GerminalParte 44 de 55
Original em francês · tradução para inglês
A tradução continua com o Premium.
- O sentido de cada trecho
- Notas sobre expressões e gramática
- Todos os livros do catálogo
Immobile de stupeur, Étienne regardait toujours. L'appel s'étranglait au fond de sa poitrine. En haut, le terri était vide, aucune ombre ne se détachait plus sur la fuite effarée des nuages. Et il monta au pas de course, il trouva Jeanlin à quatre pattes, devant le cadavre, étalé en arrière, les bras élargis. Dans la neige, sous la clarté limpide, le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement. Pas une goutte de sang n'avait coulé, le couteau était encore dans la gorge, jusqu'au manche.
D'un coup de poing irraisonné, furieux, il abattit l'enfant près du corps.
—Pourquoi as-tu fait ça? bégayait-il éperdu.
Jeanlin se ramassa, se traîna sur les mains, avec le renflement félin de sa maigre échine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses mâchoires saillantes, frémissaient et flambaient, dans la secousse de son mauvais coup.
—Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait ça?
—Je ne sais pas, j'en avais envie.
Il se buta à cette réponse. Depuis trois jours, il en avait envie. Ça le tourmentait, la tête lui en faisait du mal, là, derrière les oreilles, tellement il y pensait. Est-ce qu'on avait à se gêner, avec ces cochons de soldats qui embêtaient les charbonniers chez eux? Des discours violents dans la forêt, des cris de dévastation et de mort hurlés au travers des fosses, cinq ou six mots lui étaient restés, qu'il répétait en gamin jouant à la révolution. Et il n'en savait pas davantage, personne ne l'avait poussé, ça lui était venu tout seul, comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.
Étienne, épouvanté de cette végétation sourde du crime au fond de ce crâne d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bête inconsciente. Il tremblait que le poste du Voreux n'eût entendu le cri étouffé de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse, chaque fois que la lune se découvrait. Mais rien n'avait bougé, et il se pencha, il tâta les mains peu à peu glacées, il écouta le coeur, arrêté sous la capote. On ne voyait, du couteau, que le manche d'os, où la devise galante, ce mot simple: «Amour», était gravée en lettres noires.
Ses yeux allèrent de la gorge au visage. Brusquement, il reconnut le petit soldat: c'était Jules, la recrue, avec qui il avait causé, un matin. Et une grande pitié le saisit, en face de cette douce figure blonde, criblée de taches de rousseur. Les yeux bleus, largement ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu chercher à l'horizon le pays natal. Où se trouvait-il, ce Plogof, qui lui apparaissait dans un éblouissement de soleil? Là-bas, là-bas. La mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan. Ce vent qui passait si haut, avait peut-être soufflé sur la lande. Deux femmes étaient debout, la mère, la soeur, tenant leurs coiffes emportées, regardant, elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait à cette heure le petit, au-delà des lieues qui les séparaient. Elles l'attendraient toujours, maintenant. Quelle abominable chose, de se tuer entre pauvres diables, pour les riches!
Mais il fallait faire disparaître ce cadavre, Étienne songea d'abord à le jeter dans le canal. La certitude qu'on l'y trouverait, l'en détourna. Alors, son anxiété devint extrême, les minutes pressaient, quelle décision prendre? Il eut une soudaine inspiration: s'il pouvait porter le corps jusqu'à Réquillart, il saurait l'y enfouir à jamais.
—Viens ici, dit-il à Jeanlin.
L'enfant se méfiait.
—Non, tu veux me battre. Et puis, j'ai des affaires. Bonsoir.
En effet, il avait donné rendez-vous à Bébert et à Lydie, dans une cachette, un trou ménagé sous la provision des bois, au Voreux. C'était toute une grosse partie, de découcher, pour en être, si l'on cassait les os des Belges à coups de pierres, quand ils descendraient.
—Écoute, répéta Étienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te couperont la tête.
Et, comme Jeanlin se décidait, il roula son mouchoir, en banda fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empêchait le sang de couler. La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque rouge, ni piétinement de lutte.
