L'Ève futureParte 3 de 27
Original em francês · tradução para inglês
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--La Photographie, elle aussi, est arrivée bien tard!--continua-t-il. N'est-il pas désespérant de songer aux tableaux, portraits, vues et paysages qu'elle eût recueillis jadis et dont le spectacle est à jamais détruit pour nous? Les peintres imaginent: mais c'est la réalité positive qu'elle nous eût transmise. Quelle différence!--C'en est fait! nous ne verrons plus, nous ne reconnaîtrons jamais, en leurs effigies, les choses et gens d'autrefois,--sauf le cas où l'Homme découvrirait le moyen de résorber, soit par l'électricité, soit par un agent plus subtil, la réverbération interastrale et perpétuelle de tout ce qui se passe,--découverte à venir sur laquelle il ne faut pas compter outre mesure, car il est plus que probable que tout le Système solaire aura été vaporisé par les fournaises du Zéta d'Hercule, qui nous attire seconde par seconde,--ou, tout au moins, que notre planète aura été abordée et défoncée, malgré sa croûte de trois à dix lieues d'épaisseur, et réduite, comme tant d'autres, à l'état de sac à charbon par son satellite,--ou, même, encore, qu'une vingt ou vingt-cinquième oscillation aux pôles nous aura inondés d'une nappe d'écume de trois ou quatre mille lieues, comme par le passé,--avant qu'il ait été permis à notre espèce de bénéficier, d'une façon quelconque, de ce phénomène, avéré en effet, de l'éternelle réfraction intrastellaire de toutes choses.
C'est dommage.
Il nous eût été si agréable de posséder quelques bonnes épreuves photographiques, (prises au moment même du phénomène,) de Josué arrêtant le soleil, par exemple?--de quelques Vues du Paradis terrestre prises de l'Entrée aux épées flamboyantes; de l'Arbre de la Science; du Serpent; etc.:--de quelques vues du Déluge, prises du sommet de l'Ararat (l'industrieux Japhet, aurait, je le parierais, emporté un objectif dans l'arche s'il eût connu ce merveilleux instrument). Plus tard, on eût cliché les Sept Plaies d'Égypte, le Buisson ardent, le Passage de la mer Rouge, avant, pendant, et après l'épisode, le Mané, Thécel, Phares, du festin de Balthazar; le bûcher d'Assur-banipal, le Labarum, la Tête de Méduse, le Minotaure, etc.,--et nous jouirions, aujourd'hui, des portraits-cartes de Prométhée, des Stymphalides, des Sybilles, des Danaïdes, des Furies, etc., etc.
Et tous les épisodes du Nouveau-Testament! Quelles épreuves!--Et toutes les anecdotes de l'Histoire des empires d'Orient et d'Occident! Quelle collection! Et les martyres! et les supplices! Depuis celui des sept Machabées et de leur mère, jusqu'à ceux de Jean de Leyde et de Damiens, sans omettre les principaux sacrifices des chrétiens livrés aux bêtes dans les cirque de Rome, de Lyon et d'ailleurs!
Et les scènes de torture, depuis le commencement des sociétés jusqu'à celles qui se sont passées dans les prisons de la San Hermandad au temps où les bons fraïles redemptors, nantis de leurs trousseaux de fer, massacraient, en leurs affreux loisirs, pendant des années, les Maures, les hérétiques et les juifs?--Et les questions qui ont été subies dans les cachots de l'Allemagne, de l'Italie, de la France, en Orient et dans l'Univers?--L'Objectif, aidé du Phonographe, (qui sont connexes,) en reproduisant à la fois la vue et les différents cris des patients, en eussent donné une idée complète, exacte. Quel enseignement salubre c'eût été dans les lycées, pour assainir l'intelligence des enfants modernes--et même des grandes personnes!--Quelle lanterne magique!
Et les portraits de tous les civilisateurs, de Nemrod à Napoléon, de Moïse à Washington et de Koang-fu-Tsë à Mohammed!--Et des illustres femmes, de Sémiramis à Catherine d'Alfendelh, de Thalestris à Jeanne d'Arc, de Zénobie à Christine de Suède?
Et les portraits de toutes les belles femmes, depuis Vénus, Europe, Psyché, Dalila, Rahel, Judith, Cléopâtre, Aspasie, Freya, Maneka, Thaïs, Akëdysséril, Roxelane, Balkis, Phryné, Circé, Déjanire, Hélène, etc, jusqu'à la belle Paule! jusqu'à la Grecque voilée par la loi! jusqu'à lady Emma Harte Hamilton!
