Le Petit ChoseParte 3 de 27
Original em francês · tradução para inglês
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«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien! … Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»
Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups, puis s'arrêtait subitement et songeait…. Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras ouverts, disant Dominus vobiscum d'une voix si douce que Mme Eyssette en pleurait de joie! … Maintenant je me le figurais là-bas, couché, malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute! il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non! jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.»
Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table…; moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé….
Il faisait nuit, l'air était lourd…. On entendait les gens d'en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse battre dans le lointain…. J'étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
«On sonne! me dit-il presque à voix basse.
—Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte.
Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
«C'est une dépêche, dit-il.
—Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?»
Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme la retint avec son pied et me dit froidement:
«Il faut signer.»
Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je recevais.
«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
Je répondis:
«Rien! c'est un pauvre….» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre, je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis je revins.
L'homme dit:
«Signez là.»
Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa blouse.
Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que mon coeur n'eût déjà deviné.
«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.
Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les soupçons, je repris ma place à la croisée.
J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on écrit qu'il est guéri….» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas qu'il était guéri.
Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte! … Je la relus vingt fois, espérant toujours m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
«Il est mort! Priez pour lui!»
Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard, est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble; à présent, tout serait dit.
Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi, s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne riez pas; je vous en prie.»
Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main, M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort, cause de toutes nos larmes.
Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées, voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais lire qu'il est mort, et qu'il faut prier pour lui!
IV
LE CAHIER ROUGE
On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire: «Regardez comme elle a pleuré! …» Cette ride—la ride des larmes—, je jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta jamais… Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la triste vie recommença.
Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité et de mystère.
Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour l'obtenir…. Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours…. A la maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher â grands pas dans la chambre… tout cela n'était pas naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que Jacques allait devenir fou.
Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me jurer que tu n'en parleras jamais.»
Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans hésiter:
«Je te le jure, Jacques.
—Eh bien, tu ne sais pas? … chut! … Je fais un poème, un grand poème.
—Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!»
Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main:
RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela? … Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des sanglots et des petits pots de colle, faisait: Religion! Religion! poème en douze chants.
Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!…»
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas… Songez donc! … Religion! Religion! poème en douze chants! … Pourtant la vérité m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de temps.»
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout… Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il paraît que la destinée de Religion! Religion! poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu… Et le cahier rouge? … Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier rouge:
Religion! Religion! Mot sublime! Mystère! Voix touchante et solitaire. Compassion! Compassion!
Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain printemps de 18…, dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis… et puis…
Nous voilà donc en 18…
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»
Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure… Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole:
«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh! bien mauvaise… nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.»
Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entrebâillée.
«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua:
«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère… A présent, c'est fini, nous sommes embourbés… Pour sortir de là, nous n'avons qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»
Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit:
«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j'entre commis voyageur à la Société vinicole… Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie… Justement, je reçois une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens, lis!»
Le petit Chose prit la lettre.
«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à perdre.
—Il faudrait partir demain.
—C'est bien, je partirai…»
Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous voyez.
A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle… Tous deux s'approchèrent du petit Chose et l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui se passait.
«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.»
Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.
On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant. Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement… Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.