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Les Fleurs du MalParte 3 de 8

Charles Baudelaire

Original em francês · tradução para inglês

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LE VAMPIRE

Toi qui, comme un coup de couteau. Dans mon cœur plaintif est entrée; Toi qui, forte comme un troupeau De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié Faire ton lit et ton domaine. --Infâme à qui je suis lié Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu, Comme à la bouteille l'ivrogne, Comme aux vermines la charogne, --Maudite, maudite sois-tu!

J'ai prié le glaive rapide De conquérir ma liberté, Et j'ai dit au poison perfide De secourir ma lâcheté.

Hélas! le poison et le glaive M'ont pris en dédain et m'ont dit: « Tu n'es pas digne qu'on t'enlève A ton esclavage maudit,

Imbécile!--de son empire Si nos efforts te délivraient, Tes baisers ressusciteraient Le cadavre de ton vampire! »

Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive, Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, Je me pris à songer près de ce corps vendu A la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native, Son regard de vigueur et de grâces armé, Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles, Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

REMORDS POSTHUME

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, Au fond d'un monument construit en marbre noir, Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, Empêchera ton cœur de battre et de vouloir, Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini, --Car le tombeau toujours comprendra le poète,-- Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,

Te dira: « Que vous sert, courtisane imparfaite, De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? » --Et le ver rongera ta peau comme un remords.

LE CHAT

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux: Retiens les griffes de ta patte, Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux, Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir Ta tête et ton dos élastique, Et que ma main s'enivre du plaisir De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit; son regard, Comme le tien, aimable bête, Profond et froid, coupe et fend comme un dard.

Et, des pieds jusques à la tête, Un air subtil, un dangereux parfum Nagent autour de son corps brun.

LE BALCON

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, O toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs! Tu te rappelleras la beauté des caresses, La douceur du foyer et le charme des soirs, Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses; Que ton sein m'était doux! que ton cœur m'était bon! Nous avons dit souvent d'impérissables choses Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! Que l'espace est profond! que le cœur est puissant! En me penchant vers toi, reine des adorées, Je croyais respirer le parfum de ton sang. Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison! Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles, La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, Et revis mon passé blotti dans tes genoux. Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux? Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes, Comme montent au ciel les soleils rajeunis Après s'être lacés au fond des mers profondes! --O serments! ô parfums! ô baisers infinis!

LE POSSEDE

Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui, O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre; Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre, Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui;

Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui, Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, Te pavaner aux lieux que la Folie encombre, C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!

Allume ta prunelle à la flamme des lustres! Allume le désir dans les regards des rustres! Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore; Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant Qui ne crie: O mon cher Belzébuth, je t'adore!

UN FANTOME

I

LES TÉNÉBRES

Dans les caveaux d'insondable tristesse Où le Destin m'a déjà relégué; Où jamais n'entre un rayon rosé et gai; Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres; Où, cuisinier aux appétits funèbres, Je fais bouillir et je mange mon cœur,

Par instants brille, et s'allonge, et s'étale Un spectre fait de grâce et de splendeur: A sa rêveuse allure orientale,

Quand il atteint sa totale grandeur, Je reconnais ma belle visiteuse: C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse.

II

LE PARFUM

Lecteur, as-tu quelquefois respiré Avec ivresse et lente gourmandise Ce grain d'encens qui remplit une église, Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise Dans le présent le passé restauré! Ainsi l'amant sur un corps adoré Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds, Vivant sachet, encensoir de l'alcôve, Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours, Tout imprégnés de sa jeunesse pure, Se dégageait un parfum de fourrure.

III

LE CADRE

Comme un beau cadre ajoute à la peinture, Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté, Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté En l'isolant de l'immense nature.

Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure, S'adaptaient juste à sa rare beauté; Rien n'offusquait sa parfaite clarté, Et tout semblait lui servir de bordure.

Même on eût dit parfois qu'elle croyait Que tout voulait l'aimer; elle noyait Dans les baisers du satin et du linge

Son beau corps nu, plein de frissonnements, Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements, Montrait la grâce enfantine du singe.

IV

LE PORTRAIT

La Maladie et la Mort font des cendres De tout le feu qui pour nous flamboya. De ces grands yeux si fervents et si tendres, De cette bouche où mon cœur se noya,

De ces baisers puissants comme un dictame, De ces transports plus vifs que des rayons. Que reste-t-il? C'est affreux, ô mon âme! Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude, Et que le Temps, injurieux vieillard, Chaque jour frotte avec son aile rude...

Noir assassin de la Vie et de l'Art, Tu ne tueras jamais dans ma mémoire Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!

Je te donne ces vers afin que, si mon nom Aborde heureusement aux époques lointaines Et fait rêver un soir les cervelles humaines, Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, Et par un fraternel et mystique chaînon Reste comme pendue à mes rimes hautaines;

Etre maudit à qui de l'abîme profond Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond; --O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d'un pied léger et d'un regard serein Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!

SEMPER EADEM

« D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, Montant comme la mer sur le roc noir et nu? » --Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse, Et, comme votre joie, éclatante pour tous. Cessez donc de chercher, ô belle curieuse! Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

Taisez-vous, ignorante! âme toujours ravie! Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie, La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge, Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!

TOUT ENTIERE

Le Démon, dans ma chambre haute, Ce matin est venu me voir, Et, tâchant à me prendre en faute, Me dit: « Je voudrais bien savoir,

Parmi toutes les belles choses Dont est fait son enchantement, Parmi les objets noirs ou roses Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux. »--O mon âme! Tu répondis à l'Abhorré: « Puisqu'en elle tout est dictame, Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j'ignore Si quelque chose me séduit. Elle éblouit comme l'Aurore Et console comme la Nuit;

Et l'harmonie est trop exquise, Qui gouverne tout son beau corps, Pour que l'impuissante analyse En note les nombreux accords.