—Prends les jambes.
Jeanlin prit les jambes, Étienne empoigna les épaules, après avoir attaché le fusil derrière son dos; et tous deux, lentement, descendirent le terri, en tâchant de ne pas faire débouler les roches. Heureusement, la lune s'était voilée. Mais, comme ils filaient le long du canal, elle reparut très claire: ce fut miracle si le poste ne les vit pas. Silencieux, ils se hâtaient, gênés par le ballottement du cadavre, obligés de le poser à terre tous les cent mètres. Au coin de la ruelle de Réquillart, un bruit les glaça, ils n'eurent que le temps de se cacher derrière un mur, pour éviter une patrouille. Plus loin, un homme les surprit, mais il était ivre, il s'éloigna en les injuriant. Et ils arrivèrent enfin à l'ancienne fosse, couverts de sueur, si bouleversés, que leurs dents claquaient.
Étienne s'était bien douté qu'il ne serait pas commode de faire passer le soldat par le goyot des échelles. Ce fut une besogne atroce. D'abord, il fallut que Jeanlin, resté en haut, laissât glisser le corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour l'aider à franchir les deux premiers paliers, où des échelons se trouvaient rompus. Ensuite, à chaque échelle, il dut recommencer la même manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et il eut ainsi trente échelles, deux cent dix mètres, à le sentir tomber continuellement sur lui. Le fusil raclait son échine, il n'avait pas voulu que l'enfant allât chercher le bout de chandelle, qu'il gardait en avare. A quoi bon? la lumière les embarrasserait, dans ce boyau étroit. Pourtant, lorsqu'ils furent arrivés à la salle d'accrochage, hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle. Il s'était assis, il l'attendait au milieu des ténèbres, près du corps, le coeur battant à grands coups.
Dès que Jeanlin reparut avec de la lumière, Étienne le consulta, car l'enfant avait fouillé ces anciens travaux, jusqu'aux fentes où les hommes ne pouvaient passer. Ils repartirent, ils traînèrent le mort près d'un kilomètre, par un dédale de galeries en ruine. Enfin, le toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouillés, sous une roche ébouleuse, que soutenaient des bois à demi rompus. C'était une sorte de caisse longue, où ils couchèrent le petit soldat comme dans un cercueil; ils déposèrent le fusil contre son flanc; puis, à grands coups de talon, ils achevèrent de casser les bois, au risque d'y rester eux-mêmes. Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent à peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux. Lorsque Étienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit continuait, écrasait lentement le corps, sous la poussée énorme. Et il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.
Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne scélérate, s'étala sur le foin, en murmurant, brisé de lassitude:
—Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.
Étienne avait soufflé la chandelle, dont il ne restait qu'un petit bout. Lui aussi était courbaturé, mais il n'avait pas sommeil, des pensées douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son crâne. Une seule bientôt demeura, torturante, le fatiguant d'une interrogation à laquelle il ne pouvait répondre: pourquoi n'avait-il pas frappé Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet enfant venait-il d'égorger un soldat, dont il ignorait même le nom? Cela bousculait ses croyances révolutionnaires, le courage de tuer, le droit de tuer. Était-ce donc qu'il fût lâche? Dans le foin, l'enfant s'était mis à ronfler, d'un ronflement d'homme soûl, comme s'il eût cuvé l'ivresse de son meurtre. Et, répugné, irrité, Étienne souffrait de le savoir là, de l'entendre. Tout d'un coup, il tressaillit, le souffle de la peur lui avait passé sur la face. Un frôlement léger, un sanglot lui semblait être sorti des profondeurs de la terre. L'image du petit soldat, couché là-bas avec son fusil, sous les roches, lui glaça le dos et fit dresser ses cheveux. C'était imbécile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries, à cette clarté pâle.
