Fort comme la mortParte 12 de 24
Original em francês · tradução para inglês
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«J'y retrouve toujours Adelmans, Maldant, Rocdiane, Landa et bien d'autres, qui m'ennuient et me fatiguent autant que des orgues de Barbarie. Chacun a son air, ou ses airs, que j'entends depuis quinze ans, et ils les jouent tous ensemble, chaque soir, dans ce cercle, qui est, paraît-il, un endroit où l'on va se distraire. On devrait bien me changer ma génération dont j'ai les yeux, les oreilles et l'esprit rassasiés. Ceux-là font toujours des conquêtes; ils s'en vantent et s'entre-félicitent.
«Après avoir bâillé autant de fois qu'il y a de minutes entre huit heures et minuit, je rentre me coucher et je me déshabille en songeant, qu'il faudra recommencer demain.
«Oui, ma chère amie, je suis à l'âge où la vie de garçon devient intolérable, parce qu'il n'y a plus rien de nouveau pour moi, sous le soleil. Un garçon doit être jeune, curieux, avide. Quand on n'est plus tout cela, il devient dangereux de rester libre. Dieu, que j'ai aimé ma liberté, jadis, avant de vous aimer plus qu'elle! Comme elle me pèse aujourd'hui! La liberté, pour un vieux garçon comme moi, c'est le vide, le vide partout, c'est le chemin de la mort, sans rien, dedans pour empêcher de voir le bout, c'est cette question sans cesse posée: que dois-je faire? qui puis-je aller voir pour n'être pas seul? Et je vais de camarade en camarade, de poignée demain en poignée demain, mendiant un peu d'amitié. J'en recueille des miettes qui ne font pas un morceau—Vous, j'ai Vous, mon amie, mais vous n'êtes pas à moi. C'est même peut-être de vous que me vient l'angoisse dont je souffre, car c'est le désir de votre contact, de votre présence, du même toit sur nos têtes, des mêmes murs enfermant nos existences, du même intérêt serrant nos coeurs, le besoin de cette communauté d'espoirs, de chagrins, de plaisirs, de gaîté, de tristesse et aussi de choses matérielles, qui mettent en moi tant de souci. Vous êtes à moi, c'est-à-dire que je vole un peu de vous de temps en temps. Mais je voudrais respirer sans cesse l'air même que vous respirez, partager tout avec vous, ne me servir que de choses qui appartiendraient à nous deux, sentir que tout ce dont je vis est à vous autant qu'à moi, le verre dans lequel je bois, le siège sur lequel je me repose, le pain que je mange et le feu qui me chauffe.
«Adieu, revenez bien vite. J'ai trop de peine loin de vous.
«OLIVIER.»
«Roncières, 8 août.
«Mon ami, je suis malade, et si fatiguée que vous ne me reconnaîtrez point. Je crois que j'ai trop pleuré. Il faut que je me repose un peu avant de revenir, car je ne veux pas me remontrer à vous comme je suis. Mon mari part pour Paris après-demain et vous portera de nos nouvelles. Il compte vous emmener dîner quelque part et me charge de vous prier de l'attendre chez vous vers sept heures.
«Quant à moi, dès que je me sentirai un peu mieux, dès que je n'aurai plus cette figure de déterrée qui me fait peur à moi-même, je retournerai près de vous. Je n'ai, au monde, qu'Annette et vous, moi aussi, et je veux offrir à chacun de vous tout ce que je pourrai lui donner, sans voler l'autre.
«Je vous tends mes yeux qui ont tant pleuré, pour que vous les baisiez.
«ANNE.»
Quand il reçut cette lettre annonçant le retour encore retardé, Olivier Bertin eut envie, une envie immodérée, de prendre une voiture pour aller à la gare, et le train pour aller à Roncières; puis, songeant que M. de Guilleroy devait revenir le lendemain, il se résigna et se mit à désirer l'arrivée du mari avec presque autant d'impatience que si c'eût été celle de la femme elle-même.
Jamais il n'avait aimé Guilleroy comme en ces vingt-quatre heures d'attente.
Quand il le vit entrer, il s'élança vers lui, les mains tendues, s'écriant:
—Ah! cher ami, que je suis heureux de vous voir!
L'autre aussi semblait fort satisfait, content surtout de rentrer à Paris, car la vie n'était pas gaie en Normandie, depuis trois semaines.
Les deux hommes s'assirent sur un petit canapé à deux places, dans un coin de l'atelier, sous un dais d'étoffes orientales, et, se reprenant les mains avec des airs attendris, ils se les serrèrent de nouveau.
—Et la comtesse, demanda Bertin, comment va-t-elle?
—Oh! pas très bien. Elle a été très touchée, très affectée, et elle se remet trop lentement. J'avoue même qu'elle m'inquiète un peu.
—Mais pourquoi ne revient-elle pas?
—Je n'en sais rien. Il m'a été impossible de la décider à rentrer ici.
—Que fait-elle tout le jour?
—Mon Dieu, elle pleure, elle pense à sa mère. Ça n'est pas bon pour elle. Je voudrais bien qu'elle se décidât à changer d'air, à quitter l'endroit où ça s'est passé, vous comprenez?
—Et Annette?
—Oh! elle, une fleur épanouie!
Olivier eut un sourire de joie. Il demanda encore:
—A-t-elle eu beaucoup de chagrin?
—Oui, beaucoup, beaucoup, mais vous savez, du chagrin de dix-huit ans, ça ne tient pas.
Après un silence, Guilleroy reprit:
—Où allons-nous dîner, mon cher? J'ai bien besoin de me dégourdir, moi, d'entendre du bruit et de voir du mouvement.
—Mais, en cette saison, il me semble que le café des Ambassadeurs est indiqué.
Et ils s'en allèrent, en se tenant par le bras, vers les Champs-Elysées. Guilleroy, agité par cet éveil des Parisiens qui rentrent et pour qui la ville, après chaque absence, semble rajeunie et pleine de surprises possibles, interrogeait le peintre sur mille détails, sur ce qu'on avait fait, sur ce qu'on avait dit, et Olivier, après d'indifférentes réponses où se reflétait tout l'ennui de sa solitude, parlait de Roncières, cherchait à saisir en cet homme, à recueillir autour de lui ce quelque chose de presque matériel que laissent en nous les gens qu'on vient de voir, subtile émanation des êtres qu'on emporte en les quittant, qu'on garde en soi quelques heures et qui s'évapore dans l'air nouveau.
Le ciel lourd d'un soir d'été pesait sur la ville et sur la grande avenue où commençaient à sautiller sous les feuillages les refrains alertes des concerts en plein vent. Les deux hommes, assis au balcon du café des Ambassadeurs, regardaient sous eux les bancs et les chaises encore vides de l'enceinte fermée jusqu'au petit théâtre où les chanteuses, dans la clarté blafarde des globes électriques et du jour mêlés, étalaient leurs toilettes éclatantes et la teinte rosé de leur chair. Des odeurs de fritures, de sauces, de mangeailles chaudes, flottaient dans les imperceptibles brises que se renvoyaient les marronniers, et quand une femme passait, cherchant sa place réservée, suivie d'un homme en habit noir, elle semait sur sa route le parfum capiteux et frais de ses robes et de son corps.
Guilleroy, radieux, murmura:
—Oh! j'aime mieux être ici que là-bas.
—Et moi, répondit Bertin, j'aimerais mieux être là-bas qu'ici.
—Allons donc!
—Parbleu. Je trouve Paris infect, cet été.
—Eh! mon cher, c'est toujours Paris.
Le député semblait être dans un jour de contentement, dans un de ces rares jours d'effervescence égrillarde où les hommes graves font des bêtises. Il regardait deux cocottes dînant à une table voisine avec trois maigres jeunes messieurs superlativement corrects, et il interrogeait sournoisement Olivier sur toutes les filles connues et cotées dont il entendait chaque jour citer les noms. Puis il murmura avec un ton de profond regret:
—Vous avez de la chance d'être resté garçon, vous. Vous pouvez faire et voir tant de choses.
Mais le peintre se récria, et pareil à tous ceux qu'une pensée harcelle, il prit Guilleroy pour confident de ses tristesses et de son isolement. Quand il eut tout dit, récité jusqu'au bout la litanie de ses mélancolies, et raconté naïvement, poussé par le besoin de soulager son coeur, combien il eût désiré l'amour et le frôlement d'une femme installée à son côté, le comte, à son tour, convint que le mariage avait du bon. Retrouvant alors son éloquence parlementaire pour vanter la douceur de sa vie intérieure, il fit de la comtesse un grand éloge, qu'Olivier approuvait gravement par de fréquents mouvements de tête.
Heureux d'entendre parler d'elle, mais jaloux de ce bonheur intime que Guilleroy célébrait par devoir, le peintre finit par murmurer, avec une conviction sincère:
—Oui, vous avez eu de la chance, vous!
Le député, flatté, en convint; puis il reprit:
—Je voudrais bien la voir revenir; vraiment, elle me donne du souci en ce moment! Tenez, puisque vous vous ennuyez à Paris, vous devriez aller à Roncières et la ramener. Elle vous écoutera, vous, car vous êtes son meilleur ami; tandis qu'un mari..., vous savez...
Olivier, ravi, reprit:
—Mais, je ne demande pas mieux, moi. Cependant..., croyez-vous que cela ne la contrariera pas de me voir arriver ainsi?
—Non, pas du tout; allez donc, mon cher.
—J'y consens alors. Je partirai demain par le train d'une heure. Faut-il lui envoyer une dépêche?
—Non, je m'en charge. Je vais la prévenir, afin que vous trouviez une voiture à la gare.
Comme ils avaient fini de dîner, ils remontèrent aux boulevards; mais au bout d'une demi-heure à peine, le comte soudain quitta le peintre, sous le prétexte d'une affaire urgente qu'il avait tout à fait oubliée.
II
La comtesse et sa fille, vêtues de crêpe noir, venaient de s'asseoir face à face, pour déjeuner, dans la vaste salle de Roncières. Les portraits d'aïeux, naïvement peints, l'un en cuirasse, un autre en justaucorps, celui-ci poudré en officier des gardes françaises, celui-là en colonel de la Restauration, alignaient sur les murs la collection des Guilleroy passés, en des cadres vieux dont la dorure tombait. Deux domestiques, aux pas sourds, commençaient à servir les deux femmes silencieuses; et les mouches faisaient autour du lustre en cristal, suspendu au milieu de la table, un petit nuage de points noirs tourbillonnant et bourdonnant.
—Ouvrez les fenêtres, dit la comtesse, il fait un peu frais ici.
Les trois hautes fenêtres, allant du parquet au plafond, et larges comme des baies, furent ouvertes à deux battants. Un souffle d'air tiède, portant des odeurs d'herbe chaude et des bruits lointains de campagne, entra brusquement par ces trois grands trous, se mêlant à l'air un peu humide de la pièce profonde enfermée dans les murs épais du château.
—Ah!, c'est bon, dit Annette, en respirant à pleine gorge.
Les yeux des deux femmes s'étaient tournés vers le dehors et regardaient au-dessous d'un ciel bleu clair, un peu voilé par cette brume de midi qui miroite sur les terres imprégnées de soleil, la longue pelouse verte du parc, avec ses îlots d'arbres de place en place et ses perspectives ouvertes au loin sur la campagne jaune illuminée jusqu'à l'horizon par la nappe d'or des récoltes mûres.
—Nous ferons une longue promenade après déjeuner, dit la comtesse. Nous pourrons aller à pied jusqu'à Berville, en suivant la rivière, car il ferait trop chaud dans la plaine.
—Oui, maman, et nous prendrons Julio pour faire lever des perdrix.
—Tu sais que ton père le défend.
—Oh, puisque papa est à Paris! C'est si amusant de voir Julio en arrêt. Tiens, le voici qui taquine les vaches. Dieu, qu'il est drôle!
Repoussant sa chaise, elle se leva et courut à une fenêtre d'où elle cria: «Hardi, Julio, hardi!»
Sur la pelouse, trois lourdes vaches, rassasiées d'herbe, accablées de chaleur, se reposaient couchées sur le flanc, le ventre saillant, repoussé par la pression du sol. Allant de l'une à l'autre avec des aboiements, des gambades folles, une colère gaie, furieuse et feinte, un épagneul de chasse, svelte, blanc et roux, dont les oreilles frisées s'envolaient à chaque bond, s'acharnait à faire lever les trois grosses bêtes qui ne voulaient pas. C'était là, assurément, le jeu favori du chien, qui devait le recommencer chaque fois qu'il apercevait les vaches étendues. Elles, mécontentes, pas effrayées, le regardaient de leurs gros yeux mouillés, en tournant la tête pour le suivre.
Annette, de sa fenêtre, cria:
—Apporte, Julio, apporte.
Et l'épagneul, excité, s'enhardissait, aboyait plus fort, s'aventurait jusqu'à la croupe, en feignant de vouloir mordre. Elles commençaient à s'inquiéter, et les frissons nerveux de leur peau pour chasser les mouches devenaient plus fréquents et plus longs.
Soudain le chien, emporté par une course qu'il ne put maîtriser à temps, arriva en plein élan si près d'une vache, que, pour ne point se culbuter contre elle, il dut sauter par-dessus. Frôlé par le bond, le pesant animal eut peur, et, levant d'abord la tête, se redressa ensuite avec lenteur sur ses quatre jambes, en reniflant fortement. Le voyant debout, les deux autres aussitôt l'imitèrent; et Julio se mit à danser autour d'eux une danse de triomphe, tandis qu'Annette le félicitait.
—Bravo, Julio, bravo!
—Allons, dit la comtesse, viens donc déjeuner, mon enfant.
Mais la jeune fille, posant une main en abat-jour sur ses yeux, annonça:
—Tiens! le porteur du télégraphe.
Dans le sentier invisible, perdu au milieu des blés et des avoines, une blouse bleue semblait glisser à la surface des épis, et s'en venait vers le château, au pas cadencé de l'homme.
—Mon Dieu! murmura la comtesse, pourvu que ce ne soit pas une mauvaise nouvelle!
Elle frissonnait encore de cette terreur que laisse si longtemps en nous la mort d'un être aimé trouvée dans une dépêche. Elle ne pouvait maintenant déchirer la bande collée pour ouvrir le petit papier bleu, sans sentir trembler ses doigts et s'émouvoir son âme, et croire que de ces plis si longs à défaire allait sortir un chagrin qui ferait de nouveau couler ses larmes.
Annette, au contraire, pleine de curiosité jeune, aimait tout l'inconnu qui vient à nous. Son coeur, que la vie venait pour la première fois de meurtrir, ne pouvait attendre que des joies de la sacoche noire et redoutable attachée au flanc des piétons de la poste, qui sèment tant d'émotions par les rues des villes et les chemins des champs.
La comtesse ne mangeait plus, suivant en son esprit cet homme qui venait vers elle, porteur de quelques mots écrits, de quelques mots dont elle serait peut-être blessée comme d'un coup de couteau à la gorge. L'angoisse de savoir la rendait haletante, et elle cherchait à deviner quelle était cette nouvelle si pressée. A quel sujet? De qui? La pensée d'Olivier la traversa. Serait-il malade? Mort peut-être aussi?
Les dix minutes qu'il fallut attendre lui parurent interminables; puis quand elle eut déchiré la dépêche et reconnu le nom de son mari, elle lut: «Je t'annonce que notre ami Bertin part pour Roncières par le train d'une heure. Envoie phaéton gare. Tendresses.»
—Eh bien, maman? disait Annette.
—C'est M. Olivier Bertin qui vient nous voir.
—Ah! quelle chance! Et quand?
—Tantôt.
—A quatre heures?
—Oui.
—Oh! qu'il est gentil!
Mais la comtesse avait pâli, car un souci nouveau depuis quelque temps grandissait en elle, et la brusque arrivée du peintre lui semblait une menace aussi pénible que tout ce qu'elle avait pu prévoir.
—Tu iras le chercher avec la voiture, dit-elle à sa fille.
—Et toi, maman, tu ne viendras pas!
—Non, je vous attendrai ici.
—Pourquoi? Ça lui fera de la peine.
—Je ne me sens pas très bien.
—Tu voulais aller à pied jusqu'à Berville, tout à l'heure.
—Oui, mais le déjeuner m'a fait mal.
—D'ici là, tu iras mieux.
—Non, je vais même monter dans ma chambre. Fais-moi prévenir dès que vous serez arrivés.
—Oui, maman.
Puis, après avoir donné des ordres pour qu'on attelât le phaéton à l'heure voulue et qu'on préparât l'appartement, la comtesse rentra chez elle et s'enferma.
Sa vie, jusqu'alors, s'était écoulée presque sans souffrance, accidentée seulement par l'affection d'Olivier, et agitée par le souci de la conserver. Elle y avait réussi, toujours victorieuse dans cette lutte. Son coeur, bercé par les succès et la louange, devenu un coeur exigeant de belle mondaine à qui sont dues toutes les douceurs de la terre, après avoir consenti à un mariage brillant, où l'inclination n'entrait pour rien, après avoir ensuite accepté l'amour comme le complément d'une existence heureuse, après avoir pris son parti d'une liaison coupable, beaucoup par entraînement, un peu par religion pour le sentiment lui-même, par compensation au train-train vulgaire de l'existence, s'était cantonné, barricadé dans ce bonheur que le hasard lui avait fait, sans autre désir que de le défendre contre les surprises de chaque jour. Elle avait donc accepté avec une bienveillance de jolie femme les événements agréables qui se présentaient, et, peu aventureuse, peu harcelée par des besoins nouveaux et des démangeaisons d'inconnu, mais tendre, tenace et prévoyante, contente du présent, inquiète, par nature, du lendemain, elle avait su jouir des éléments que lui fournissait le Destin avec une prudence économe et sagace.