Et tous les dieux, enfin! et toutes les déesses! jusqu'à la déesse Raison, sans oublier monsieur de l'Être! Grandeur nature!
Hélas! n'est-ce pas dommage qu'on n'ait pas les photographies de tout ce monde-là?--Quel album!
Et en Histoire naturelle? En paléontologie, surtout!--Il est hors de doute que nous nous faisons une idée très défectueuse du mégathérium, par exemple,--de ce pachyderme paradoxal,--et que nos conceptions du ptérodactyle, cette chauve-souris, ce chéroptère géant,--du plésiosaure, ce patriarche monstrueux des sauriens,--sont, pour ainsi dire, enfantines. Ces intéressants animaux s'ébattaient ou voletaient, cependant, leurs squelettes l'attestent, à cette place même où je rêve aujourd'hui,--et ce, voici à peine quelques centaines de siècles, moins que rien;--quatre ou cinq fois moins que l'âge du morceau de craie avec lequel je pourrais l'écrire sur une ardoise.
La Nature a bien vite passé l'éponge de ses déluges sur ces ébauches informes, sur ces premiers cauchemars de la Vie! Que de curieuses épreuves il y aurait eu à prendre de toutes ces bêtes, cependant!--Hélas, visions disparues!
Le physicien soupira.
--Oui, oui, tout s'efface, en effet! reprit-il;--même les reflets sur le collodion, même les pointillés sur les feuilles d'étain. Vanité des vanités! tout est, bien décidément, vanité. Ce serait à se briser l'objectif, à se faire sauter le phonographe, à se demander--les yeux aux voûtes (purement apparentes, d'ailleurs, du ciel),--si la location de ce pan de l'Univers nous est gratuite et qui en solde le luminaire?--qui, en un mot, nous avance les frais de cette Salle si peu solide où se joue le vieux logogriphe--et, enfin, d'où l'on s'est procuré tout ces lourds décors de Temps et d'Espace, si usés, si rapiécés, auxquels personne ne croit plus.
Quant aux mystiques, je puis leur soumettre une réflexion naïve, paradoxale, superficielle, s'ils veulent, mais singulière:--N'est-il pas attristant de penser que si Dieu, le Très-Haut, le bon Dieu, dis-je, enfin le Tout-Puissant, (lequel, de notoriété publique, est apparu à tant de gens, qui l'ont affirmé, depuis les vieux siècles,--nul ne saurait le contester sans hérésie--et dont tant de mauvais peintres et de sculpteurs médiocres s'évertuent à vulgariser de chic les prétendus traits)--oui, penser que s'Il daignait nous laisser prendre la moindre, la plus humble photographie de Lui, voire me permettre, à moi, Thomas Alva Edison, ingénieur américain, sa créature, de clicher une simple épreuve phonographique de Sa vraie Voix (car le tonnerre a bien mué, depuis Franklin), dès le lendemain il n'y aurait plus un seul athée sur la terre!
Le grand électricien, en parlant ainsi, plaisantait sourdement l'idée, vague,--indifférente, même, selon lui,--de la réflexe et vivante spiritualité de Dieu.
Mais, en celui qui la réfléchit, l'Idée-vive de Dieu n'apparaît qu'au degré seul où la foi du voyant peut l'évoquer. Dieu, comme toute pensée, n'est dans l'Homme que selon l'individu. Nul ne sait où commence l'Illusion, ni en quoi consiste la Réalité. Or, Dieu étant la plus sublime conception possible et toute conception n'ayant sa réalité que selon le vouloir et les yeux intellectuels particuliers à chaque vivant, il s'ensuit qu'écarter de ses pensées l'idée d'un Dieu ne signifie pas autre chose que se décapiter gratuitement l'esprit.
En prononçant ces dernières paroles, Edison s'était arrêté dans sa marche méditative et considérait fixement les brumes lunaires sur l'herbe du parc, par l'ouverture de la grande croisée.
--Allons!... dit Edison, défi pour défi! Puisque la Vie semble le prendre de si haut avec nous et ne daigne nous répondre que par un profond et problématique silence,--nous allons bien voir si nous ne pouvons pas l'en faire sortir!... En tous cas, nous pouvons déjà lui montrer... ce qu'Elle est devant nous.
A ces mots, l'étrange inventeur tressaillit:--il venait d'apercevoir, dans le rayon de lune, une ombre humaine, immobile, interposée entre lui et le dehors, derrière la porte vitrée du grand parc.
--Qui est là?... demanda-t-il très haut, dans l'obscurité,--en caressant tout doucement dans la poche de son grand sayon de soie violette, la crosse d'un court pistolet.
XI
Lord Ewald
--Moi, lord Ewald,--dit une voix.
Et l'ombre ouvrait, en parlant, la porte vitrée.
--Ah! mon cher lord, mille pardons! répondit Edison en faisant un pas, à tâtons, vers un allumoir électrique, les chemins de fer sont si lents encore que je ne vous attendais que dans trois quarts d'heure.
--Aussi ai-je fait surchauffer un train spécial à la dernière atmosphère du manomètre, dit la même voix, afin d'être de retour à New York ce soir.
Trois lampes oxhydriques, entourées de globes teintés de bleu, flamboyèrent brusquement, au plafond, autour d'une sorte de foyer d'électricité rayonnante, illuminant le laboratoire d'un effet de soleil nocturne.
Le personnage qui se tenait debout en face d'Edison était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, de haute taille et d'une rare beauté virile.
Il était vêtu avec une si profonde élégance qu'il eût été impossible de dire en quoi elle consistait. Les lignes de sa personne laissaient deviner des muscles d'une exceptionnelle solidité, tels que les exercices et les régates de Cambridge ou d'Oxford savent les rendre. Son visage un peu froid, mais d'un tour gracieux et sympathique, s'éclairait d'un sourire empreint de cette sorte de tristesse élevée qui décèle l'aristocratie d'un caractère. Ses traits, bien que d'une régularité grecque, attestaient par la qualité de leur finesse, une énergie de décision souveraine. De très fins et massés cheveux, une moustache et de légers favoris, d'un blond d'or fluide, ombraient la matité de neige de son teint juvénile. Ses grands yeux noblement calmes, d'un bleu pâle, sous de presque droits sourcils, se fixaient sur son interlocuteur.--A sa main sévèrement gantée de noir, il tenait un cigare éteint.
Il sortait de son aspect cette impression que la plupart des femmes devaient, à sa vue, se sentir comme devant l'un de leurs plus séduisants dieux. Il semblait tellement beau qu'il avait naturellement l'air d'accorder une grâce à qui lui parlait. Tout d'abord on eût dit un don Juan d'une froideur insoucieuse. Mais, à l'examiner un instant, on s'apercevait qu'il portait, dans l'expression de ses yeux, cette mélancolie grave et hautaine dont l'ombre atteste toujours un désespoir.
--Mon cher sauveur! dit chaleureusement Edison en s'avançant, les mains tendues vers l'étranger. Que de fois j'ai pensé à ce... providentiel jeune homme de la route de Boston, auquel je devais la gloire, la vie et la fortune!
--Ah! mon cher Edison, répondit en souriant lord Ewald, je dois m'estimer, au contraire, votre obligé dans cette circonstance, puisque, par vous, je fus utile au reste de l'Humanité. Ce que vous êtes devenu le prouve. Le peu d'or auquel vous faites allusion, je pense, ne m'était, à moi, qu'insignifiant: donc, entre vos mains (surtout alors qu'il vous était nécessaire), ne se trouvait-il pas beaucoup plus légitimement placé qu'entre les miennes?--Je parle au point de vue de cet intérêt général qu'il est du plus strict devoir de toute conscience de ne jamais totalement oublier. Quels remercîments ne dois-je pas au Destin de m'avoir ménagé cette circonstance atténuante de ma fortune!--Et tenez, c'est pour vous le dire que, passant en Amérique, je me suis si empressé de vous rendre visite. Je venais vous remercier, moi,--de ce que je vous ai trouvé sur ce grand chemin de Boston.
Et lord Ewald s'inclina, tout en serrant les mains d'Edison.
Un peu surpris par ce discours, débité avec ce flegmatique sourire qui donnait l'idée d'un rayon de soleil sur de la glace, le puissant inventeur salua son jeune ami.
--Mais, comme vous avez grandi, mon cher lord! reprit gaiement Edison, en indiquant un fauteuil à lord Ewald.
--Vous aussi, et plus que moi! répondit le jeune homme en s'asseyant.
Edison, en examinant son interlocuteur--dont le visage était maintenant bien éclairé--s'aperçut, dès le premier coup d'oeil, de l'ombre terrible qui pesait sur cette physionomie.
--Milord, dit-il en s'empressant,--est-ce que la rapidité de votre trajet vers Menlo Park vous aurait indisposé?... J'ai là un cordial...
--Nullement, répondit le jeune homme: pourquoi?
Edison, après un silence, dit simplement:
--Une impression. Excusez-moi.
--Ah! dit lord Ewald, je vois ce qui vous a fait penser à cela. Ce n'est rien de physique, je vous assure. C'est, figurez-vous, un chagrin incessant, qui, à la longue, m'a rendu le regard habituellement un peu soucieux.
Et, ajustant son lorgnon, il jeta un coup d'oeil autour de lui:
--Combien je vous félicite de votre sort, mon cher savant, continua-t-il. Vous êtes un élu et voici un musée qui promet.--N'est-elle pas de vous, cette lumière merveilleuse? On dirait une après-midi d'été!
--Grâce à vous, mon cher lord.
--Vraiment, c'est un Fiat lux! que vous avez dû prononcer tout à l'heure!
--Ma foi, j'ai découvert deux ou trois cents petites choses comme celle-là, je vous dirai: j'espère, même, ne point m'arrêter trop vite en ce chemin. Je travaille toujours, même en dormant,--même en rêvant! Je suis une sorte de Dormeur éveillé, comme dirait Shéhérazade. Voilà tout.
--Vous savez que je me sens fier, en vérité, de notre rencontre sur cette grande route mystérieuse! Je finis par penser qu'elle était inévitable. Et, comme le dit Wieland, en son Peregrinus Protée: «Il n'y a point de hasard: nous devions nous rencontrer--et nous nous sommes rencontrés.»
La secrète préoccupation du jeune lord, même au cours de ces affectueuses paroles, transparaissait. Il y eut un moment de silence.
--Milord, répondit soudainement Edison,--eh bien! à mon tour, permettez-moi de m'intéresser à vous à titre de vieil ami.
Lord Ewald reporta les yeux sur lui.
--Vous venez de parler d'une peine dont votre regard porte l'empreinte, en effet, continua l'électricien. Or, je ne sais comment vous exprimer, aussi vite, le désir que j'éprouve: mais, voyons! ne vous semble-t-il pas que le poids des soucis les plus amers s'allège, partagé avec un coeur dévoué?--Sans autre préambule, voulez-vous en essayer avec moi? Qui sait!... Je suis de cette race de médecins très bizarres qui ne croient guère aux maux sans remède.
Lord Ewald ne réprima pas un léger mouvement de surprise à cette brusque ouverture.
--Oh! la douleur en question, répondit-il, provient d'un accident très banal; d'une passion vraiment fort malheureuse, qui m'attriste à jamais. Vous le voyez: mon secret est des plus simples, n'en parlons pas.
--Vous! Une passion malheureuse! s'écria Edison étonné lui-même.
--Pardon, interrompit lord Ewald, mais je ne me sens pas le droit de m'arroger un temps précieux pour tous, mon cher Edison,--et notre conversation serait bien plus intéressante, il me semble, si nous en revenions à vous.
--Mon temps? Eh! mais... tous vous le doivent un peu!--dit l'électricien. Et ceux qui m'admirent, aujourd'hui, au point d'avoir fondé des sociétés au capital de cent millions sur mon crédit intellectuel ou mes découvertes passées et à venir, m'auraient parfaitement laissé crever comme un chien, à votre place! Et j'en ai quelque souvenir. L'Humanité attendra: je la crois supérieure à ses intérêts, comme l'a dit un Français. L'affection sincère a des droits, aussi sacrés que les siens, mon cher lord: la qualité de la mienne me permet d'insister sur ce que je sollicitais tout à l'heure de votre confiance, puisque je sens que vous souffrez.
L'Anglais, après avoir allumé un cigare:
--En vérité, vous parlez si noblement, monsieur l'inventeur, dit-il, que je ne saurais résister longtemps à votre sympathie! Laissez-moi vous avouer, cependant, que j'étais à mille lieues de m'attendre à ce que--à peine assis chez vous--je vous choisirais pour confident. On voit que tout se passe à l'exemple de l'éclair, chez les électriciens. Enfin, puisque vous le désirez, voici:--j'ai le malheur de subir un amour très pénible, le premier de ma vie (et, dans ma famille, le premier est presque toujours le dernier, c'est-à-dire le seul) pour une très-belle personne--tenez! pour la plus belle personne du monde, je crois!--et qui est, actuellement à New York, au théâtre, dans notre loge, où elle fait miroiter les pierres de ses oreilles en paraissant écouter le Freyschütz.--Là!... Vous voilà satisfait, j'imagine, monsieur le curieux?
A ces mots Edison considéra lord Ewald avec une attention singulière. Il ne répondit pas tout de suite; mais, s'assombrissant à vue d'oeil, en deux secondes, il parut s'absorber dans une pensée secrète.
--Oui, c'est désastreux, en effet, ce que vous m'apprenez là! murmura-t-il froidement.
Et il regarda devant lui d'un air distrait.
--Oh! Vous ne pouvez, même, comprendre jusqu'à quel point! murmura lord Ewald.
--Mon cher lord, il faut donc que vous m'en disiez un peu plus! reprit Edison après un instant.
--Ah! par exemple!--A quoi bon?
--J'ai, maintenant, un motif de plus pour vous le demander!
--Un motif?
--Oui; je crois--que j'ai, peut-être, un moyen de vous guérir--ou, tout au moins, de...
--Hélas! Impossible!... dit lord Ewald avec un sourire amer. La Science ne saurait aller jusque-là.
--La Science?--Je suis celui qui ne sait rien, qui devine parfois, qui trouve souvent, qui étonne toujours.
--D'ailleurs, l'amour dont je souffre est d'un ordre qui ne saurait sembler qu'étrange et inconcevable.
--Tant mieux! tant mieux!... dit Edison en ouvrant de plus en plus les yeux:--donnez-moi, seulement, quelques détails!
--C'est que... j'ai lieu de craindre qu'ils soient inintelligibles, même pour vous!
--Inintelligibles?... N'est-ce pas Hégel qui a dit: «Il faut comprendre l'Inintelligible comme tel?»--On essaiera, mon cher lord!--s'écria l'électricien. Et vous allez voir avec quelle clarté nous nettifierons le point obscur de votre mal!--Si vous me refusez, maintenant, ah! tenez... je... je vous rembourse!
--Voici l'histoire! dit lord Ewald, réchauffé lui-même par le cordial sans gêne d'Edison.
XII
Alicia
Lord Ewald, s'étant croisé les jambes, commença, entre deux légers flocons de son cigare:
--J'habitais, depuis quelques années, l'un des plus anciens domaines de ma famille, en Angleterre, le château d'Athelwold, dans le Stattfordshire, un très désert et très brumeux district. Ce manoir, l'un des derniers, environné de lacs, de forêts de pins et de rochers, s'élève à quelques milles de Newcastle-under-Lyne; j'y vivais depuis mon retour de l'expédition d'Abyssinie, d'une existence fort isolée, n'ayant plus de parents, avec de bons serviteurs vieillis à notre usage.
Ma dette militaire une fois acquittée envers mon pays, je m'étais arrogé le droit d'exister ainsi, à ma guise. Un ensemble de réflexions sur l'esprit des temps actuels m'ayant induit à renoncer, de très bonne heure, à toute carrière d'état, de lointains voyages ayant en moi développé ce goût de la solitude qui m'est natal, cette existence d'isolement suffisait à mes ambitions rêveuses et je m'estimais des plus heureux.
Cependant, à l'occasion d'un anniversaire du couronnement de l'Impératrice des Indes, notre souveraine, et sur le rescrit officiel qui me convoquait avec les autres pairs, je dus quitter, un beau matin, ma baronnie et mes chasses et me rendre à Londres. Une circonstance, aussi futile que banale, de ce voyage, me mit en présence d'une personne attirée aussi vers notre capitale par cette solennité. A quel propos cette aventure m'advint-elle? Voici:--à la gare de Newcastle les wagons encombrés n'étaient plus assez nombreux. Sur la jetée du chemin de fer, une jeune femme semblait contrariée jusqu'à tristesse de ne pouvoir partir. Au dernier moment et sans me connaître, elle s'approcha de moi, n'osant me demander place dans le salon où je voyageais seul,--gracieuseté que, toutefois, je ne sus lui refuser.