crème fouettée et couvert de clochettes de sucre fondu, une cathédrale en biscuit, le troisième des tranches d'ananas noyées dans un sirop clair, et le quatrième, luxe inouï, du raisin noir, venu des pays chauds.
—Bigre! dit Pierre en s'asseyant, nous célébrons l'avènement de Jean le Riche.
Après le potage on offrit du madère; et tout le monde déjà parlait en même temps. Beausire racontait un dîner qu'il avait fait à Saint-Domingue à la table d'un général nègre. Le père Roland l'écoutait, tout en cherchant à glisser entre les phrases le récit d'un autre repas donné par un de ses amis, à Meudon, et dont chaque convive avait été quinze jours malade. Mme Rosémilly, Jean et sa mère faisaient un projet d'excursion et de déjeuner à Saint-Jouin, dont ils se promettaient déjà un plaisir infini; et Pierre regrettait de ne pas avoir dîné seul, dans une gargote au bord de la mer, pour éviter tout ce bruit, ces rires et cette joie qui l'énervaient.
Il cherchait comment il allait s'y prendre, maintenant, pour dire à son frère ses craintes et pour le faire renoncer à cette fortune acceptée déjà, dont il jouissait, dont il se grisait d'avance. Ce serait dur pour lui, certes, mais il le fallait; il ne pouvait hésiter, la réputation de leur mère étant menacée.
L'apparition d'un bar énorme rejeta Roland dans les récits de pêche. Beausire en narra de surprenantes au Gabon, à Sainte-Marie de Madagascar et surtout sur les côtes de la Chine et du Japon, où les poissons ont des figures drôles comme les habitants. Et il racontait les mines de ces poissons, leurs gros yeux d'or, leurs ventres bleus ou rouges, leurs nageoires bizarres, pareilles à des éventails, leur queue coupée en croissant de lune, en mimant d'une façon si plaisante que tout le monde riait aux larmes en l'écoutant.
Seul, Pierre paraissait incrédule et murmurait: «On a bien raison de dire que les Normands sont les Gascons du Nord.»
Après le poisson vint un vol-au-vent, puis un poulet rôti, une salade, des haricots verts et un pâté d'alouettes de Pithiviers. La bonne de Mme Rosémilly aidait au service; et la gaieté allait croissant avec le nombre des verres de vin. Quand sauta le bouchon de la première bouteille de champagne, le père Roland, très excité, imita avec sa bouche le bruit de cette détonation, puis déclara:
—J'aime mieux ça qu'un coup de pistolet.
Pierre, de plus en plus agacé, répondit en ricanant:
—Cela est peut-être, cependant, plus dangereux pour toi.
Roland, qui allait boire, reposa son verre plein sur la table et demanda:
—Pourquoi donc?
Depuis longtemps il se plaignait de sa santé, de lourdeurs, de vertiges, de malaises constants et inexplicables. Le docteur reprit:
—Parce que la balle du pistolet peut fort bien passer à côté de toi, tandis que le verre de vin te passe forcément dans le ventre.
—Et puis?
—Et puis il te brûle l'estomac, désorganise le système nerveux, alourdit la circulation et prépare l'apoplexie dont sont menacés tous les hommes de ton tempérament.
L'ivresse croissante de l'ancien bijoutier paraissait dissipée comme une fumée par le vent; et il regardait son fils avec des yeux inquiets et fixes, cherchant à comprendre s'il ne se moquait pas.
Mais Beausire s'écria:
—Ah! ces sacrés médecins, toujours les mêmes: ne mangez pas, ne buvez pas, n'aimez pas, et ne dansez pas en rond. Tout ça fait du bobo à petite santé. Eh bien! j'ai pratiqué tout ça, moi, Monsieur, dans toutes les parties du monde, partout où j'ai pu, et le plus que j'ai pu, et je ne m'en porte pas plus mal.
Pierre répondit avec aigreur:
—D'abord, vous, capitaine, vous êtes plus fort que mon père; et puis tous les viveurs parlent comme vous jusqu'au jour où ... et ils ne reviennent pas le lendemain dire au médecin prudent: «Vous aviez raison, docteur.» Quand je vois mon père faire ce qu'il y a de plus mauvais et de plus dangereux pour lui, il est bien naturel que je le prévienne. Je serais un mauvais fils si j'agissais autrement.
Mme Roland désolée intervint à son tour: —Voyons, Pierre, qu'est-ce que tu as? Pour une fois, ça ne lui fera pas de mal. Songe quelle fête pour lui, pour nous. Tu vas gâter tout son plaisir et nous chagriner tous. C'est vilain, ce que tu fais là!
Il murmura en haussant les épaules:
—Qu'il fasse ce qu'il voudra, je l'ai prévenu.
Mais le père Roland ne buvait pas. Il regardait son verre, son verre plein de vin lumineux et clair, dont l'âme légère, l'âme enivrante s'envolait par petites bulles venues du fond et montant, pressées et rapides, s'évaporer à la surface; il le regardait avec une méfiance de renard qui trouve une poule morte et flaire un piège.