De l'AmourParte 41 de 44
Original em francês · tradução para inglês
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Deux jours après, elle passa près du grand chêne; elle s'approcha et regarda dans la cachette, comme pour revoir les lieux où elle avait été heureuse. Quel fut son ravissement en y trouvant deux bouquets! Elle les saisit avec les petits papiers, les mit dans son mouchoir, et partit en courant pour le château, sans s'inquiéter si l'inconnu, caché dans le bois, n'avait point observé ses mouvements, idée qui, jusqu'à ce jour, ne l'avait jamais abandonnée. Essoufflée et ne pouvant plus courir, elle fut obligée de s'arrêter vers le milieu de la chaussée. A peine eut-elle repris un peu sa respiration, qu'elle se remit à courir avec toute la rapidité dont elle était capable. Enfin, elle se trouva dans sa petite chambre; elle prit ses bouquets dans son mouchoir et, sans lire ses petits billets, se mit à baiser ces bouquets avec transport, mouvement qui la fit rougir, quand elle s'en aperçut. «Ah! jamais je n'aurai l'air impérieux, se disait-elle; je me corrigerai.»
Enfin, quand elle eut assez témoigné toute sa tendresse à ces jolis bouquets, composés des fleurs les plus rares, elle lut les billets (Un homme eût commencé par là). Le premier, celui qui était daté du dimanche, à cinq heures, disait: «Je me suis refusé le plaisir de vous voir après le service; je ne pouvais être seul; je craignais qu'on ne lût dans mes yeux l'amour dont je brûle pour vous.»—Elle relut trois fois ces mots: l'amour dont je brûle pour vous, puis elle se leva pour aller voir à sa psyché si elle avait l'air impérieux; elle continua: «l'amour dont je brûle pour vous. Si votre cœur est libre, daignez emporter ce billet, qui pourrait nous compromettre.»
Le second billet, celui du lundi, était au crayon, et même assez mal écrit; mais Ernestine n'en était plus au temps où la jolie écriture anglaise de son inconnu était un charme à ses yeux; elle avait des affaires trop sérieuses pour faire attention à ces détails.
«Je suis venu. J'ai été assez heureux pour que quelqu'un parlât de vous en ma présence. On m'a dit qu'hier vous avez traversé le lac. Je vois que vous n'avez pas daigné prendre le billet que j'avais laissé. Il décide mon sort. Vous aimez, et ce n'est pas moi. Il y avait de la folie, à mon âge, à m'attacher à une fille du vôtre. Adieu pour toujours. Je ne joindrai pas le malheur d'être importun à celui de vous avoir trop longtemps occupée d'une passion peut être ridicule à vos yeux.»—D'une passion! dit Ernestine en levant les yeux au ciel. Ce moment fut bien doux. Cette jeune fille, remarquable par sa beauté, et à la fleur de la jeunesse, s'écria avec ravissement: «Il daigne m'aimer: ah! mon Dieu! que je suis heureuse!» Elle tomba à genoux devant une charmante madone de Carlo Dolci rapportée d'Italie par un de ses aïeux.—«Ah! oui, je serai bonne et vertueuse! s'écria-t-elle les larmes aux yeux. Mon Dieu, daignez seulement m'indiquer mes défauts, pour que je puisse m'en corriger, maintenant, tout m'est possible.»
Elle se releva pour relire les billets vingt fois. Le second surtout la jeta dans des transports de bonheur. Bientôt elle remarqua une vérité établie dans son cœur depuis fort longtemps: c'est que jamais elle n'aurait pu s'attacher à un homme de moins de quarante ans (L'inconnu parlait à son âge). Elle se souvint qu'à l'église, comme il était un peu chauve, il lui avait paru avoir trente-quatre ou trente-cinq ans. Mais elle ne pouvait être sûre de cette idée; elle avait si peu osé le regarder! et elle était si troublée! Durant la nuit, Ernestine ne ferma pas l'œil. De sa vie, elle n'avait eu l'idée d'un semblable bonheur. Elle se releva pour écrire en anglais sur son livre d'honneur: N'être jamais impérieuse. Je fais ce vœu le 30 septembre 18…
Pendant cette nuit, elle se décida de plus en plus sur cette vérité: il est impossible d'aimer un homme qui n'a pas quarante ans. A force de rêver aux bonnes qualités de cet inconnu, il lui vint dans l'idée qu'outre l'avantage d'avoir quarante ans, il avait probablement encore celui d'être pauvre. Il était mis d'une manière si simple à l'église, que sans doute il était pauvre. Rien ne peut égaler sa joie à cette découverte. «Il n'aura jamais l'air bête et fat de nos amis, MM. tels et tels, quand ils viennent, à la Saint-Hubert, faire l'honneur à mon oncle de tuer ses chevreuils, et qu'à table ils nous comptent leurs exploits de jeunesse, sans qu'on les en prie.
