Pierre et JeanParte 2 de 16
Original em francês · tradução para inglês
The skill consists in not letting L'adresse consiste à ne pas laisser reconnaître adresse (f) — skill, dexterity, clevernessthis self be recognized ce moi by the reader par le lecteur under all the diverse masks sous tous les masques divers which serve us to hide it. qui nous servent à le cacher.
But if, Mais si, from the sole point of view of complete exactitude, au seul point de vue de la complète exactitude, au point de vue de — from the point of view ofpure psychological analysis la pure analyse psychologique is questionable, est contestable, it can however elle peut cependant give us nous donner works of art des oeuvres d'art as beautiful aussi belles as all other methods of work. que toutes les autres méthodes de travail.
Here are, Voici, today, aujourd'hui, the symbolists. les symbolistes. Why not? Pourquoi pas? Their dream as artists Leur rêve d'artistes is respectable; est respectable; and they have this particularly interesting thing that they know et ils ont cela de particulièrement intéressant qu'ils savent avoir cela de [adj] que — to have this [adj] quality that...and that they proclaim et qu'ils proclament the extreme difficulty l'extrême difficulté of art. de l'art.
It is necessary to be, Il faut être, indeed, en effet, very mad, bien fou, very audacious, bien audacieux, very overconfident bien outrecuidant outrecuidant — overconfident, presumptuousor very foolish, ou bien sot, sot — foolish, silly, stupidto write still today! pour écrire encore aujourd'hui! After so many masters Après tant de maîtres with such varied natures, aux natures si variées, with such multiple genius, au génie si multiple, what remains to be done que reste-t-il à faire that has not been done, qui n'ait été fait, faire — to do; to make (here used in the subjunctive mood after 'que')what remains to be said que reste-t-il à dire that has not been said? qui n'ait été dit? Who can boast, Qui peut se vanter, se vanter — to boast, to bragamong us, parmi nous, of having written d'avoir écrit a page, une page, a sentence une phrase that is not already found, qui ne se trouve déjà, almost similar, à peu près pareille, à peu près — approximately, almostsomewhere. quelque part. When we read, Quand nous lisons, we, nous, so saturated si saturés with French writing d'écriture française that que our entire body notre corps entier gives us the impression nous donne l'impression of being a paste made with words, d'être une pâte faite avec des mots, pâte (f) — paste, doughdo we ever find trouvons-nous jamais a line, une ligne, a thought une pensée that is not familiar to us, qui ne nous soit familière, of which dont we have not had, nous n'ayons eu, at least, au moins, the confused premonition? le confus pressentiment? sentir (to feel) → sentiment (feeling) → pressentiment (premonition)
The man who seeks only L'homme qui cherche seulement to amuse à amuser his public son public by means already known, par des moyens déjà connus, writes écrit with confidence, avec confiance, in the candor dans la candeur of his mediocrity, de sa médiocrité, works des oeuvres destined for the ignorant and idle crowd. destinées à la foule ignorante et désoeuvrée. But those upon whom weigh Mais ceux sur qui pèsent peser — to weighall the centuries of past literature, tous les siècles de la littérature passée, those whom nothing satisfies, ceux que rien ne satisfait, whom everything disgusts, que tout dégoûte, because they dream better, parce qu'ils rêvent mieux, to whom everything seems already deflowered, à qui tout semble défloré déjà, défloré — deflowered; used figuratively here to mean 'spoiled' or 'no longer fresh'to whom their work always gives the impression à qui leur oeuvre donne toujours l'impression of useless and common labor, d'un travail inutile et commun, come to judge en arrivent à juger en arriver à — to reach the point of, to come toliterary art l'art littéraire an elusive, mysterious thing, une chose insaisissable, mystérieuse, that a few pages of the greatest masters que barely reveal to us. nous dévoilent à peine quelques pages des plus grands maîtres.
Twenty verses, Vingt vers, twenty sentences, vingt phrases, read suddenly lus tout à coup tout à coup — suddenlymake us thrill nous font tressaillir tressaillir — to shudder, to thrill, to quiverto the heart jusqu'au coeur like a surprising revelation; comme une révélation surprenante; but the following verses mais les vers suivants resemble all verses, ressemblent à tous les vers, the prose that flows next la prose qui coule ensuite resembles all prose. ressemble à toutes les proses.
Men of genius Les hommes de génie do not have, n'ont point, ne... point — /formal./ a stronger form of 'ne... pas' (not)no doubt, sans doute, these anxieties and these torments, ces angoisses et ces tourments, because they carry within them parce qu'ils portent en eux an irresistible creative force. une force créatrice irrésistible. They do not judge themselves. Ils ne se jugent pas eux-mêmes. The others, Les autres, we who are simply nous autres qui sommes simplement conscious and tenacious workers, des travailleurs conscients et tenaces, we can only fight against nous ne pouvons lutter contre invincible discouragement l'invincible découragement through que par the continuity of effort. la continuité de l'effort.
Two men Deux hommes by their simple and luminous teachings par leurs enseignements simples et lumineux have given me m'ont donné this strength cette force to always try: de toujours tenter: tenter — to try, to attemptLouis Bouilhet and Gustave Flaubert. Louis Bouilhet et Gustave Flaubert. Gustave Flaubert — influential French novelist (1821–1880), author of 'Madame Bovary' and mentor to Maupassant
If Si I speak je parle here ici of them and of myself d'eux et de moi it is that c'est que their advice, leurs conseils, summarized résumés in a few lines, en peu de lignes, will perhaps be useful seront peut-être utiles to some young people à quelques jeunes gens less confident moins confiants in themselves en eux-mêmes than one usually is qu'on ne l'est d'ordinaire d'ordinaire — usually, normallywhen quand one begins on débute débuter — to start, to begin one's careerin letters. dans les lettres. lettres (f, pl) — literature, the world of writing
Bouilhet, Bouilhet, whom que I knew je connus first le premier in a somewhat intimate way, d'une façon un peu intime, about two years deux ans environ before avant de gaining Flaubert's friendship, gagner l'amitié de Flaubert, by dint of à force de à force de + inf/n — by dint of; through the constant repetition ofrepeating to me me répéter that que a hundred verses, cent vers, perhaps less, peut-être moins, suffice suffisent for an artist's reputation, à la réputation d'un artiste, if they are s'ils sont irreproachable irréprochables and if they contain et s'ils contiennent the essence l'essence of the talent and originality of even a second-rate man, du talent et de l'originalité d'un homme même de second ordre, de second ordre — second-rate; mediocremade me me fît understand comprendre that que continual work le travail continuel and a deep knowledge et la connaissance profonde of the craft du métier can, peuvent, one day un jour of lucidity, de lucidité, power, de puissance and inspiration, et d'entraînement, through the fortunate encounter par la rencontre heureuse of a subject d'un sujet well-concordant concordant bien with all the tendencies avec toutes les tendances of our mind, de notre esprit, bring about amener this blossoming cette éclosion éclosion (f) — hatching; blossoming; emergenceof the de l'oeuvre short, courte, unique, unique and et as perfect a work as aussi parfaite que we can produce. nous la pouvons produire.
I Je then understood compris ensuite that que the most famous writers les écrivains les plus connus have n'ont almost presque never jamais left laissé more than one volume plus d'un volume and that it is necessary, et qu'il faut, above all, avant tout, avant tout — above all; first and foremostto have avoir this cette chance chance to find de trouver and et discern, de discerner, amidst au milieu de the multitude la multitude of subjects des matières matière (f) — material; subject matter; topicthat qui present themselves se présentent to our choice, à notre choix, the one celle that qui will absorb absorbera all toutes our nos faculties, facultés, all toute our notre worth, valeur, all toute our notre artistic power. puissance artiste.
