Le Petit ChoseParte 5 de 27
Original em francês · tradução para inglês
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«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer. Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel… Soyez ici demain à huit heures… Allez…»
Et il me congédia d'un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit cahier.
«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez…»
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs d'une façon… frinc! frinc! frinc!
Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer… J'errai un moment parmi les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre… Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres… L'une vieille, ridée, ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les fantômes, mais ayant—ce que les fantômes n'ont pas en général—une paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs… La vieille tenait à la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore debout, à la même place, sous une double impression de charme et de terreur.
Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes marchant à côté des yeux noirs…
Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si j'acceptai de bon coeur.
Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant, j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse, d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle, et il pleurait, il pleurait… Tout à coup, au milieu de ses larmes, l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la famille dispersée, la mère ici, le père là-bas… Plus de toit! plus de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution: celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois parties:
1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude envers les élèves.
Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient droit à chaque repas.
Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au bout, et—juste au plus beau passage du discours—il s'endormit…
Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil… Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois aussi les yeux noirs—oh! comme ils étaient noirs!—s'installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination…
Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je vous présenterai à vos collègues.»
J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur de philosophie, «un original» me dit M. Viot… Je l'aimai tout de suite, cet original-là.
La cloche sonna. Les classes se remplirent… Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M. Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant, toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole: c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main; quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue…, je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez…, on fera connaissance en trinquant.»
Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et m'entraîna dehors.
Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères…
Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré le ban et l'arrière-ban des habitués… Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m'étais réfugié timidement… Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a encore de bons moments dans le métier… En somme, vous êtes bien tombé en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas trop mal.»
La boîte, c'était le collège.
«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et le père Viot…
—Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
—Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire de lunettes… C'est une tante du principal; et elle remplit ici les fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce n'est pas de sa faute.»
Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah! des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des calembours, des confidences…
Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la main.
A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il ne pensait pas rester au collège longtemps… Vous comprenez, avec une famille tellement riche!…
Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir, Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous viendrons installer le nouveau maître.»
En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants, moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
«Travaillons, messieurs, travaillons!»
C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
VI
LES PETITS
Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les oiseaux? … Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier: «Silence!» Aussitôt ma volière se taisait—au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!…
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon, voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire… Une histoire! … Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques: les Débuts d'une cigale, les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd'hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait selon le règlement… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici!»
J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je… J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12: Devoirs du maître envers les élèves.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous quittions… Le collège était divisé en trois quartiers très distincts: les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus… De quels espions s'agissait-il? … Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti. Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle—il n'y avait pas de chaise dans ma chambre—devant un vieux bureau criblé de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes livres, et à l'ouvrage.