O métamorphose mystique De tous mes sens fondus en un! Son haleine fait la musique, Comme sa voix fait le parfum! »

Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire, Que diras-tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, A la très belle, à la très bonne, à la très chère, Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

--Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, Rien ne vaut la douceur de son autorité; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. Que ce soit dans la rue et dans la multitude; Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: « Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »

CONFESSION

Une fois, une seule, aimable et douce femme, A mon bras votre bras poli S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme Ce souvenir n'est point pâli).

Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve La pleine lune s'étalait, Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères, Des chats passaient furtivement, L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre Eclose à la pâle clarté, De vous, riche et sonore instrument où ne vibre Que la radieuse gaîté,

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare Dans le matin étincelant, Une note plaintive, une note bizarre S'échappa, tout en chancelant.

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde Dont sa famille rougirait, Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, Dans un caveau mise au secret!

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde: « Que rien ici-bas n'est certain, Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, Se trahit l'égoïsme humain;

Que c'est un dur métier que d'être belle femme, Et que c'est le travail banal De la danseuse folle et froide qui se pâme Dans un sourire machinal;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte, Que tout craque, amour et beauté, Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte Pour les rendre à l'Eternité! »

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, Ce silence et cette langueur, Et cette confidence horrible chuchotée Au confessionnal du cœur.

LE FLACON

Il est de forts parfums pour qui toute matière Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre. En ouvrant un coffret venu de l'orient Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres, Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres, Qui dégagent leur aile et prennent leur essor, Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire, Où, Lazare odorant déchirant son suaire, Se meut dans son réveil le cadavre spectral D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire; Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence! Le témoin de ta force et de ta virulence, Cher poison préparé par les anges! liqueur Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur!

LE POISON

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge D'un luxe miraculeux, Et fait surgir plus d'un portique fabuleux Dans l'or de sa vapeur rouge, Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, Allonge l'illimité, Approfondit le temps, creuse la volupté, Et de plaisirs noirs et mornes Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle De tes yeux, de tes yeux verts, Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers... Mes songes viennent en foule Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige De ta salive qui mord, Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord, Et, charriant le vertige, La roule défaillante aux rives de la mort!

LE CHAT

I

Dans ma cervelle se promène Ainsi qu'en son appartement, Un beau chat, fort, doux et charmant, Quand il miaule, on l'entend à peine,

Tant son timbre est tendre et discret; Mais que sa voix s'apaise ou gronde, Elle est toujours riche et profonde. C'est là son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre Dans mon fond le plus ténébreux, Me remplit comme un vers nombreux Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux Et contient toutes les extases; Pour dire les plus longues phrases, Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde Sur mon cœur, parfait instrument, Et fasse plus royalement Chanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux, Chat séraphique, chat étrange, En qui tout est, comme un ange, Aussi subtil qu'harmonieux.

II

De sa fourrure blonde et brune Sort un parfum si doux, qu'un soir J'en fus embaumé, pour l'avoir Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu; Il juge, il préside, il inspire Toutes choses dans son empire; Peut-être est-il fée, est-il dieu?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime Tirés comme par un aimant, Se retournent docilement, Et que je regarde en moi-même,

Je vois avec étonnement Le feu de ses prunelles pâles, Clairs fanaux, vivantes opales, Qui me contemplent fixement.

LE BEAU NAVIRE

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; Je veux te peindre ta beauté Où l'enfance s'allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; D'un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; Je veux te peindre ta beauté Où l'enfance s'allie à la maturité.

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, Ta gorge triomphante est une belle armoire Dont les panneaux bombés et clairs Comme les boucliers accrochent des éclairs;

Boucliers provoquants, armés de pointes roses! Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, De vins, de parfums, de liqueurs Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent, Tourmentent les désirs obscurs et les agacent Comme deux sorcières qui font Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras qui se joueraient des précoces hercules Sont des boas luisants les solides émules, Faits pour serrer obstinément, Comme pour l'imprimer dans ton cœur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, Ta tête se pavane avec d'étranches grâces; D'un air placide et triomphant Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

L'IRREPARABLE

I

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, Qui vit, s'agite et se tortille, Et se nourrit de nous comme le ver des morts, Comme du chêne la chenille? Pouvons-nous étouffer l'implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane Noierons-nous ce vieil ennemi, Destructeur et gourmand comme la courtisane, Patient comme la fourmi? Dans quel philtre?--dans quel vin?--dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, A cet esprit comblé d'angoisse Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés, Que le sabot du cheval froisse, Dis-le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup déjà flaire Et que surveille le corbeau, A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère D'avoir sa croix et son tombeau; Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir? Peut-on déchirer des ténèbres Plus denses que la poix, sans matin et sans soir, Sans astres, sans éclairs funèbres? Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge Est souillée, est morte à jamais! Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge Les martyrs d'un chemin mauvais! Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés! Dis, connais-tu l'irrémissible? Connais-tu le Remords, aux traits empoisonnés, A qui notre cœur sert de cible? Adorable sorcière, aimes-tu les damnés?

L'irréparable ronge avec sa dent maudite Notre âme, piteux monument, Et souvent il attaque, ainsi que le termite, Par la base le bâtiment. L'irréparable ronge avec sa dent maudite!

II

J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal Qu'enflammait l'orchestre sonore, Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore; J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal