Le Barbier de SévilleParte 5 de 14
Original em francês · tradução para inglês
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ACTE II.
Le Théâtre représente l'appartement de Rosine. La croisée dans le fond du Théâtre est fermée par une jalousie grillée.
SCENE PREMIERE.
ROSINE seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la table et se met à écrire.
Marceline est malade, tous les gens sont occupés, et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon Argus a un génie malfaisant qui l'instruit à point nommé, mais je ne puis dire un mot ni faire un pas dont il ne devine sur-le-champ l'intention... Ah! Lindor!... (Elle cachete la lettre.) Fermons toujours ma lettre, quoique j'ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l'ai vu, à travers ma jalousie, parler long-temps au Barbier Figaro. C'est un bon homme, qui m'a montré quelquefois de la pitié; si je pouvois l'entretenir un moment!
SCENE II.
ROSINE, FIGARO.
ROSINE, surprise.
Ah! Monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir!
FIGARO.
Votre santé, Madame?
ROSINE.
Pas trop bonne, Monsieur Figaro. L'ennui me tue.
FIGARO.
Je le crois; il n'engraisse que les sots.
ROSINE.
Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement? Je n'entendois pas, mais...
FIGARO.
Avec un jeune Bâchelier de mes parents, de la plus grande espérance, plein d'esprit, de sentimens, de talens, et d'une figure fort revenante.
ROSINE.
Oh! tout-à-fait bien, je vous assure! Il se nomme?...
FIGARO.
Lindor. Il n'a rien. Mais, s'il n'eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvoit y trouver quelque bonne place.
ROSINE.
Il en trouvera, Monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez n'est pas fait pour rester inconnu.
FIGARO, à part.
Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.
ROSINE.
Un défaut, Monsieur Figaro! Un défaut! en êtes-vous bien sûr?
FIGARO.
Il est amoureux.
ROSINE.
Il est amoureux! et vous appellez cela un défaut?
FIGARO.
A la vérité, ce n'en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
ROSINE.
Ah! que le sort est injuste! Et nomme-t-il la personne qu'il aime? Je suis d'une curiosité...
FIGARO.
Vous êtes la dernière, Madame, à qui je voudrois faire une confidence de cette nature.
ROSINE, vivement.
Pourquoi, Monsieur Figaro? Je suis discrette; ce jeune homme vous appartient, il m'intéresse infiniment..... dites donc.....
FIGARO, la regardant finement.
Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l'appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rozée, et des mains! des joues! des dents! des yeux!...
ROSINE.
Qui reste en cette Ville?
FIGARO.
En ce quartier.
ROSINE.
Dans cette rue peut-être?
FIGARO.
A deux pas de moi.
ROSINE.
Ah, que c'est charmant!... pour Monsieur votre parent. Et cette personne est?...
FIGARO.
Je ne l'ai pas nommée?
ROSINE, vivement.
C'est la seule chose que vous ayez oubliée, Monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vîte; si l'on rentroit, je ne pourrois plus savoir...
FIGARO.
Vous le voulez absolument, Madame? Eh bien! cette personne est... la Pupille de votre Tuteur.
ROSINE.
La Pupille?...
FIGARO.
Du Docteur Bartholo, oui, Madame.
ROSINE, avec émotion.
Ah! Monsieur Figaro!.., je ne vous crois pas, je vous assure.
FIGARO.
Et c'est ce qu'il brûle de venir vous persuader lui-même.
ROSINE.
Vous me faites trembler, Monsieur Figaro.
FIGARO.
Fi donc, trembler? mauvais calcul, Madame; quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D'ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillans, jusqu'à demain.
ROSINE.
S'il m'aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
FIGARO.
Eh! Madame, amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd'hui, qu'elle n'a que ce terrible choix: amour sans repos, ou repos sans amour.
ROSINE, baissant les yeux.
Repos sans amour... paroît...
FIGARO.
Ah! bien languissant. Il semble, en effet, qu'amour sans repos se présente de meilleure grace; et pour moi, si j'étois femme.....
ROSINE, avec embarras.
Il est certain qu'une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l'estimer; mais s'il alloit faire quelque imprudence, Monsieur Figaro, il nous perdroit.
FIGARO, à part.
Il nous perdroit. (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre... Une lettre a bien du pouvoir.
ROSINE, lui donne la lettre qu'elle vient d'écrire.
Je n'ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant, dites-lui... dites-lui bien... (Elle écoute.)
FIGARO.
Personne, Madame.
ROSINE.
Que c'est par pure amitié tout ce que je fais.
FIGARO.
Cela parle de soi. Tudieu! l'Amour a bien une autre allure!
ROSINE.
