Les Contemplations Cap. 1/3 · 0%

Les ContemplationsParte 15 de 16

Victor Hugo

Original em francês · tradução para inglês

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Remonte vers l'esprit, retombe à l'animal;

Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie

Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,

Dieu, quand une âme éclôt dans l'homme au bien poussé,

Casse en son souvenir le fil de son passé;

De là vient que la nuit en sait plus que l'aurore.

Le monstre se connaît lorsque l'homme s'ignore.

Le monstre est la souffrance, et l'homme est l'action.

L'homme est l'unique point de la création

Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,

L'âme doive oublier sa vie antérieure.

Mystère! au seuil de tout l'esprit rêve ébloui.

L'homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,

En suivant la clarté du bien, toujours présente;

Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,

Voit Dieu, c'est là sa peine, et reste enchaîné loin.

L'homme a l'amour pour aile, et pour joug le besoin.

L'ombre est sur ce qu'il voit par lui-même semée;

La nuit sort de son oeil ainsi qu'une fumée;

Homme, tu ne sais rien; tu marches, pâlissant!

Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant!

S'envole et flotte au vent soufflant d'une autre sphère,

Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,

Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.

Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir;

Qu'ont-ils vu? qu'ont-ils fait? qu'ont-ils dit, ces fils d'Ève?

Rien.

Homme! autour de toi la création rêve.

Mille êtres inconnus t'entourent dans ton mur.

Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,

Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie:

Toute une légion d'âmes t'est asservie;

Pendant qu'elle te plaint, tu la foules aux pieds.

Tous tes pas vers le jour sont par l'ombre épiés.

Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,

Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte

Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.

Ta vitre connaît l'aube, et dit: Voir! croire! aimer!

Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.

Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,

La cendre dit au fond de l'âtre sépulcral:

Regarde-moi; je suis ce qui reste du mal.

Hélas! l'homme imprudent trahit, torture, opprime.

La bête en son enfer voit les deux bouts du crime;

Un loup pourrait donner des conseils à Néron.

Homme! homme! aigle aveuglé, moindre qu'un moucheron!

Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,

Tu vis, sans même avoir épelé la première

Des constellations, sombre alphabet qui luit

Et tremble sur la page immense de la nuit,

Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,

Pendant que tu dis: Non! aux astres; aux génies:

Non! à l'idéal: Non! à la vertu: Pourquoi?

Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,

Copiant les dédains inquiets ou robustes

De ces sages qu'on voit rêver dans les vieux bustes,

Et que tu dis: Que sais-je? amer, froid, mécréant,

Prostituant ta bouche au rire du néant,

A travers le taillis de la nature énorme,

Flairant l'éternité de son museau difforme,

Là, dans l'ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.

Ah! je t'entends. Tu dis:--Quel deuil! la bête est peu,

L'homme n'est rien. O loi misérable! ombre! abîme!--

O songeur! cette loi misérable et sublime.

Il faut donc tout redire à ton esprit chétif!

A la fatalité, loi du monstre captif,

Succède le devoir, fatalité de l'homme.

Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme,

Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent,

La nécessité morne en devoir se changeant,

Et l'âme, remontant à sa beauté première,

Va de l'ombre fatale à la libre lumière.

Or, je te le redis, pour se transfigurer,

Et pour se racheter, l'homme doit ignorer.

Il doit être aveuglé par toutes les poussières.

Sans quoi, comme l'enfant guidé par des lisières,

L'homme vivrait, marchant droit à la vision.

Douter est sa puissance et sa punition.

Il voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute;

Où serait le mérite à retrouver sa route,

Si l'homme, voyant clair, roi de sa volonté,

Avait la certitude, ayant la liberté?

Non. Il faut qu'il hésite en la vaste nature,

Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure,

Et qu'il compare au vice agitant son miroir,

Au crime, aux voluptés, l'oeil en pleurs du devoir;

Il faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie;

Il court du mal au bien; il scrute, sonde, épie,

Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,

Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;

Il tâte l'infini jusqu'à ce qu'il l'y sente;

Alors, son âme ailée éclate frémissante;

L'ange éblouissant luit dans l'homme transparent.

Le doute le fait libre, et la liberté, grand.

La captivité sait; la liberté suppose,

Creuse, saisit l'effet, le compare à la cause,

Croit vouloir le bien-être et veut le firmament;

Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.

C'est ainsi que du ciel l'âme à pas lents s'empare.

Dans le monstre, elle expie; en l'homme, elle répare.

Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.

Les constellations, sombres lettres de feu,

Sont les marques du bagne à l'épaule du monde.

Dans votre région tant d'épouvante abonde,

Que, pour l'homme, marqué lui-même du fer chaud,

Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,

Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,

Et dans l'immensité le chien sinistre aboie!

