Les Petites Filles modèles Cap. 1/2 · 0%

Les Petites Filles modèlesParte 14 de 17

Comtesse de Ségur

Original em francês · tradução para inglês

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  • O sentido de cada trecho
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Il y avait une heure environ qu'elles étaient assises près d'un arbre, lorsqu'elles entendirent un frou-frou dans le bois; ce bruit semblait être produit par un animal qui marchait avec précaution. Immobiles de terreur, les pauvres petites avaient peine à respirer; le frou-frou approchait, approchait; tout à coup, Marguerite sentit un souffle chaud près de son cou; elle poussa un cri, auquel Sophie répondit par un cri plus fort; elles entendirent alors un bruit de branches cassées, et elles virent un gros animal qui s'enfuyait dans le bois. Moitié mortes de peur, elles se resserrèrent l'une contre l'autre, n'osant ni parler, ni faire un mouvement, et elles restèrent ainsi jusqu'à ce qu'un nouveau bruit, plus effrayant, vînt leur rendre le courage de se lever et de chercher leur salut dans la fuite: c'étaient des branches cassées violemment et un grognement entremêlé d'un souffle bruyant, auquel répondaient des grognements plus faibles. Tous ces bruits partaient également du bois en se rapprochant du chemin. Sophie et Marguerite, épouvantées, se mirent à courir; elles se heurtèrent contre un arbre dont les branches traînaient presque à terre; dans leur frayeur, elles s'élancèrent dessus, et, grimpant de branche en branche, elles se trouvèrent bientôt à une grande hauteur et à l'abri de toute attaque.

Combien elles remercièrent le bon Dieu de leur avoir fait rencontrer cet arbre protecteur! et en effet elles venaient d'échapper à un grand danger: l'animal qui arrivait droit sur elles était un sanglier suivi de sept à huit petits. Si elles étaient restées sur son passage, il les aurait déchirées avec ses défenses. La peur qu'avaient eue et qu'avaient encore Sophie et Marguerite faisait claquer leurs dents et les avait rendues si tremblantes qu'elles pouvaient à peine se tenir sur l'arbre où elles étaient montées. Le sanglier s'était éloigné, et tout redevenait tranquille, lorsque le bruit du roulement d'une voiture vint ranimer les forces défaillantes des pauvres petites. Leur espérance augmentait à mesure que la voiture se rapprochait; enfin le pas d'un cheval résonna distinctement; bientôt elles entendirent siffler l'homme qui menait la charrette. Il approchait, elles allaient être sauvées.

«Au secours! au secours!» crièrent-elles plusieurs fois.

La voiture s'arrêta. L'homme sembla écouter.

«Au secours! sauvez-nous!» s'écrièrent-elles encore.

L'HOMME, _entre ses dents.—_Qui diantre appelle au secours? Je ne vois personne; il fait noir comme dans l'enfer. Holà qui est-ce qui appelle?

SOPHIE et MARGUERITE.—C'est nous, c'est nous; sauvez-nous, mon cher monsieur, nous nous sommes perdues dans la forêt.

L'HOMME.—Tiens! c'est des voix d'enfants, cela. Où êtes-vous donc, les mioches? Qui êtes-vous?

SOPHIE.—Je suis Sophie.

MARGUERITE.—Je suis Marguerite; nous venons de Fleurville.

L'HOMME.—De Fleurville? C'est donc au château? Mais où diantre êtes-vous? Pour vous sauver, faut-il que je vous trouve?

SOPHIE.—Nous sommes sur l'arbre; nous ne pouvons pas descendre.

L'HOMME, _levant la tête.—_C'est, ma foi, vrai. Faut-il qu'elles aient eu peur, les pauvres petites! Attendez, ne bougez pas, je vais vous descendre.

Et le brave homme grimpa de branche en branche, tâtant à chacune d'elles si les enfants y étaient.

Enfin il empoigna Marguerite.

L'HOMME.—Ne bougez pas, les autres; je vais descendre celle-ci et je regrimperai. Combien êtes-vous dans ce beau nid?

MARGUERITE.—Nous sommes deux.

L'HOMME.—Bon; ce ne sera pas long. Attendez-moi là, numéro 2, que je place le numéro 1 dans ma carriole.