Que par pure amitié, entendez-vous? Je crains seulement que, rebuté par les difficultés...
FIGARO.
Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, Madame, que le vent qui éteint une lumière allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D'en parler seulement, il exhale un tel feu qu'il m'a presque enfiévré de sa passion, moi qui n'y ai que voir.
ROSINE.
Dieux! J'entends mon Tuteur. S'il vous trouvoit ici... passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
FIGARO.
Soyez tranquille. (A part.) Voici qui vaut mieux que mes observations. (Il entre dans le cabinet.)
SCENE III.
ROSINE, seule.
Je meurs d'inquiétude jusqu'à ce qu'il soit dehors.... Que je l'aime ce bon Figaro! C'est un bien honnête homme, un bon parent. Ah! voilà mon tyran; reprenons mon ouvrage. (Elle souffle la bougie, s'assied et prend une broderie au tambour.)
SCENE IV.
BARTHOLO, ROSINE.
BARTOLO, en colere.
Ah! malédiction! l'enragé, le scélérat corsaire de Figaro! Là, peut-on sortir un moment de chez soi, sans être sûr en rentrant...
ROSINE.
Qui vous met donc si fort en colere, Monsieur?
BARTOLO.
Ce damné Barbier qui vient d'écloper toute ma maison, en un tour de main. Il donne un narcotique à l'Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse; il saigne au pied Marceline; il n'y a pas jusqu'à ma mule... sur les yeux d'une pauvre bête aveugle, un cataplasme! Parce qu'il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah! qu'il les apporte! Et personne à l'antichambre, on arrive à cet appartement comme à la place d'armes.
ROSINE.
Et qui peut y pénétrer que vous, Monsieur?
BARTOLO.
J'aime mieux craindre sans sujet que de m'exposer sans précaution; tout est plein de gens entreprenans, d'audacieux... N'a-t-on pas ce matin encore ramassé lestement votre chanson, pendant que j'allois la chercher? Oh! je...
ROSINE.
C'est bien mettre à plaisir de l'importance à tout! Le vent peut avoir éloigné ce papier, le premier venu, que sais-je?
BARTOLO.
Le vent, le premier venu!... Il n'y a point de vent, Madame, point de premier venu dans le monde; et c'est toujours quelqu'un posté là exprès qui ramasse les papiers qu'une femme a l'air de laisser tomber par mégarde.
ROSINE.
A l'air, Monsieur?
BARTOLO.
Oui, Madame, a l'air.
ROSINE, à part.
Oh! le méchant vieillard!
BARTOLO.
Mais tout cela n'arrivera plus, car je vais faire sceller cette grille.
ROSINE.
Faites mieux; murez les fenêtres tout d'un coup. D'une prison à un cachot, la différence est si peu de chose!
BARTOLO.
Pour celles qui donnent sur la rue? Ce ne seroit peut-être pas si mal... Ce Barbier n'est pas entré chez vous, au moins!
ROSINE.
Vous donne-t-il aussi de l'inquiétude?
BARTOLO.
Tout comme un autre.
ROSINE.
Que vos repliques sont honnêtes!
BARTOLO.
Ah! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler et de bons valets pour les y aider.
ROSINE.
Quoi, vous n'accordez pas même qu'on ait des principes contre la séduction de Monsieur Figaro?
BARTOLO.
Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes?
ROSINE, en colere.
Mais, Monsieur, s'il suffit d'être homme pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort?
BARTOLO, stupéfait.
Pourquoi?... Pourquoi?... Vous ne répondez pas à ma question sur ce Barbier?
ROSINE, outrée.
Eh bien oui, cet homme est entré chez moi, je l'ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je l'ai trouvé fort aimable; et puissiez-vous en mourir de dépit!
(Elle sort.)
SCENE V.
BARTHOLO, seul.
Oh! les juifs! les chiens de valets! La Jeunesse? L'Éveillé? l'Éveillé maudit!
SCENE VI.
BARTHOLO, L'ÉVEILLÉ.
L'ÉVEILLÉ arrive en bâillant, tout endormi.
Aah, aah, ah, ah...
BARTOLO.
Où étois-tu, peste d'étourdi, quand ce Barbier est entré ici?
L'ÉVEILLÉ.
Monsieur, j'étois... ah, aah, ah...
BARTOLO.
A machiner quelque espiéglerie sans doute? Et tu ne l'as pas vu?
L'ÉVEILLÉ.
Sûrement je l'ai vu, puisqu'il m'a trouvé tout malade, à ce qu'il dit; et faut bien que ça soit vrai, car j'ai commencé à me douloir dans tous les membres, rien qu'en l'en entendant parl... Ah, ah, ah...
