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GerminalParte 50 de 55

Émile Zola

Original em francês · tradução para inglês

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Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Négrel.

—Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingénieur, étranglé, ne parlait point. Il défaillait.

—Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ça… As-tu examiné?

Oui, il répondait de la tête, avec des regards défiants. Il refusait de s'expliquer en présence des quelques porions qui écoutaient, il emmena son oncle à dix mètres, ne se jugea pas assez loin, recula encore; puis, très bas, à l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les planches trouées et sciées, la fosse saignée au cou et râlant. Devenu blême, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif qui fait le silence sur la monstruosité des grandes débauches et des grands crimes. Il était inutile d'avoir l'air de trembler devant les dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux continuaient à chuchoter, atterrés qu'un homme eût trouvé le courage de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient même pas cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire malgré l'évidence, comme on doute de ces histoires d'évasions célèbres, de ces prisonniers envolés par des fenêtres, à trente mètres du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait son visage. Il eut un geste de désespoir, il donna l'ordre d'évacuer la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un abandon muet, avec des coups d'oeil en arrière sur ces grands corps de briques, vides et encore debout, que rien désormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingénieur descendaient les derniers de la recette, la foule les accueillit de sa clameur, répétée obstinément.

—Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude était là, parmi les femmes. Elle se rappelait le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient dû partir ensemble, ils se trouvaient pour sûr au fond; et, après avoir crié que c'était bien fait, qu'ils méritaient d'y rester, les sans-coeur, les lâches, elle était accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante d'angoisse. D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui s'élevait autour d'elle sur les noms la renseignait. Oui, oui, Catherine y était, Étienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas. Non, pas celui-ci, celui-là au contraire, peut-être Chaval, avec lequel pourtant un galibot jurait d'être remonté. La Levaque et la Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en péril, s'acharnaient, se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers, Zacharie, malgré son air de se moquer de tout, avait embrassé en pleurant sa femme et sa mère; et, demeuré près de celle-ci, il grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un débordement inattendu de tendresse, refusant de la croire là-bas, tant que les chefs ne l'auraient pas constaté officiellement.

—Les noms! les noms! de grâce les noms!

Négrel, énervé, dit très haut aux surveillants:

—Mais faites-les donc taire! C'est à mourir de chagrin. Nous ne les savons pas, les noms.

Deux heures s'étaient passées déjà. Dans le premier effarement, personne n'avait songé à l'autre puits, au vieux puits de Réquillart. M. Hennebeau annonçait qu'on allait tenter le sauvetage de ce côté, lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'échapper à l'inondation, en remontant par les échelles pourries de l'ancien goyot hors d'usage; et l'on nommait le père Mouque, cela causait une surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le récit des cinq évadés redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les suivre, égarés, murés par des éboulements, et il n'était plus possible de les secourir, car il y avait déjà dix mètres de crue dans Réquillart. On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un gémissement de peuple égorgé.

—Faites-les donc taire! répéta Négrel furieux. Et qu'ils reculent! Oui, oui, à cent mètres! Il y a du danger, repoussez-les, repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s'imaginaient d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse. Cette idée les rendit muets de saisissement, ils finirent par se laisser refouler pas à pas; mais on fut obligé de doubler les gardiens qui les contenaient; car, malgré eux, comme attirés, ils revenaient toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on accourait de tous les corons, de Montsou même. Et l'homme, en haut, sur le terri, l'homme blond, à la figure de fille, fumait des cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commença. Il était midi, personne n'avait mangé, et personne ne s'éloignait. Dans le ciel brumeux, d'un gris sale, passaient lentement des nuées couleur de rouille. Un gros chien, derrière la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relâche, irrité du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu à peu, s'était répandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour de la fosse, à cent mètres. Au centre du grand vide, le Voreux se dressait. Plus une âme, plus un bruit, un désert; les fenêtres et les portes, restées ouvertes, montraient l'abandon intérieur; un chat rouge, oublié, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un escalier et disparut. Sans doute les foyers des générateurs s'éteignaient à peine, car la haute cheminée de briques lâchait de légères fumées, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du beffroi grinçait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix mélancolique de ces vastes bâtiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait bougé. M. Hennebeau, Négrel, d'autres ingénieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'éloignaient pas, les jambes rompues de fatigue, fiévreux, malades d'assister impuissants à un pareil désastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au chevet d'un moribond. Le cuvelage supérieur devait achever de s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits saccadés de chute profonde, auxquels succédaient de grands silences. C'était la plaie qui s'agrandissait toujours: l'éboulement, commencé par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience nerveuse avait pris Négrel, il voulait voir, et il s'avançait déjà, seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'était jeté à ses épaules. A quoi bon? il ne pouvait rien empêcher. Cependant, un mineur, un vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'à la baraque; mais il reparut tranquillement, il était allé chercher ses sabots.