Le brave homme descendit lestement, tenant Marguerite dans ses bras; il la déposa dans la carriole et remonta sur l'arbre où Sophie attendait avec anxiété: il la saisit dans ses bras et la plaça dans sa carriole près de Marguerite. Il y remonta lui-même et fouetta son cheval, qui repartit au trot; puis, se tournant vers les enfants:

L'HOMME.—Ah çà! mes mignonnes, où faut-il vous mener? où demeurez-vous, et comment, par tous les saints, vous trouvez-vous ici toutes seules?

SOPHIE.—Nous demeurons au château de Fleurville, nous nous sommes perdues dans la forêt en voulant aller secourir la pauvre mère Toutain.

L'HOMME.—Vous êtes donc du château?

MARGUERITE.—Oui, je suis Marguerite de Rosbourg; et voilà mon amie, Sophie Fichini.

L'HOMME.—Comment, ma petite demoiselle, vous êtes la fille de cette bonne dame de Rosbourg; et votre maman vous laisse aller si loin toute seule?

MARGUERITE, _honteuse.—_Nous sommes parties sans rien dire.

L'HOMME.—Ah! ah! on fait l'école buissonnière! Et voilà! Quand on est petit, faut pas faire comme les grands.

SOPHIE.—Sommes-nous loin de Fleurville?

L'HOMME.—Ah! je crois bien! Deux bonnes lieues pour le moins; nous ne serons pas arrivés avant une heure. Je vais tout de même pousser mon cheval; on doit être tourmenté de vous au château.

Et le brave homme fouetta son cheval et se remit à siffler, laissant les enfants à leurs réflexions. Trois quarts d'heure après, il s'arrêta devant le perron du château; la porte s'ouvrit; Élisa, pâle, effarée, demanda si l'on avait des nouvelles des enfants.

«Les voici, dit l'homme, je vous les ramène; elles n'étaient pas à la noce, allez, quand je les ai dénichées dans la forêt.»

L'homme descendit Sophie et Marguerite, qu'Élisa reçut dans ses bras.

ÉLISA.—Vite, vite, venez au salon; on vous a cherchées partout; on a envoyé des hommes à cheval dans toutes les directions; ces dames se désolent; Camille et Madeleine se désespèrent. Attendez une minute, mon brave homme, que madame vous remercie.

L'HOMME.—Bah! il n'y a pas de quoi! Faut que je m'en retourne chez nous; j'ai encore deux lieues à faire.

ÉLISA.—Où demeurez-vous? Comment vous appelez-vous?

L'HOMME.—Je demeure à Aube; je m'appelle Hurel, le boucher.

ÉLISA.—Nous irons vous remercier, mon brave Hurel; au revoir, puisque vous ne pouvez attendre.

Pendant cette conversation, Marguerite et Sophie avaient couru au salon. En entrant, Marguerite se jeta dans les bras de Mme de Rosbourg; Sophie s'était jetée à ses pieds; toutes deux sanglotaient.

La surprise et la joie faillirent être fatales à Mme de Rosbourg; elle pâlit, retomba sur son fauteuil et ne trouva pas la force de prononcer une parole.

«Maman, chère maman, s'écria Marguerite, parlez-moi, embrassez-moi, dites que vous me pardonnez.

—Malheureuse enfant, répondit Mme de Rosbourg d'une voix émue, en la saisissant dans ses bras et en la couvrant de baisers, comment as-tu pu me causer une si terrible inquiétude? Je te croyais perdue, morte; nous t'avons cherchée jusqu'à la nuit; maintenant encore on vous cherche avec des flambeaux dans toutes les directions. Où as-tu été? Pourquoi reviens-tu si tard?

—Chère madame, dit Sophie, qui était restée à genoux aux pieds de Mme de Rosbourg, c'est à moi à demander grâce, car c'est moi qui ai entraîné Marguerite à m'accompagner. Je voulais aller chez une pauvre femme qui demeure de l'autre côté de la forêt, et je voulais aller seule avec Marguerite, pour ne partager avec personne la gloire de cet acte de charité. Marguerite a résisté; je l'ai entraînée; elle m'a suivie avec répugnance, et nous avons été bien punies, moi surtout, qui avais sur la conscience la faute de Marguerite ajoutée à la mienne. Nous avons bien souffert; et jamais, à l'avenir, nous ne ferons rien sans vous consulter.