BARTOLO le contrefait.
Rien qu'en l'en entendant!... Où donc est ce vaurien de la Jeunesse? Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance! Il y a quelque friponnerie là-dessous.
SCENE VII.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS. (La Jeunesse arrive en vieillard, avec une canne en béquille; il éternue plusieurs fois.)
L'ÉVEILLÉ, toujours bâillant.
La Jeunesse.
BARTOLO.
Tu éternueras dimanche.
LA JEUNESSE.
Voilà plus de cinquante... cinquante fois... dans un moment. (Il éternue.) Je suis brisé.
BARTOLO.
Comment! Je vous demande à tous deux s'il est entré quelqu'un chez Rosine, et vous ne me dites pas que ce Barbier...
L'ÉVEILLÉ, continuant de bâiller.
Est-ce que c'est quelqu'un donc Monsieur Figaro? Aah, ah...
BARTOLO.
Je parie que le rusé s'entend avec lui.
L'ÉVEILLÉ, pleurant comme un sot.
Moi... Je m'entends!...
LA JEUNESSE, éternuant.
Eh mais, Monsieur, y a-t-il... y a-t-il de la justice?
BARTOLO.
De la justice! C'est bon entre vous autres misérables, la justice! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
LA JEUNESSE, éternuant.
Mais pardi, quand une chose est vraie...
BARTOLO.
Quand une chose est vraie! Si je ne veux pas qu'elle soit vraie, je prétends bien qu'elle ne soit pas vraie. Il n'y auroit qu'à permettre à tous ces faquins-là d'avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l'autorité.
LA JEUNESSE, éternuant.
J'aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un train d'enfer.
L'ÉVEILLÉ, pleurant.
Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
BARTOLO.
Sors donc, pauvre homme de bien. (Il les contrefait.) Et t'chi et t'cha; l'un m'éternue au nez, l'autre m'y bâille.
LA JEUNESSE.
Ah! Monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n'y auroit... il n'y auroit pas moyen de rester dans la maison.
(Il sort en éternuant.)
SCENE VIII.
BARTHOLO, DON BAZILE, FIGARO, caché dans le cabinet, paroît de temps en temps, et les écoute.
BARTOLO.
Ah! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique?
BAZILE.
C'est ce qui presse le moins.
BARTOLO.
J'ai passé chez vous sans vous trouver.
BAZILE.
J'étois sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
BARTOLO.
Pour vous?
BAZILE.
Non, pour vous. Le Comte Almaviva est dans cette Ville.
BARTOLO.
Parlez bas. Celui qui faisoit chercher Rosine dans tout Madrid?
BAZILE.
Il loge à la grande place et sort tous les jours déguisé.
BARTOLO.
Il n'en faut point douter, cela me regarde. Et que faire?
BAZILE.
Si c'étoit un particulier, on viendroit à bout de l'écarter.
BARTOLO.
Oui, en s'embusquant le soir, armé, cuirassé...
BAZILE.
Bone Deus! Se compromettre! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure, et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'Experts; concedo.
BARTOLO.
Singulier moyen de se défaire d'un homme!
BAZILE.
La calomnie, Monsieur? Vous ne savez gueres ce que vous dédaignez; j'ai vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande Ville, en s'y prenant bien: et nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et seme en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, sifler, s'enfler, grandir à vue d'œil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grace au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisteroit?
BARTOLO.
Mais quel radotage me faites-vous donc-là, Bazile? Et quel rapport ce piano-crescendo peut-il avoir à ma situation?
BAZILE.
Comment, quel rapport? Ce qu'on fait par-tout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d'approcher.
BARTOLO.
D'approcher? Je prétends bien épouser Rosine avant qu'elle apprenne seulement que ce Comte existe.
BAZILE.
En ce cas, vous n'avez pas un instant à perdre.
BARTOLO.
Et à qui tient-il, Bazile? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.
BAZILE.
Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais, et, dans l'harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonnances qu'on doit toujours préparer et sauver par l'accord parfait de l'or.
BARTOLO, lui donnant de l'argent.
Il faut en passer par où vous voulez; mais finissons.
BAZILE.
Cela s'appelle parler. Demain tout sera terminé; c'est à vous d'empêcher que personne, aujourd'hui, ne puisse instruire la Pupille.
BARTOLO.
Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile?
BAZILE.
N'y comptez pas. Votre mariage seul m'occupera toute la journée; n'y comptez pas.
BARTOLO l'accompagne.
Serviteur.
BAZILE.
Restez, Docteur, restez donc.
BARTOLO.
Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
SCENE IX.
FIGARO, seul, sortant du cabinet.