«Se pourrait-il bien, grand Dieu! qu'il fût pauvre! En ce cas, rien ne manque à mon bonheur!» Elle se leva une seconde fois pour allumer sa bougie à la veilleuse, et rechercher une évaluation de sa fortune qu'un jour un de ses cousins avait écrite sur un de ses livres. Elle trouva dix-sept mille livres de rente en se mariant, et, par la suite, quarante ou cinquante. Comme elle méditait sur ce chiffre, quatre heures sonnèrent; elle tressaillit. «Peut-être fait-il assez de jour pour que je puisse apercevoir mon arbre chéri.» Elle ouvrit ses persiennes; en effet elle vit le grand chêne et sa verdure sombre; mais, grâce au clair de lune, et non point par le secours des premières lueurs de l'aube, qui était encore fort éloignée.
En s'habillant le matin, elle se dit: «Il ne faut pas que l'amie d'un homme de quarante ans soit mise comme une enfant.» Et pendant une heure elle chercha dans ses armoires une robe, un chapeau, une ceinture, qui composèrent un ensemble si original, que, lorsqu'elle parut dans la salle à manger, son oncle, sa gouvernante et le vieux botaniste ne purent s'empêcher de partir d'un éclat de rire. «Approche-toi donc, dit le vieux comte de S…, ancien chevalier de Saint-Louis, blessé à Quiberon; approche-toi, mon Ernestine; tu es mise comme si tu avais voulu te déguiser ce matin en femme de quarante ans.» A ces mots elle rougit, et le plus vif bonheur se peignit sur les traits de la jeune fille. «Dieu me pardonne! dit le bon oncle à la fin du repas en s'adressant au vieux botaniste, c'est une gageure; n'est-il pas vrai, monsieur, que Mlle Ernestine a, ce matin, toutes les manières d'une femme de trente ans? Elle a surtout un petit air paternel en parlant aux domestiques qui me charme par son ridicule; je l'ai mise deux ou trois fois à l'épreuve pour être sûr de mon observation.» Cette remarque redoubla le bonheur d'Ernestine, si l'on peut se servir de ce mot en parlant d'une félicité qui déjà était au comble.
Ce fut avec peine qu'elle put se dégager de la société après déjeuner. Son oncle et l'ami botaniste ne pouvaient se lasser de l'attaquer sur son petit air vieux. Elle remonta chez elle, elle regarda le chêne. Pour la première fois, depuis vingt heures, un nuage vint obscurcir sa félicité, mais sans qu'elle pût se rendre compte de ce changement soudain. Ce qui diminua le ravissement auquel elle était livrée depuis le moment où, la veille, plongée dans le désespoir, elle avait trouvé les bouquets dans l'arbre, ce fut cette question qu'elle se fit: «Quelle conduite dois-je tenir avec mon ami pour qu'il m'estime? Un homme d'autant d'esprit et qui a l'avantage d'avoir quarante ans, doit être bien sévère. Son estime pour moi tombera tout à fait si je me permets une fausse démarche.»
Comme Ernestine se livrait à ce monologue, dans la situation la plus propre à seconder les méditations sérieuses d'une jeune fille devant sa psyché, elle observa, avec un étonnement mêlé d'horreur, qu'elle avait à sa ceinture un crochet en or avec de petites chaînes portant le dé, les ciseaux et leur petit étui, bijou charmant qu'elle ne pouvait se lasser d'admirer encore la veille, et que son oncle lui avait donné pour le jour de sa fête il n'y avait pas quinze jours. Ce qui lui fit regarder ce bijou avec horreur et le lui fit ôter avec tant d'empressement, c'est qu'elle se rappela que sa bonne lui avait dit qu'il coûtait huit cent cinquante francs, et qu'il avait été acheté chez le fameux bijoutier de Paris, qui s'appelait Laurençot: «Que penserait de moi mon ami, lui qui a l'honneur d'être pauvre, s'il me voyait un bijou d'un prix si ridicule? Quoi de plus absurde que d'afficher ainsi les goûts d'une bonne ménagère; car c'est ce que veulent dire ces ciseaux, cet étui, ce dé, que l'on porte sans cesse avec soi; et la bonne ménagère ne pense pas que ce bijou coûte chaque année l'intérêt de son prix.» Elle se mit à calculer sérieusement et trouva que ce bijou coûtait près de cinquante francs par an.