Later, Plus tard, Flaubert, Flaubert, whom que I saw je voyais sometimes, quelquefois, grew fond of me. se prit d'affection pour moi. se prendre d'affection pour qn — to grow fond of someone; to take a liking to someoneI dared to submit J'osai lui soumettre oser — to daresome quelques essays to him. essais. He Il read them les lut with kindness avec bonté and et replied to me: me répondit: «I do not know «Je ne sais pas if si you will have vous aurez talent. du talent. What Ce que you have brought me vous m'avez apporté proves prouve a certain intelligence, une certaine intelligence, but mais do not forget this, n'oubliez point ceci, young man, jeune homme, that que talent—according to Chateaubriand's saying— le talent—suivant le mot de Chateaubriand— suivant — according to; followingis but a n'est qu'une ne... que — only; nothing butlong patience. longue patience. Work.» Travaillez.»
I worked, Je travaillai, and et I often returned je revins souvent to his home, chez lui, understanding comprenant that que I pleased him, je lui plaisais, plaire (à qn) — to please (someone); to be liked (by someone)for car he had begun to call me, il s'était mis à m'appeler, laughing, en riant, his disciple. son disciple.
For Pendant seven years sept ans I wrote je fis verses, des vers, I wrote je fis tales, des contes, conte (m) — tale; short story (often with a folk or oral tradition connotation)I wrote je fis short stories, des nouvelles, nouvelle (f) — short story; novellaI even wrote je fis même a detestable drama. un drame détestable. Nothing remains of it. Il n'en est rien resté. il n'en reste rien — nothing of it remains; there is nothing left of itThe master Le maître read everything, lisait tout, then puis the following Sunday, le dimanche suivant, while having lunch, en déjeunant, déjeuner — to have lunch; (in older or regional usage) to have breakfastdeveloped développait his criticisms ses critiques and instilled et enfonçait enfoncer — to drive in; to sink; (figuratively) to instill or hammer homein me, en moi, little by little, peu à peu, two or three deux ou trois principles principes which are qui sont the summary le résumé of his de ses long and patient teachings. longs et patients enseignements. «If one has «Si on a an originality, une originalité, he said, disait-il, one must il faut above all avant tout bring it out; la dégager; dégager — to clear; to release; to bring out or extractif one does not have one, si on n'en a pas, one must il faut acquire one.» en acquérir une.»
—Talent is a long patience.— —Le talent est une longue patience.— It is about looking at Il s'agit de regarder il s'agit de — it is a matter of; it is abouteverything one wants to express tout ce qu'on veut exprimer long enough assez longtemps and with enough attention et avec assez d'attention to discover pour en découvrir an aspect un aspect that has not been seen and said qui n'ait été vu et dit by anyone. par personne. There is, Il y a, in everything, dans tout, the unexplored, de l'inexploré, because we are accustomed parce que nous sommes habitués to using our eyes à ne nous servir de nos yeux only with the memory qu'avec le souvenir of what has been thought before us de ce qu'on a pensé avant nous about what we contemplate. sur ce que nous contemplons. The slightest thing La moindre chose moindre — least; slightest; smallestcontains a little of the unknown. contient un peu d'inconnu. Let us find it. Trouvons-le. To describe Pour décrire a blazing fire un feu qui flambe flamber — to blaze; to burn brightlyand et a tree un arbre in dans a plain, une plaine, let us remain demeurons in front of en face de this fire ce feu and et this tree de cet arbre until they no longer resemble, jusqu'à ce qu'ils ne ressemblent plus, for us, pour nous, any other à aucun autre tree arbre and et any other fire. à aucun autre feu.
It is C'est in this way that de cette façon qu' one becomes on devient original. original.