Trois heures sonnèrent. Rien encore. Une averse avait trempé la foule, sans qu'elle reculât d'un pas. Le chien de Rasseneur s'était remis à aboyer. Et ce fut à trois heures vingt minutes seulement, qu'une première secousse ébranla la terre. Le Voreux en frémit, solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitôt, et un long cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronné du criblage, après avoir chancelé deux fois, venait de s'abattre avec un craquement terrible. Sous la pression énorme, les charpentes se rompaient et frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'étincelles. Dès ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se succédaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan en éruption. Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des hurlements plaintifs, comme s'il eût annoncé les oscillations qu'il sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui regardait, ne pouvait retenir une clameur de détresse, à chacun de ces bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture ardoisée du beffroi s'écroula, la salle de recette et la chambre de la machine se fendirent, se trouèrent d'une brèche considérable. Puis, les bruits se turent, l'effondrement s'arrêta, il se fit de nouveau un grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entamé, comme bombardé par une armée de barbares. On ne criait plus, le cercle élargi des spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on distinguait les culbuteurs fracassés, les trémies crevées et tordues. Mais c'était surtout à la recette que les débris s'accumulaient, au milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombés en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait fléchi, enfoncée à moitié dans la fosse; une cage était restée pendue, un bout de câble arraché flottait; puis, il y avait une bouillie de berlines, de dalles de fonte, d'échelles. Par un hasard, la lampisterie, demeurée intacte, montrait à gauche les rangées claires de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre éventrée, on apercevait la machine, assise carrément sur son massif de maçonnerie: les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de muscles indestructibles, l'énorme bielle, repliée en l'air, ressemblait au puissant genou d'un géant, couché et tranquille dans sa force.

M. Hennebeau, au bout de cette heure de répit, sentit l'espoir renaître. Le mouvement des terrains devait être terminé, on aurait la chance de sauver la machine et le reste des bâtiments. Mais il défendait toujours qu'on s'approchât, il voulait patienter une demi-heure encore. L'attente devint insupportable, l'espérance redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient. Une nuée sombre, grandie à l'horizon, hâtait le crépuscule, une tombée de jour sinistre sur cette épave des tempêtes de la terre. Depuis sept heures, on était là, sans remuer, sans manger.

Et, brusquement, comme les ingénieurs s'avançaient avec prudence, une suprême convulsion du sol les mit en fuite. Des détonations souterraines éclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le gouffre. A la surface, les dernières constructions se culbutaient, s'écrasaient. D'abord, une sorte de tourbillon emporta les débris du criblage et de la salle de recette. Le bâtiment des chaudières creva ensuite, disparut. Puis, ce fut la tourelle carrée où râlait la pompe d'épuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauché par un boulet. Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine, disloquée sur son massif, les membres écartelés, lutter contre la mort: elle marcha, elle détendit sa bielle, son genou de géante, comme pour se lever; mais elle expirait, broyée, engloutie. Seule, la haute cheminée de trente mètres restait debout, secouée, pareille à un mât dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'émietter et voler en poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfonça d'un bloc, bue par la terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne dépassait, pas même la pointe du paratonnerre. C'était fini, la bête mauvaise, accroupie dans ce creux, gorgée de chair humaine, ne soufflait plus de son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler à l'abîme.

Hurlante, la foule se sauva. Des femmes couraient en se cachant les yeux. L'épouvante roula des hommes comme un tas de feuilles sèches. On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enflée, les bras en l'air, devant l'immense trou qui s'était creusé. Ce cratère de volcan éteint, profond de quinze mètres, s'étendait de la route au canal, sur une largeur de quarante mètres au moins. Tout le carreau de la mine y avait suivi les bâtiments, les tréteaux gigantesques, les passerelles avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans compter la provision des bois, une futaie de perches coupées, avalées comme des pailles. Au fond, on ne distinguait plus qu'un gâchis de poutres, de briques, de fer, de plâtre, d'affreux restes pilés, enchevêtrés, salis, dans cet enragement de la catastrophe. Et le trou s'arrondissait, des gerçures partaient des bords, gagnaient au loin, à travers les champs. Une fente montait jusqu'au débit de Rasseneur, dont la façade avait craqué. Est-ce que le coron lui-même y passerait? jusqu'où devait-on fuir, pour être à l'abri, dans cette fin de jour abominable, sous cette nuée de plomb, qui elle aussi semblait vouloir écraser le monde?