—Relève-toi, Sophie, répliqua Mme de Rosbourg avec douceur, je pardonne à ton repentir; mais, désormais, je m'arrangerai de manière à n'avoir plus à souffrir ce que j'ai souffert aujourd'hui… Et toi, Marguerite, je te croyais plus raisonnable et plus obéissante, sans quoi je t'aurais toujours fait accompagner par la bonne quand Madeleine et Camille ne pouvaient sortir avec toi; c'est ce que je ferai à l'avenir.»

Camille et Madeleine qu'on avait envoyées se coucher depuis une heure (car il était près de minuit), mais qui n'avaient pu s'endormir, tant elles étaient inquiètes, accoururent toutes déshabillées, poussant des cris de joie; elles embrassèrent vingt fois leurs amies perdues et retrouvées.

CAMILLE.—Où avez-vous été? que vous est-il arrivé?

MARGUERITE.—Nous nous sommes perdues dans la forêt.

MADELEINE.—Pourquoi avez-vous été dans la forêt?

Comment avez-vous eu le courage d'y aller seules?

SOPHIE.—Nous espérions arriver jusque chez une pauvre petite mère Toutain, pour lui donner de l'argent.

CAMILLE.—Mais pourquoi ne nous avez-vous pas prévenues? Nous y aurions été toutes ensemble.

Sophie et Marguerite baissèrent la tête et ne répondirent pas. Avant qu'on eût le temps de demander et de donner d'autres explications, Élisa entra, apportant deux grandes tasses de bouillon avec une bonne croûte de pain grillé. Elle les posa devant Sophie et Marguerite.

ÉLISA.—Mangez, mes pauvres enfants; vous n'avez peut-être pas dîné!

MARGUERITE.—Non, nous avons bu seulement à un ruisseau que nous avons trouvé dans la forêt.

ÉLISA.—Pauvres petites! vite, mangez ce que je vous apporte; vous boirez ensuite un petit verre de malaga; et puis, ajouta-t-elle en se retournant vers Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville, il faudrait les faire coucher; elles doivent être épuisées de fatigue.

MADAME DE FLEURVILLE.—Élisa a raison. Les voici retrouvées; à demain les détails; ce soir, contentons-nous de remercier Dieu de nous avoir rendu ces pauvres enfants, qui auraient pu ne jamais revenir.

Sophie et Marguerite avaient avalé avec voracité tout ce qu'Élisa leur avait apporté; après avoir embrassé tendrement tout le monde, elles allèrent se coucher. Aussitôt qu'elles eurent la tête sur l'oreiller, elles tombèrent dans un sommeil si profond, qu'elles ne s'éveillèrent que le lendemain, à deux heures de l'après-midi!

XXIII. Les récits.

Camille et Madeleine attendaient avec impatience chez Mme de Fleurville le réveil de leurs amies. Mme de Rosbourg ne quittait pas la chambre de Marguerite: elle voulait avoir sa première parole et son premier sourire.

«Maman, dit Camille, vous disiez hier que Marguerite et Sophie auraient pu ne jamais revenir; elles auraient toujours fini par retrouver leur chemin ou par rencontrer quelqu'un, du moment qu'elles n'étaient pas perdues.»

MADAME DE FLEURVILLE.—Tu oublies, chère petite, qu'elles étaient dans une forêt de plusieurs lieues de longueur, qu'elles n'avaient rien à manger, et qu'elles devaient passer la nuit dans cette forêt, remplie de bêtes fauves.

MADELEINE.—Il n'y a pas de loups, pourtant?

MADAME DE FLEURVILLE.—Au contraire, beaucoup de loups et de sangliers. Tous les ans on en tue plusieurs. As-tu remarqué que leurs robes, leurs bas étaient déchirés et salis? Je parie qu'elles vont nous raconter des aventures plus graves que tu ne le supposes.

CAMILLE.—Que je voudrais qu'elles fussent éveillées!

MADAME DE FLEURVILLE.—Précisément les voici.