Having, Ayant, moreover, en outre, en outre — furthermore; moreover; in additionposited posé this truth cette vérité that there are not, qu'il n'y a pas, throughout the entire world, de par le monde entier, de par — by; through; throughout (often used in 'de par le monde')two deux grains of sand, grains de sable, two flies, deux mouches, two hands deux mains or ou two noses deux nez absolutely alike, absolument pareils, pareil — similar; alike; samehe il forced me me forçait to express, à exprimer, in en a few phrases, quelques phrases, a being un être or ou an object un objet in such a way as to de manière à clearly particularize it, le particulariser nettement, to à distinguish it le distinguer from de all tous other beings les autres êtres or ou de all tous other les autres objects objets of de the same même race race or ou the same de même species. espèce.
«When you pass, «Quand vous passez, he said to me, me disait-il, before a grocer devant un épicier sitting at his door, assis sur sa porte, before a concierge devant un concierge who smokes his pipe, qui fume sa pipe, before a cab stand, devant une station de fiacres, show me montrez-moi this grocer and this concierge, cet épicier et ce concierge, their posture, leur pose, all their physical appearance toute leur apparence physique containing also, contenant aussi, indicated by indiquée par the skill of the image, l'adresse de l'image, adresse (f) — skill, dexterity, or cleverness (in this context, not a postal address)all their moral nature, toute leur nature morale, so that de façon à ce que de façon à ce que + subj — so that; in such a way thatI do not confuse them with any other grocer or with any other concierge, je ne les confonde avec aucun autre épicier ou avec aucun autre concierge, and make me see, et faites-moi voir, by a single word, par un seul mot, in what en quoi a cab horse un cheval de fiacre does not resemble ne ressemble pas the fifty others aux cinquante autres who follow and precede it.» qui le suivent et le précèdent.»
I have developed J'ai développé elsewhere ailleurs his ideas ses idées on style. sur le style. They have Elles ont great connections de grands rapports with the theory avec la théorie of observation de l'observation that que I have just expounded. je viens d'exposer. venir de + inf — to have just done something (recent past)Whatever the thing Quelle que soit la chose quel(le) que soit — whatever / whichever may be (requires subjunctive)one wants to say, qu'on veut dire, there is only one word il n'y a qu'un mot to express it, pour l'exprimer, only one verb qu'un verbe to animate it pour l'animer and only one adjective et qu'un adjectif to qualify it. pour la qualifier. It is therefore necessary Il faut donc to search, chercher, until jusqu'à ce qu'on they have been discovered, les ait découverts, this word, ce mot, this verb ce verbe and this adjective, et cet adjectif, and never to be content et ne jamais se contenter with approximations, de l'à peu près, à-peu-près (m) — approximation, rough estimate; something nearly rightnever to resort ne jamais avoir recours to deceptions, à des supercheries, even fortunate ones, même heureuses, to linguistic buffoonery à des clowneries de langage to avoid pour éviter the difficulty. la difficulté.
One can translate On peut traduire and indicate et indiquer the most subtle things les choses les plus subtiles by applying en appliquant this verse from Boileau: ce vers de Boileau: Nicolas Boileau-Despréaux (1636–1711) — an influential French poet and critic known for his insistence on classical clarity and precision
Of a word put in its place D'un mot mis en sa place taught the power. enseigna le pouvoir.
There is no need Il n'est point besoin il n'est point besoin de — there is no need for (formal alternative to 'il n'y a pas besoin')for the bizarre, du vocabulaire bizarre, complicated, compliqué, numerous and Chinese vocabulary nombreux et chinois that is imposed on us today qu'on nous impose aujourd'hui under the name sous le nom of artistic writing, d'écriture artiste, écriture artiste — a highly decorative, impressionistic prose style championed by the Goncourt brothers in the 19th centuryto fix pour fixer all the nuances toutes les nuances of thought; de la pensée; but it is necessary mais il faut to discern discerner with extreme lucidity avec une extrême lucidité all the modifications toutes les modifications of the value de la valeur of a word d'un mot according to suivant the place la place it occupies. qu'il occupe. Let us have fewer nouns, Ayons moins de noms, verbs de verbes and et adjectives d'adjectifs with almost imperceptible meanings, aux sens presque insaisissables, but mais more plus de different sentences, phrases différentes, diversely constructed, diversement construites, ingeniously cut, ingénieusement coupées, full of learned pleines de sonorities sonorités and et rhythms. de rythmes savants. Let us strive Efforçons-nous to be d'être excellent stylists des stylistes excellents rather than plutôt que collectors des collectionneurs of rare terms. de termes rares.