Cette belle réflexion d'économie domestique, qu'Ernestine devait à l'éducation très forte qu'elle avait reçue d'un conspirateur caché pendant plusieurs années au château de son oncle, cette réflexion, dis-je, ne fit qu'éloigner la difficulté. Quand elle eut renfermé dans sa commode le bijou d'un prix ridicule, il fallut bien revenir à cette question embarrassante: «Que faut-il faire pour ne pas perdre l'estime d'un homme d'autant d'esprit?»
Les méditations d'Ernestine (que le lecteur aura peut-être reconnues pour être tout simplement la cinquième période de la naissance de l'amour) nous conduiraient fort loin. Cette jeune fille avait un esprit juste, pénétrant, vif comme l'air de ses montagnes. Son oncle, qui avait eu de l'esprit jadis, et à qui il en restait encore sur les deux ou trois sujets qui l'intéressaient depuis longtemps, son oncle avait remarqué qu'elle apercevait spontanément toutes les conséquences d'une idée. Le bon vieillard avait coutume, lorsqu'il était dans ses jours de gaieté, et la gouvernante avait remarqué que cette plaisanterie en était le signe indubitable, il avait coutume, dis-je, de plaisanter son Ernestine sur ce qu'il appelait son coup d'œil militaire. C'est peut-être cette qualité qui, plus tard, lorsqu'elle a paru dans le monde et qu'elle a osé parler, lui a fait jouer un rôle si brillant. Mais, à l'époque dont nous nous entretenons, Ernestine, malgré son esprit, s'embrouilla tout à fait dans ses raisonnements. Vingt fois elle fut sur le point de ne pas aller se promener du côté de l'arbre: «Une seule étourderie, se disait-elle, annonçant l'enfantillage d'une petite fille, peut me perdre dans l'esprit de mon ami.» Mais, malgré des arguments extrêmement subtils, et où elle employait toute la force de sa tête, elle ne possédait pas encore l'art si difficile de dominer ses passions par son esprit. L'amour dont la pauvre fille était transportée à son insu faussait tous ses raisonnements et ne l'engagea que trop tôt, pour son bonheur, à s'acheminer vers l'arbre fatal. Après bien des hésitations, elle s'y trouva avec sa femme de chambre vers une heure. Elle s'éloigna de cette femme et s'approcha de l'arbre, brillante de joie, la pauvre petite! Elle semblait voler sur le gazon et non pas marcher. Le vieux botaniste, qui était de la promenade, en fit faire l'observation à la femme de chambre, comme elle s'éloignait d'eux en courant.
Tout le bonheur d'Ernestine disparut en un clin d'œil. Ce n'est pas qu'elle ne trouvât un bouquet dans le creux de l'arbre; il était charmant et très frais, ce qui lui fit d'abord un vif plaisir. Il n'y avait donc pas longtemps que son ami s'était trouvé précisément à la même place qu'elle. Elle chercha sur le gazon quelques traces de ses pas; ce qui la charma encore, c'est qu'au lieu d'un simple petit morceau de papier écrit, il y avait un billet, et un long billet. Elle vola à la signature; elle avait besoin de savoir son nom de baptême. Elle lut; la lettre lui tomba des mains, ainsi que le bouquet. Un frisson mortel s'empara d'elle. Elle avait lu au bas du billet le nom de Philippe Astézan. Or M. Astézan était connu dans le château du comte de S… pour être l'amant de Mme Dayssin, femme de Paris fort riche, fort élégante, qui venait tous les ans scandaliser la province en osant passer quatre mois seule, dans son château, avec un homme qui n'était pas son mari. Pour comble de douleur, elle était veuve, jeune, jolie, et pouvait épouser M. Astézan. Toutes ces tristes choses, qui, telles que nous venons de les dire, étaient vraies, paraissaient bien autrement envenimées dans les discours des personnages tristes et grands ennemis des erreurs du bel âge, qui venaient quelquefois en visite à l'antique manoir du grand-oncle d'Ernestine. Jamais, en quelques secondes, un bonheur si pur et si vif, c'était le premier de sa vie, ne fut remplacé par un malheur poignant et sans espoir. «Le cruel! il a voulu se jouer de moi, se disait Ernestine, il a voulu se donner un but dans ses parties de chasse, tourner la tête d'une petite fille, peut-être dans l'intention d'en amuser Mme Dayssin. Et moi qui songeais à l'épouser! Quel enfantillage! quel comble d'humiliation!» Comme elle avait cette triste pensée, Ernestine tomba évanouie à côté de l'arbre fatal que depuis trois mois elle avait si souvent regardé. Du moins, une demi-heure après, c'est là que la femme de chambre et le vieux botaniste la trouvèrent sans mouvement. Pour surcroît de malheur, quand on l'eut rappelée à la vie, Ernestine aperçut à ses pieds la lettre d'Astézan, ouverte du côté de la signature et de manière qu'on pouvait la lire. Elle se leva prompte comme un éclair, et mit le pied sur la lettre.