Mme de Rosbourg entra, tenant Marguerite par la main.

MADAME DE FLEURVILLE.—Et Sophie? est-ce qu'elle dort encore?

MADAME DE ROSBOURG.—Elle s'éveille à l'instant et se dépêche de s'habiller et de manger pour venir nous joindre.

CAMILLE, _embrassant Marguerite.—_Chère petite Marguerite, raconte-nous ce qui t'est arrivé, et si vous avez eu des dangers à courir.

Marguerite fit le récit de toutes leurs aventures: elle raconta sa répugnance à partir; sa peur quand elle se vit perdue; sa désolation de l'inquiétude qu'elle avait dû causer au château; sa frayeur quand le jour commença à tomber; la faim, la soif, la fatigue qui l'accablaient; son bonheur en trouvant de l'eau; sa terreur en entendant remuer les feuilles sèches, en sentant un souffle chaud sur son cou et en voyant passer un gros animal brun; son épouvante en entendant les branches craquer et de légers grognements répondre de plusieurs côtés à un fort grognement et à un souffle qui semblait être celui d'une bête en colère; l'agilité avec laquelle elle avait couru et grimpé de branche en branche jusqu'au haut d'un arbre; la fatigue et la peine avec lesquelles elle s'y était maintenue; le bonheur qu'elle avait éprouvé en entendant une voiture approcher, une voix leur répondre, et en se sentant enlevée et déposée dans la carriole. Elle dit combien Sophie avait témoigné de repentir de s'être engagée et de l'avoir entraînée dans cette folle entreprise.

Camille et Madeleine avaient écouté ce récit avec un vif intérêt mêlé de terreur.

CAMILLE.—Quelles sont les bêtes qui vous ont fait si peur? As-tu pu les voir?

MARGUERITE.—Je ne sais pas du tout: j'étais si effrayée que je ne distinguais rien.

MADAME DE FLEURVILLE.—D'après ce que dit Marguerite, le premier animal doit être un loup, et le second un sanglier avec ses petits.

MARGUERITE.—Quel bonheur que le loup ne nous ait pas mangées! j'ai senti son haleine sur ma nuque.

MADAME DE FLEURVILLE.—Ce sont probablement les deux cris que vous avez poussés qui lui ont fait peur et qui vous ont sauvées: quand les loups ne sont pas affamés ils sont poltrons, et dans cette saison ils trouvent du gibier dans les bois.

MARGUERITE.—Le sanglier ne nous aurait pas dévorées, il ne mange pas de chair.

MADAME DE FLEURVILLE.—Non, mais d'un coup de défense il t'aurait déchiré le corps. Quand les sangliers ont des petits, ils deviennent très méchants.

Sophie, qui entra, interrompit la conversation; elle fut aussi embrassée, entourée, questionnée; elle parla avec chaleur de ses remords, de son chagrin d'avoir entraîné la pauvre Marguerite; elle assura que cette journée ne s'effacerait jamais de son souvenir, et dit que, lorsqu'elle serait grande, elle ferait faire par un bon peintre un tableau de cette aventure. Après avoir complété le récit de Marguerite par quelques épisodes oubliés:

«Et vous, chère madame, et vous, mes pauvres amies, dit-elle, avez-vous été longtemps à vous apercevoir de notre disparition? et qu'a-t-on fait pour nous retrouver?

—Il y avait plus d'une heure que vous aviez quitté la chambre d'étude, dit Mme de Rosbourg, lorsque Camille vint me demander d'un air inquiet si Marguerite et Sophie étaient chez moi. «Non, répondis-je, je ne les ai pas vues; mais ne sont-elles pas dans le jardin?—Nous les cherchons depuis une demi-heure avec Élisa sans pouvoir les trouver», me dit Camille. L'inquiétude me gagna; je me levai, je cherchai dans toute la maison, puis dans le potager, dans le jardin. Mme de Fleurville, qui partageait notre inquiétude, nous donna l'idée que vous étiez peut-être allées chez Françoise; j'accueillis cet espoir avec empressement, et nous courûmes toutes à la maison blanche: personne ne vous y avait vues; nous allâmes de porte en porte, demandant à tout le monde si l'on ne vous avait pas rencontrées. Le souvenir de la chute dans la mare, il y a trois ans, me frappa douloureusement; nous retournâmes en courant à la maison, et, malgré le peu de probabilités que vous fussiez toutes deux tombées à l'eau, on fouilla en tout sens avec des râteaux et des perches. Aucun de nous n'eut la pensée que vous aviez été dans la forêt. Rien ne vous y attirait: pourquoi vous seriez-vous exposées à un danger inutile? Ne sachant plus où vous trouver, j'allai de maison en maison demander qu'on m'aidât dans mes recherches. Une foule de personnes partirent dans toutes les directions; nous envoyâmes les domestiques, à cheval, de différents côtés, pour vous rattraper, vous aviez eu l'idée bizarre de faire un voyage lointain; jusqu'au moment de votre retour je fus dans un état violent de chagrin et d'affreuse inquiétude. Le bon Dieu a permis que vous fussiez sauvées et ramenées par cet excellent homme qui est boucher à Aube et qui s'appelle Hurel. Aujourd'hui il est trop tard; mais demain nous irons lui faire une visite de remerciements, et nous nous y rendrons en voiture, pour ne pas nous perdre de compagnie.

MARGUERITE.—Où demeure-t-il? est-ce bien loin?

MADAME DE ROSBOURG.—À deux bonnes lieues d'ici; il y a un bois à traverser.

SOPHIE.—Est-ce que nous vous accompagnerons, madame?

MADAME DE ROSBOURG.—Certainement, Sophie; c'est toi et Marguerite qu'il a secourues, et probablement sauvées de la mort. Il est indispensable que vous veniez.

SOPHIE.—Ça m'ennuie de le revoir; il va se moquer de nous: il avait l'air de trouver ridicule notre course dans la forêt.

MADAME DE FLEURVILLE.—Et il avait raison, chère enfant; vous avez fait véritablement une escapade ridicule. S'il se moque de vous, acceptez ses plaisanteries avec douceur et en expiation de la faute que vous avez commise.

MARGUERITE.—Moi, je crois qu'il ne se moquera pas: il avait l'air si bon.

MADAME DE FLEURVILLE.—Nous verrons cela demain. En attendant, commençons nos leçons; nous irons ensuite faire une promenade.

XXIV. Visite chez Hurel.

«La calèche découverte et le phaéton pour deux heures», dit Élisa au cocher de Mme de Fleurville.

LE COCHER.—Tout le monde sort donc à la fois, aujourd'hui?

ÉLISA.—Oui; madame vous fait demander si vous savez le chemin pour aller au village d'Aube?

LE COCHER.—Aube? Attendez donc… N'est-ce pas de l'autre côté de Laigle, sur la route de Saint-Hilaire?

ÉLISA.—Je crois que oui, mais informez-vous-en avant de vous mettre en route; ces demoiselles se sont perdues l'autre jour à pied, il ne faudrait pas qu'elles se perdissent aujourd'hui en voiture.

Le cocher prit ses renseignements près du garde Nicaise, et, quand on fut prêt à partir, les deux cochers n'hésitèrent pas sur la route qu'il fallait prendre.

Le pays était charmant, la vallée de Laigle est connue par son aspect animé, vert et riant; le village d'Aube est sur la grand-route; la maison d'Hurel était presque à l'entrée du village. Ces dames se la firent indiquer; elles descendirent de voiture et se dirigèrent vers la maison du boucher. Tout le village était aux portes; on regardait avec surprise ces deux élégantes voitures, et l'on se demandait quelles pouvaient être ces belles dames et ces jolies demoiselles qui entraient chez Hurel. Le brave homme ne fut pas moins surpris; sa femme et sa fille restaient la bouche ouverte, ne pouvant croire qu'une si belle visite fût pour eux.

Hurel ne reconnaissait pas les enfants, qu'il avait à peine entrevues dans l'obscurité; il ne pensait plus à son aventure de la forêt:

«Ces dames veulent-elles faire une commande de viande? demanda Hurel. J'en ai de bien fraîche, du mouton superbe, du boeuf, du…

—Merci, mon brave Hurel, interrompit en souriant Mme de Rosbourg; ce n'est pas pour cela que nous venons, c'est pour acquitter une dette.»