It is, Il est, in effect, en effet, more difficult plus difficile to handle de manier the sentence la phrase at will, à son gré, au gré de qn — according to someone's will or likingto make it de lui faire say everything, tout dire, even what même ce it qu'elle does not express, n'exprime pas, to fill it de l'emplir with innuendos, de sous-entendus, sous-entendu (m) — implication, something hinted at but not explicitly statedwith secret d'intentions secrètes and unformulated intentions, et non formulées, than to invent que d'inventer new expressions des expressions nouvelles or to search, ou de rechercher, in the depths of au fond de old unknown books, vieux livres inconnus, all those toutes celles of which dont we have lost nous avons perdu the use l'usage and et meaning, la signification, and which are et qui sont for us pour nous like comme dead verbs. des verbes morts.
The French language, La langue française, moreover, d'ailleurs, is a est une pure water eau pure that que mannered writers les écrivains maniérés have never been able n'ont jamais pu and will never be able et ne pourront jamais to trouble. troubler. Each century Chaque siècle has thrown a jeté into dans this clear current, ce courant limpide, its fashions, ses modes, its ses pretentious archaisms archaïsmes prétentieux and et its preciousness, ses préciosités, without sans que anything remaining afloat rien surnage surnager — to float on the surface; to survive or persistfrom de these useless attempts, ces tentatives inutiles, from de these impotent efforts. ces efforts impuissants. The nature La nature of de this language cette langue is est to be d'être clear, claire, logical logique and nervous. et nerveuse. nerveux — vigorous, pithy, or sinewy (in a literary context, rather than anxious)It Elle does not allow itself ne se laisse pas to be weakened, affaiblir, obscured obscurcir or corrupted. ou corrompre.
Those who Ceux qui today make font aujourd'hui images, des images, without paying attention sans prendre garde to aux abstract terms, termes abstraits, those who make hail or rain fall ceux qui font tomber la grêle ou la pluie on sur the cleanliness of windows, la propreté des vitres, can also peuvent aussi throw jeter stones des pierres at the à la simplicity simplicité of their de leurs colleagues! confrères! confrère (m) — colleague, fellow member of a professionThey will perhaps strike Elles frapperont peut-être the colleagues les confrères who qui have ont a body, un corps, but will never reach mais n'atteindront jamais simplicity la simplicité which qui has none. n'en a pas.
GUY DE MAUPASSANT.
La Guillette, Étretat, La Guillette, Étretat, September 1887. septembre 1887.
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PIERRE ET JEAN
I
—Zut! s'écria tout à coup le père Roland qui depuis un quart d'heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l'eau, et soulevant par moments, d'un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer.
Mme Roland, assoupie à l'arrière du bateau, à côté de Mme Rosémilly invitée à cette partie de pêche, se réveilla, et tournant la tête vers son mari:
—Eh bien!... eh bien!... Gérôme!
Le bonhomme furieux répondit:
—Ça ne mord plus du tout. Depuis midi je n'ai rien pris. On ne devrait jamais pêcher qu'entre hommes; les femmes vous font embarquer toujours trop tard.
Ses deux fils, Pierre et Jean, qui tenaient, l'un à bâbord, l'autre à tribord, chacun une ligne enroulée à l'index, se mirent à rire en même temps et Jean répondit:
—-Tu n'es pas galant pour notre invitée, papa.
M. Roland fut confus et s'excusa:
—Je vous demande pardon, madame Rosémilly, je suis comme ça. J'invite des dames parce que j'aime me trouver avec elles, et puis, dès que je sens de l'eau sous moi, je ne pense plus qu'au poisson.
Mme Roland s'était tout à fait réveillée et regardait d'un air attendri le large horizon de falaises et de mer. Elle murmura:
—Vous avez cependant fait une belle pêche.
Mais son mari remuait la tête pour dire non, tout en jetant un coup d'oeil bienveillant sur le panier où le poisson capturé par les trois hommes palpitait vaguement encore, avec un bruit doux d'écailles gluantes et de nageoires soulevées, d'efforts impuissants et mous, et de bâillements dans l'air mortel.
Le père Roland saisit la manne entre ses genoux, la pencha, fit couler jusqu'au bord le flot d'argent des bêtes pour voir celles du fond, et leur palpitation d'agonie s'accentua, et l'odeur forte de leur corps, une saine puanteur de marée, monta du ventre plein de la corbeille.
Le vieux pêcheur la huma vivement, comme on sent des rosés, et déclara:
—Cristi! ils sont frais, ceux-là!
Puis il continua:
—Combien en as-tu pris, toi, docteur?
Son fils aîné, Pierre, un homme de trente ans à favoris noirs coupés comme ceux des magistrats, moustaches et menton rasés, répondit:
—Oh! pas grand'chose, trois ou quatre.
Le père se tourna vers le cadet:
—Et toi, Jean?
Jean, un grand garçon blond, très barbu, beaucoup plus jeune que son frère, sourit et murmura:
—A peu près comme Pierre, quatre ou cinq.
Ils faisaient, chaque fois, le même mensonge qui ravissait le père Roland.
Il avait enroulé son fil au tolet d'un aviron, et croisant ses bras il annonça:
—Je n'essayerai plus jamais de pêcher l'après-midi. Une fois dix heures passées, c'est fini. Il ne mord plus, le gredin, il fait la sieste au soleil.
Le bonhomme regardait la mer autour de lui avec un air satisfait de propriétaire.
C'était un ancien bijoutier parisien qu'un amour immodéré de la navigation et de la pêche avait arraché au comptoir dès qu'il eut assez d'aisance pour vivre modestement de ses rentes.
Il se retira donc au Havre, acheta une barque et devint matelot amateur. Ses deux fils, Pierre et Jean, restèrent à Paris pour continuer leurs études et vinrent en congé de temps en temps partager les plaisirs de leur père.
A la sortie du collège, l'aîné, Pierre, de cinq ans plus âgé que Jean, s'étant senti successivement de la vocation pour des professions variées, en avait essayé, l'une après l'autre, une demi-douzaine, et, vite dégoûté de chacune, se lançait aussitôt dans de nouvelles espérances.
En dernier lieu la médecine l'avait tenté, et il s'était mis au travail avec tant d'ardeur, qu'il venait d'être reçu docteur après d'assez courtes études et des dispenses de temps obtenues du ministre. Il était exalté, intelligent, changeant et tenace, plein d'utopies et d'idées philosophiques.
Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d'obtenir son diplôme de licencié en même temps que Pierre obtenait celui de docteur.
Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les deux formaient le projet de s'établir au Havre s'ils parvenaient à le faire dans des conditions satisfaisantes.
Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères ou entre soeurs jusqu'à la maturité et qui éclatent à l'occasion d'un mariage ou d'un bonheur tombant sur l'un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s'aimaient, mais ils s'épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.
Jean, dès son enfance, avait été un modèle de douceur, de bonté et de caractère égal; et Pierre s'était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l'aveuglement. Ses parents, gens placides, qui rêvaient pour leurs fils des situations honorables et médiocres, lui reprochaient ses indécisions, ses enthousiasmes, ses tentatives avortées, tous ses élans impuissants vers des idées généreuses et vers des professions décoratives.
