Madame ThérèseParte 6 de 12
Original em francês · tradução para inglês
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IX
«Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme!--Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste.»
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.
Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: «Cette femme a raison.»
Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit:
«Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.
--Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.
--Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
--Je tâcherai, monsieur le docteur.»
Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit:
«Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.»
Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.
IX
Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob. Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps1 pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.
L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.
«Tu pars, oncle? lui criai-je en m'avançant sur le seuil.
--Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux; est-ce que tu veux m'accompagner?»
Mais voyant ces gros flocons tourbillonner et songeant qu'il ferait froid, je répondis:
«Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester.»
Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.
«Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain. Eh bien, madame Thérèse, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau!»
Madame Thérèse regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.
«Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.
--Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa schlitte;2 c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.
--Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services!
--Eh! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.
--Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»
Et levant les yeux avec expression:
«Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
--Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là? s'écria l'oncle en riant.
--Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.
--Ah! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
--Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir.»
L'oncle ne put s'empêcher de sourire:
«Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous!»
Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:
«Je vais rester absent jusqu'au soir. Allons, madame Thérèse, au revoir et bon courage!
--Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez, et que le ciel vous conduise.»
Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:
«Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux.»
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle1 du traîneau, et toucha son cheval Rappel du bout de son fouet, en me disant:
«Conduis-toi bien, Fritzel.»
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, Lisbeth me demanda:
«Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
--Non, je vais voir le petit Hans Aden.
--Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent.»
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier.
A l'auberge du Cruchon-d'Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi,1 cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:
«Mauser! mauser!»
Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant:
«C'est toi, Fritzel?
--Oui, je vais chez vous chercher du miel.
--Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure.»
Et se tournant vers la cuisine:
«Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.»
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.
Dans la salle on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick et M. Richter buvaient du gleiszeller1 au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient:
«A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
--Hé! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme.»
Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait:
«A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.»
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez,2 d'un air de vieille connaissance.
«Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien;3 tu me reconnais!»
Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur:
«Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote!»
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel:
«L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa schlitte.»
Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire:
«Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts,1 mais ça prouve plus de coeur tout de même.»
Koffel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit:
«Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Raison2 et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage!
--Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre! c'est abominable!
--Je me tairai si cela me convient, s'écria Richter à son tour. Vous criez bien haut... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire!»
Alors le mauser frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit:
«J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites.»
Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d'un ton calme:
«Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.
--Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau!
--Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser1 et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans?»
Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs disaient:
«A la bonne heure,2 voilà ce qui s'appelle parler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses.»
Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:
«Monsieur Richter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource.1 Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde2 que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.»
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta:
«Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
--Et l'instruction! s'écria Richter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout?»
Alors Koffel, se retournant, dit d'un air calme:
«C'est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travail.1
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux: «Que serions-nous si l'on nous avait instruits? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres?»
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire: «Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison.»
Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max. Il était grand, sec et nerveux. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.