Oh! la bonne précaution! Fermes, fermes la porte de la rue, et moi je vais la r'ouvrir au Comte en sortant. C'est un grand maraud que ce Bazile! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en calomniant. Mais un Bazile! il médiroit qu'on ne le croiroit pas.
SCENE X.
ROSINE, accourant; FIGARO.
ROSINE.
Quoi! vous êtes encore-là, Monsieur Figaro?
FIGARO.
Très-heureusement pour vous, Mademoiselle. Votre Tuteur et votre Maître de Musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à cœur ouvert...
ROSINE.
Et vous les avez écoutés, Monsieur Figaro? Mais savez-vous que c'est fort mal?
FIGARO.
D'écouter? C'est pourtant ce qu'il y a de mieux pour bien entendre. Apprenez que votre Tuteur se dispose à vous épouser demain.
ROSINE.
Ah! grands Dieux!
FIGARO.
Ne craignez rien, nous lui donnerons tant d'ouvrage, qu'il n'aura pas le tems de songer à celui-là.
ROSINE.
Le voici qui revient, sortez donc par le petit escalier: vous me faites mourir de frayeur.
(Figaro s'enfuit.)
SCENE XI.
BARTHOLO, ROSINE.
ROSINE.
Vous étiez ici avec quelqu'un, Monsieur?
BARTOLO.
Don Bazile que j'ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé que c'eût été Monsieur Figaro.
ROSINE.
Cela m'est fort égal, je vous assure.
BARTOLO.
Je voudrois bien savoir ce que ce Barbier avoit de si pressé à vous dire?
ROSINE.
Faut-il parler sérieusement? Il m'a rendu compte de l'état de Marceline, qui même n'est pas trop bien, à ce qu'il dit.
BARTOLO.
Vous rendre compte? Je vais parier qu'il étoit chargé de vous remettre quelque lettre.
ROSINE.
Et de qui, s'il vous plaît?
BARTOLO.
Oh, de qui! De quelqu'un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je, moi? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
ROSINE, à part.
Il n'en a pas manqué une seule. (Haut.) Vous mériteriez bien que cela fût.
BARTOLO regarde les mains de Rosine.
Cela est. Vous avez écrit.
ROSINE, avec embarras.
Il seroit assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire convenir.
BARTOLO, lui prenant la main droite.
Moi, point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! hein? rusée Signora!
ROSINE, à part.
Maudit homme!
BARTOLO, lui tenant toujours la main.
Une femme se croit bien en sûreté parce qu'elle est seule.
ROSINE.
Ah! sans doute... La belle preuve!... Finissez donc, Monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie, et l'on m'a toujours dit qu'il falloit aussi-tôt tremper dans l'encre; c'est ce que j'ai fait.
BARTOLO.
C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain qu'il y avoit six feuilles; car je les compte tous les matins, aujourd'hui encore.
ROSINE, à part.
Oh! imbécille! (haut) la sixième...
BARTOLO, comptant.
Trois, quatre, cinq; je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
ROSINE, baissant les yeux.
La sixiéme, je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai envoyés à la petite Figaro.
BARTOLO.
A la petite Figaro? Et la plume qui étoit toute neuve, comment est-elle devenue noire? est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?
ROSINE, à part.
Cet homme a un instinct de jalousie!... (Haut.) Elle m'a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
BARTOLO.
Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudroit ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous ne savez pas encore.
ROSINE.
Et qui ne rougiroit pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses le plus innocemment faites?
BARTOLO.
Certes, j'ai tort; se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour! quoi de plus innocent! Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait!... Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai mentir à mon aise; mais le bout du doigt reste noir! la plume est tachée, le papier manque; on ne sauroit penser à tout. Bien certainement, Signora, quand j'irai par la Ville, un bon double tour me répondra de vous.
SCENE XII.
LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.
LE COMTE, en uniforme de cavalerie, ayant l'air d'être entre deux vins et chantant: Réveillons-la, etc.
BARTOLO.
Mais que nous veut cet homme? Un Soldat! Rentrez chez vous, Signora.
LE COMTE chante: Réveillons-la, et s'avance vers Rosine.
Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le Docteur Balordo? (A Rosine, bas.) Je suis Lindor.
BARTOLO.
Bartholo!
ROSINE, à part.
Il parle de Lindor.
LE COMTE.
Balordo, Barque à l'eau, je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement de savoir laquelle des deux... (A Rosine, lui montrant un papier.) Prenez cette lettre.
BARTOLO.
Laquelle! vous voyez bien que c'est moi. Laquelle! Rentrez donc, Rosine, cet homme paroît avoir du vin.
ROSINE.
C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose quelquefois.
BARTOLO.
Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.