Pendant un quart d'heure encore, il réfléchit, toujours ravagé par la même lutte, les yeux fixés sur cette mèche qui brûlait. Mais il y eut un grésillement, la mèche se noyait, et tout retomba aux ténèbres. Il fut repris d'un frisson, il aurait giflé Jeanlin, pour l'empêcher de ronfler si fort. Le voisinage de l'enfant lui devenait si insupportable, qu'il se sauva, tourmenté d'un besoin de grand air, se hâtant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une ombre s'essouffler derrière ses talons.
En haut, au milieu des décombres de Réquillart, Étienne put enfin respirer largement. Puisqu'il n'osait tuer, c'était à lui de mourir; et cette idée de mort, qui l'avait effleuré déjà, renaissait, s'enfonçait dans sa tête, comme une espérance dernière. Mourir crânement, mourir pour la révolution, cela terminerait tout, réglerait son compte bon ou mauvais, l'empêcherait de penser davantage. Si les camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup. Ce fut d'un pas raffermi qu'il retourna rôder autour du Voreux. Deux heures sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, où campait le poste qui gardait la fosse. La disparition de la sentinelle venait de bouleverser ce poste, on était allé réveiller le capitaine, on avait fini par croire à une désertion, après un examen attentif des lieux. Et, aux aguets dans l'ombre, Étienne se souvenait de ce capitaine républicain, dont le petit soldat lui avait parlé. Qui sait si on ne le déciderait pas à passer au peuple? la troupe mettrait la crosse en l'air, cela pouvait être le signal du massacre des bourgeois. Un nouveau rêve l'emporta, il ne songea plus à mourir, il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du dégel sur les épaules, enfiévré par l'espoir d'une victoire encore possible.
Jusqu'à cinq heures, il guetta les Borains. Puis, il s'aperçut que la Compagnie avait eu la malignité de les faire coucher au Voreux. La descente commençait, les quelques grévistes du coron des Deux-Cent-Quarante, postés en éclaireurs, hésitaient à prévenir les camarades. Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent en courant, tandis qu'il attendait derrière le terri, sur le chemin de halage. Six heures sonnèrent, le ciel terreux pâlissait, s'éclairait d'une aube rougeâtre, lorsque l'abbé Ranvier déboucha d'un sentier, avec sa soutane relevée sur ses maigres jambes. Chaque lundi, il allait dire une messe matinale à la chapelle d'un couvent, de l'autre côté de la fosse.
—Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, après avoir dévisagé le jeune homme de ses yeux de flamme.
Mais Étienne ne répondit pas. Au loin, entre les tréteaux du Voreux, il venait de voir passer une femme, et il s'était précipité, pris d'inquiétude, car il avait cru reconnaître Catherine.
Depuis minuit, Catherine battait le dégel des routes. Chaval, en rentrant et en la trouvant couchée, l'avait mise debout d'un soufflet. Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait pas sortir par la fenêtre; et, pleurante, vêtue à peine, meurtrie de coups de pied dans les jambes, elle avait dû descendre, poussée dehors d'une dernière claque. Cette séparation brutale l'étourdissait, elle s'était assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours qu'il la rappelât; car ce n'était pas possible, il la guettait, il lui dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonnée, sans personne pour la recueillir.
Puis, au bout de deux heures, elle se décida, mourant de froid, dans cette immobilité de chien jeté à la rue. Elle sortit de Montsou, revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper à la porte. Enfin, elle s'en alla par le pavé, sur la grande route droite, avec l'idée de se rendre au coron, chez ses parents. Mais, quand elle y fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins, dans la crainte d'être reconnue de quelqu'un, malgré le lourd sommeil, appesanti derrière les persiennes closes. Et, dès lors, elle vagabonda, effarée au moindre bruit, tremblante d'être ramassée et conduite, comme une gueuse, à cette maison publique de Marchiennes, dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois. Deux fois, elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste, courut essoufflée, avec des regards en arrière, pour voir si on ne la poursuivait pas. La ruelle de Réquillart était toujours pleine d'hommes soûls, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y rencontrer celui qu'elle avait repoussé, quelques heures plus tôt.
Chaval, ce matin-là, devait descendre; et cette pensée ramena Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentît l'inutilité de lui parler: c'était fini entre eux. On ne travaillait plus à Jean-Bart, il avait juré de l'étrangler, si elle reprenait du travail au Voreux, où il craignait d'être compromis par elle. Alors, que faire? partir ailleurs, crever la faim, céder sous les coups de tous les hommes qui passeraient? Elle se traînait, chancelait au milieu des ornières, les jambes rompues, crottée jusqu'à l'échine. Le dégel roulait maintenant par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant toujours, n'osant chercher une pierre où s'asseoir.
Le jour parut. Catherine venait de reconnaître le dos de Chaval qui tournait prudemment le terri, lorsqu'elle aperçut Lydie et Bébert, sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois. Ils y avaient passé la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez eux, du moment où l'ordre de Jeanlin était de l'attendre; et, tandis que ce dernier, à Réquillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les deux enfants s'étaient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir chaud. Le vent sifflait entre les perches de châtaignier et de chêne, ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bûcheron abandonnée. Lydie n'osait dire à voix haute ses souffrances de petite femme battue, pas plus que Bébert ne trouvait le courage de se plaindre des claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais, à la fin, celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles, refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de révolte, ils avaient fini par s'embrasser, malgré sa défense, quittes à recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menaçait. La gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans avoir l'idée d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyrisé et d'attendri. La nuit entière, ils s'étaient ainsi réchauffés, si heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir été davantage, même à la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets et qu'on buvait du vin.
Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine. Elle se haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes. Étienne arrivait au pas de course, Bébert et Lydie avaient sauté d'un bond hors de leur cachette. Et, là-bas, sous le jour grandissant, une bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands gestes de colère.
V
On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restée libre, celle qui menait à la recette, par un escalier étroit, où s'ouvraient la chambre des porions et la baraque. Le capitaine les avait alignés sur deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne pût les attaquer par-derrière.
D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint à distance. Ils étaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles violentes et confuses.
La Maheude, arrivée la première, dépeignée sous un mouchoir noué à la hâte, ayant au bras Estelle endormie, répétait d'une voix fiévreuse:
—Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous là-dedans!
Maheu approuvait, lorsque le père Mouque, justement, arriva de Réquillart. On voulut l'empêcher de passer. Mais il se débattit, il dit que ses chevaux mangeaient tout de même leur avoine et se fichaient de la révolution. D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on l'attendait pour le sortir. Étienne dégagea le vieux palefrenier, que les soldats laissèrent monter au puits. Et, un quart d'heure plus tard, comme la bande des grévistes, peu à peu grossie, devenait menaçante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussée, des hommes parurent, charriant la bête morte, un paquet lamentable, encore serré dans le filet de corde, qu'ils abandonnèrent au milieu des flaques de neige fondue. Le saisissement fut tel, qu'on ne les empêcha pas de rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le cheval, à sa tête repliée et raidie contre le flanc. Des chuchotements coururent.
—C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.
C'était Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n'avait pu s'acclimater. Il restait morne, sans goût à la besogne, comme torturé du regret de la lumière. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le frottait amicalement de ses côtes, lui mordillait le cou, pour lui donner un peu de la résignation de ses dix années de fond. Ces caresses redoublaient sa mélancolie, son poil frémissait sous les confidences du camarade vieilli dans les ténèbres; et tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ébrouaient ensemble, avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en être à ne plus se souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. A l'écurie, voisins de mangeoire, ils vivaient la tête basse, se soufflant aux naseaux, échangeant leur continuel rêve du jour, des visions d'herbes vertes, de routes blanches, de clartés jaunes, à l'infini. Puis, quand Trompette, trempé de sueur, avait agonisé sur sa litière, Bataille s'était mis à le flairer désespérément, avec des reniflements courts, pareils à des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui prenait sa joie dernière, cet ami tombé d'en haut, frais de bonnes odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait cassé sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'était aperçu que l'autre ne remuait plus.