Ces soleils inconnus se groupent sur son front

Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront;

De toutes parts s'étend l'ombre incommensurable;

En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'exécrable,

Le pire, tas hideux, fourmillent; tout au fond,

Ils échangent entre eux dans l'ombre ce qu'ils font;

Typhon donne l'horreur, Satan donne le crime;

Lugubre intimité du mal et de l'abîme!

Amours de l'âme monstre et du monstre univers!

Baiser triste! et l'informe engendré du pervers,

La matière, le bloc, la fange, la géhenne,

L'écume, le chaos, l'hiver, nés de la haine,

Les faces de beauté qu'habitent des démons,

Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,

Pris par la plante fauve et la bête féroce,

Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,

L'orgueil, que l'infini courbe sous son niveau,

Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.

La porte, affreuse et faite avec de l'ombre, est lourde;

Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,

Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,

Les volcans, les forêts, les animaux brigands,

Et tous les monstres font pour soulever le pêne;

Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine,

Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.

Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le voeu,

Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites!

Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.

Les mondes, dans la nuit que vous nommez l'azur,

Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,

Se jettent en fuyant l'un à l'autre des âmes.

Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,

Vous avez des méchants de tous les univers,

Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,

Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient;

Tellement stupéfaits de ce monde qu'ils voient,

Qu'eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.

On en sent quelques-uns frissonner et trembler.

De là les songes vains du bronze et de l'augure.

Donc, représente-toi cette sombre figure:

Ce gouffre, c'est l'égout du mal universel.

Ici vient aboutir de tous les points du ciel

La chute des punis, ténébreuse traînée.

Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,

De chaque globe il tombe un flot vertigineux

D'âmes, d'esprits malsains et d'êtres vénéneux,

Flot que l'éternité voit sans fin se répandre.

Chaque étoile au front d'or qui brille, laisse pendre

Sa chevelure d'ombre en ce puits effrayant.

Ame immortelle, vois, et frémis en voyant:

Voilà le précipice exécrable où tu sombres.

Oh! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,

Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond!

Dans ce gouffre, où l'abîme en l'abîme se fond,

Se tordent les forfaits, transformés en supplices,

L'effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,

Les pleurs sous la toison, le soupir expiré

Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré!

Oh! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères!

Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires;

Mais vous pouvez pleurer sur l'énorme cachot

Sans déranger le sombre équilibre d'en haut!

Hélas! hélas! hélas! tout est vivant! tout pense!

La mémoire est la peine, étant la récompense.

Oh! comme ici l'on souffre et comme on se souvient!

Torture de l'esprit que la matière tient!

La brute et le granit, quel chevalet pour l'âme!

Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.

L'arbre est un exilé, la roche est un proscrit.

Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu'un rit

Quand ces réalités sont là, remplissant l'ombre?

La ruine, la mort, l'ossement, le décombre,

Sont vivants. Un remords songe dans un débris.

Pour l'oeil profond qui voit, les antres sont des cris.

Hélas! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes;

La perle est nuit; la neige est la fange des cimes;

Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,

S'ouvre dans la chouette et dans le colibri;

La mouche, âme, s'envole et se brûle à la flamme;

Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme;

L'horreur fait frissonner les plumes de l'oiseau;

Tout est douleur.

Les fleurs souffrent sous le ciseau

Et se ferment ainsi que des paupières closes:

Toutes les femmes sont teintes du sang des roses;

La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,

Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,

Respire en souriant un bouquet d'agonies.

Pleurez sur les laideurs et les ignominies,

Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver,

Sur la limace au dos mouillé comme l'hiver,

Sur le vil puceron qu'on voit aux feuilles pendre,

Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre,

Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,

Qui regarde toujours le ciel mystérieux!

Plaignez l'oiseau de crime et la bête de proie.

Ce que Domitien, César, fit avec joie,

Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,

Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts;

Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve:

Son rire, au fond des bois, en hurlement s'achève;

Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.

Sur ces tombeaux vivants, marqués d'obscurs arrêts,

Penchez-vous attendri! versez votre prière!

La pitié fait sortir des rayons de la pierre.

Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.

La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau

Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.

Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses.

Hélas! le cabanon subit aussi l'écrou;

Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou;

Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres;

La hache et le billot sont deux êtres lugubres;

La hache souffre autant que le corps, le billot

Souffre autant que la tête; ô mystères d'en haut!

Ils se livrent une âpre et hideuse bataille;

Il ébrèche la hache et la hache l'entaille;

Ils se disent tout bas l'un à l'autre: Assassin!

Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,

Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,

Elle revient dans l'ombre, et luit, miroir sinistre,

Ruisselante de sang et reflétant les cieux;

Et, la nuit, dans l'état morne et silencieux,

Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,

Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.

Oh! que la terre est froide et que les rocs sont durs!

Quelle muette horreur dans les halliers obscurs!

Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche

Tombent; le vent met nue et torture la branche;

Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts!

Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts

Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes!

C'est une âme que l'eau scie en ses froides lames;

C'est une âme que fait ruisseler le pressoir.

Ténèbres! l'univers est hagard. Chaque soir,

Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;

Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe;

Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,

O terreur! sur le jour, écrasé lentement,

La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.

Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.

Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez!

Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés,

Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.

Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires

Comme un rayon lointain de l'éternel amour;

Alors, l'hyène Atrée et le chacal Timour,

Et l'épine Caïphe et le roseau Pilate,

Le volcan Alaric à la gueule écarlate,

L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,

Le sanglier Selim et le porc Borgia,

Poussent des cris vers l'Être adorable; et les bêtes

Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,

Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs,

Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,

Se brisent; la douceur saisit le plus farouche;

Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche;

Le vautour dit dans l'ombre au passereau: Pardon!

Une caresse sort du houx et du chardon;

Tous les rugissements se fondent en prières;

On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres;

Tous ces sombres cachots qu'on appelle les fleurs

Tressaillent; le rocher se met à fondre en pleurs.

Des bras se lèvent hors de la tombe dormante;

Le vent gémit, la nuit se plaint, l'eau se lamente,

Et sous l'oeil attendri qui regarde d'en haut,

Tout l'abîme n'est plus qu'un immense sanglot.

Espérez! espérez! espérez, misérables!

Pas de deuil infini, pas de maux incurables,

Pas d'enfer éternel!

Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles;

Les bonnes actions sont les gonds invisibles

De la porte du ciel.

Le deuil est la vertu, le remords est le pôle

Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle;

Quand, devant Jéhovah,

Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,

La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes

A l'homme qui s'en va

Les enfers se refont édens; c'est là leur tâche.

Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.

Vivants, je vous le dis,

Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste

D'augmenter sur vos fronts le ciel; quiconque est juste

Travaille au paradis.

L'heure approche. Espérez. Rallumez l'âme éteinte!

Aimez-vous! aimez-vous, car c'est la chaleur sainte,

C'est le feu du vrai jour.

Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame

La sublimation de l'être par la flamme,

De l'homme par l'amour!

Déjà, dans l'océan d'ombre que Dieu domine,

L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine;

Dieu, c'est le grand aimant;

Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,

Vers les immensités de l'aurore éternelle

Se tournent lentement!

Oh! comme vont chanter toutes les harmonies,

Comme rayonneront dans les sphères bénies

Les faces de clarté,

Comme les firmaments se fondront en délires,

Comme tressailleront toutes les grandes lyres

De la sérénité,

Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,

Faisant évanouir en splendeurs les misères,

Changeant l'absinthe en miel,

Inondant de beauté la nuit diminuée,

Ainsi que le soleil tire à lui la nuée

Et l'emplit d'arcs-en-ciel,

Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,

Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres

Où le mal le pria,

Monter l'énormité, bégayant des louanges,

Fera rentrer, parmi les univers archanges,

L'univers paria!

On verra palpiter les fanges éclairées;

Et briller les laideurs les plus désespérées

Au faîte le plus haut,

L'araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,

Luire, et se redresser, portant des épis d'astres,

La paille du cachot!

La clarté montera dans tout comme une sève;

On verra rayonner au front du boeuf qui rêve

Le céleste croissant;

Le charnier chantera dans l'horreur qui l'encombre,

Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l'ombre

Un Job resplendissant!

O disparition de l'antique anathème!

La profondeur disant à la hauteur: Je t'aime!

O retour du banni!

Quel éblouissement au fond des cieux sublimes!

Quel surcroît de clarté que l'ombre des abîmes

S'écriant: Sois béni!

On verra le troupeau des hydres formidables

Sortir, monter du fond des brumes insondables

Et se transfigurer;

Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,

Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes,

Les monstres s'azurer!

Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,

Éperdus! on verra des auréoles fondre

Les cornes de leur front;

Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,

Des rayons frissonnants semblables à des palmes;

Les gueules baiseront!

Ils viendront! ils viendront, tremblants, brisés d'extase,

Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase

Mais pourtant sans effroi;

On leur tendra les bras de la haute demeure,

Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira: C'est donc toi!

Et vers Dieu par la main il conduira ce frère!

Et, quand ils seront près des degrés de lumière

Par nous seuls aperçus,

Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'oeil flamboie

Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,

Bélial de Jésus!

Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes

Tariront; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes;

L'affreux gouffre inclément

Cessera d'être sourd, et bégaiera: Qu'entends-je?

Les douleurs finiront dans toute l'ombre: un ange

Criera: Commencement!

Jersey, 1855.

FIN

A CELLE QUI EST RESTÉE EN FRANCE

Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange

Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d'ange,

Ouvre tes mains, et prends ce livre: il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi

Ce livre qui contient le spectre de ma vie,