Depuis qu'il était homme, on ne lui disait plus: «Regarde Jean et imite-le!» mais chaque fois qu'il entendait répéter: «Jean a fait ceci, Jean a fait cela,» il comprenait bien le sens et l'allusion cachés sous ces paroles.
Leur mère, une femme d'ordre, une économe bourgeoise un peu sentimentale, douée d'une âme tendre de caissière, apaisait sans cesse les petites rivalités nées chaque jour entre ses deux grands fils, de tous les menus faits de la vie commune. Un léger événement, d'ailleurs, troublait en ce moment sa quiétude, et elle craignait une complication, car elle avait fait la connaissance pendant l'hiver, pendant que ses enfants achevaient l'un et l'autre leurs éludes spéciales, d'une voisine, Mme Rosémilly, veuve d'un capitaine au long cours, mort à la mer deux ans auparavant. La jeune veuve, toute jeune, vingt-trois trois ans, une maîtresse femme qui connaissait l'existence d'instinct, comme un animal libre, comme si elle eût vu, subi, compris et pesé tous les événements possibles, qu'elle jugeait avec un esprit sain, étroit et bienveillant, avait pris l'habitude de venir faire un bout de tapisserie et de causette, le soir, chez ces voisins aimables qui lui offraient une tasse de thé.
Le père Roland, que sa manie de pose marine aiguillonnait sans cesse, interrogeait leur nouvelle amie sur le défunt capitaine, et elle parlait de lui, de ses voyages, de ses anciens récits, sans embarras, en femme raisonnable et résignée qui aime la vie et respecte la mort.
Les deux fils, à leur retour, trouvant cette jolie veuve installée dans la maison, avaient aussitôt commencé à la courtiser, moins par désir de lui plaire que par envie de se supplanter.
Leur mère, prudente et pratique, espérait vivement qu'un des deux triompherait, car la jeune femme était riche, mais elle aurait aussi bien voulu que l'autre n'en eût point de chagrin.
Mme Rosémilly était blonde avec des yeux bleus, une couronne de cheveux follets envolés à la moindre brise et un petit air crâne, hardi, batailleur, qui ne concordait point du tout avec la sage méthode de son esprit.
Déjà elle semblait préférer Jean, portée vers lui par une similitude de nature. Cette préférence d'ailleurs ne se montrait que par une presque insensible différence dans la voix et le regard, et en ceci encore qu'elle prenait quelquefois son avis.
Elle semblait deviner que l'opinion de Jean fortifierait la sienne propre, tandis que l'opinion de Pierre devait fatalement être différente. Quand elle parlait des idées du docteur, de ses idées politiques, artistiques, philosophiques, morales, elle disait par moments: «Vos billevesées.» Alors, il la regardait d'un regard froid de magistrat qui instruit le procès des femmes, de toutes les femmes, ces pauvres êtres!
Jamais, avant le retour de ses fils, le père Roland ne l'avait invitée à ses parties de pêche où il n'emmenait jamais non plus sa femme, car il aimait s'embarquer avant le jour, avec le capitaine Beausire, un long-courrier retraité, rencontré aux heures de marée sur le port et devenu intime ami, et le vieux matelot Papagris, surnomme Jean-Bart, chargé delà garde du bateau.
Or, un soir de la semaine précédente, comme Mme Rosémilly qui avait dîné chez lui disait: «Ça doit être très amusant, la pêche?» l'ancien bijoutier, flatté dans sa passion, et saisi de l'envie de la communiquer, de faire des croyants à la façon des prêtres, s'écria:
—Voulez-vous y venir?
—Mais oui.
—Mardi prochain?
—Oui, mardi prochain.
—Êtes-vous femme à partir à cinq heures du matin?
Elle poussa un cri de stupeur:
—Ah! mais non, par exemple.
Il fut désappointé, refroidi, et il douta tout à coup de cette vocation.