Mais Négrel eut un cri de douleur. M. Hennebeau, qui avait reculé, pleura. Le désastre n'était pas complet, une berge se rompit, et le canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des gerçures. Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans une vallée profonde. La mine buvait cette rivière, l'inondation maintenant submergeait les galeries pour des années. Bientôt, le cratère s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place où était naguère le Voreux, pareil à ces lacs sous lesquels dorment des villes maudites. Un silence terrifié s'était fait, on n'entendait plus que la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.

Alors, sur le terri ébranlé, Souvarine se leva. Il avait reconnu la Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le poids pesait si lourd sur les têtes des misérables qui agonisaient au fond. Et il jeta sa dernière cigarette, il s'éloigna sans un regard en arrière, dans la nuit devenue noire. Au loin, son ombre diminua, se fondit avec l'ombre. C'était là-bas qu'il allait, à l'inconnu. Il allait, de son air tranquille, à l'extermination, partout où il y aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes. Ce sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous elle, à chacun de ses pas, éclater le pavé des rues.

IV

Dans la nuit même qui avait suivi l'écroulement du Voreux, M. Hennebeau était parti pour Paris, voulant en personne renseigner les régisseurs, avant que les journaux pussent même donner la nouvelle. Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva très calme, avec son air de gérant correct. Il avait évidemment dégagé sa responsabilité, sa faveur ne parut pas décroître, au contraire le décret qui le nommait officier de la Légion d'honneur fut signé vingt-quatre heures après.

Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le coup terrible. Ce n'étaient point les quelques millions perdus, c'était la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du lendemain, en face de l'égorgement d'un de ses puits. Elle fut si frappée, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence. A quoi bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on découvrait le bandit, faire un martyr, dont l'effroyable héroïsme détraquerait d'autres têtes, enfanterait toute une lignée d'incendiaires et d'assassins? D'ailleurs, elle ne soupçonna pas le vrai coupable, elle finissait par croire à une armée de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme eût trouvé l'audace et la force d'une telle besogne; et là, justement, était la pensée qui l'obsédait, cette pensée d'une menace désormais grandissante autour de ses fosses. Le directeur avait reçu l'ordre d'organiser un vaste système d'espionnage, puis de congédier un à un, sans bruit, les hommes dangereux, soupçonnés d'avoir trempé dans le crime. On se contenta de cette épuration, d'une haute prudence politique.

Il n'y eut qu'un renvoi immédiat, celui de Dansaert, le maître-porion. Depuis le scandale chez la Pierronne, il était devenu impossible. Et l'on prétexta son attitude dans le danger, cette lâcheté du capitaine abandonnant ses hommes. D'autre part, c'était une avance discrète aux mineurs, qui l'exécraient.

Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpiré, et la Direction dut envoyer une note rectificative à un journal, pour démentir une version où l'on parlait d'un baril de poudre, allumé par les grévistes. Déjà, après une rapide enquête, le rapport de l'ingénieur du gouvernement concluait à une rupture naturelle du cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnée; et la Compagnie avait préféré se taire et accepter le blâme d'un manque de surveillance. Dans la presse, à Paris, dès le troisième jour, la catastrophe était allée grossir les faits divers: on ne causait plus que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les dépêches publiées chaque matin. A Montsou même, les bourgeois blêmissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une légende se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter à l'oreille. Tout le pays montrait aussi une grande pitié pour les victimes, des promenades s'organisaient à la fosse détruite, on y accourait en famille se donner l'horreur des décombres, pesant si lourd sur la tête des misérables ensevelis.

Deneulin, nommé ingénieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du désastre, pour son entrée en fonction; et son premier soin fut de refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le dommage à chaque heure. De grands travaux étaient nécessaires, il mit tout de suite une centaine d'ouvriers à la construction d'une digue. Deux fois, l'impétuosité du flot emporta les premiers barrages. Maintenant, on installait des pompes, c'était une lutte acharnée, une reprise violente, pas à pas, de ces terrains disparus.

Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore. Négrel restait chargé de tenter un effort suprême, et les bras ne lui manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un élan de fraternité. Ils oubliaient la grève, ils ne s'inquiétaient point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient qu'à risquer leur peau, du moment où il y avait des camarades en danger de mort. Tous étaient là, avec leurs outils, frémissant, attendant de savoir à quelle place il fallait taper. Beaucoup, malades de frayeur après l'accident, agités de tremblements nerveux, trempés de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars, se levaient quand même, se montraient les plus enragés à vouloir se battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche à prendre. Malheureusement, l'embarras commençait devant cette question d'une besogne utile: que faire? comment descendre? par quel côté attaquer les roches?