Elle expliqua son accident, et put, sans être observée, ramasser la lettre fatale. De longtemps il ne lui fut pas possible de la lire, car sa gouvernante la fit asseoir et ne la quitta plus. Le botaniste appela un ouvrier occupé dans les champs, qui alla chercher la voiture au château. Ernestine, pour se dispenser de répondre aux réflexions sur son accident, feignit de ne pouvoir parler; un mal à la tête affreux lui servit de prétexte pour tenir son mouchoir sur ses yeux. La voiture arriva. Plus livrée à elle-même, une fois qu'elle y fut placée, on ne saurait décrire la douleur déchirante qui pénétra son âme pendant le temps qu'il fallut à la voiture pour revenir au château. Ce qu'il y avait de plus affreux dans son état, c'est qu'elle était obligée de se mépriser elle-même. La lettre fatale qu'elle sentait dans son mouchoir lui brûlait la main. La nuit vint pendant qu'on la ramenait au château; elle put ouvrir les yeux, sans qu'on la remarquât. La vue des étoiles si brillantes, pendant une belle nuit du midi de la France, la consola un peu. Tout en éprouvant les effets de ces mouvements de passion, la simplicité de son âge était bien loin de pouvoir s'en rendre compte. Ernestine dut le premier moment de répit, après deux heures de la douleur morale la plus atroce, à une résolution courageuse. «Je ne lirai pas cette lettre dont je n'ai vu que la signature; je la brûlerai, se dit-elle, en arrivant au château.» Alors elle put s'estimer au moins comme ayant du courage, car le parti de l'amour, quoique vaincu en apparence, n'avait pas manqué d'insinuer modestement que cette lettre expliquait peut-être d'une manière satisfaisante les relations de M. Astézan avec Mme Dayssin.
En entrant au salon, Ernestine jeta la lettre au feu. Le lendemain, dès huit heures du matin, elle se remit à travailler à son piano, qu'elle avait fort négligé depuis deux mois. Elle reprit la collection des Mémoires sur l'histoire de France, publiés par Petiot, et recommença à faire de longs extraits des Mémoires du sanguinaire Montluc. Elle eut l'adresse de se faire offrir de nouveau par le vieux botaniste un cours d'histoire naturelle. Au bout de quinze jours, ce brave homme, simple comme ses plantes, ne put se taire sur l'application étonnante qu'il remarquait chez son élève; il en était émerveillé. Quant à elle, tout lui était indifférent; toutes les idées la ramenaient également au désespoir. Son oncle était fort alarmé: Ernestine maigrissait à vue d'œil. Comme elle eut, par hasard, un petit rhume, le bon vieillard, qui, contre l'ordinaire des gens de son âge, n'avait pas rassemblé sur lui même tout l'intérêt qu'il pouvait prendre aux choses de la vie, s'imagina qu'elle était attaquée de la poitrine. Ernestine le crut aussi, et elle dut à cette idée les seuls moments passables qu'elle eut à cette époque; l'espoir de mourir bientôt lui faisait supporter la vie sans impatience.
Pendant tout un long mois, elle n'eut d'autre sentiment que celui d'une douleur d'autant plus profonde, qu'elle avait sa source dans le mépris d'elle-même; comme elle n'avait aucun usage de la vie, elle ne put se consoler en se disant que personne au monde ne pouvait soupçonner ce qui s'était passé dans son cœur, et que probablement l'homme cruel qui l'avait tant occupée ne saurait deviner la centième partie de ce qu'elle avait senti pour lui. Au milieu de son malheur, elle ne manquait pas de courage; elle n'eut aucune peine à jeter au feu sans les lire deux lettres sur l'adresse desquelles elle reconnut la funeste écriture anglaise.
Elle s'était promis de ne jamais regarder la pelouse au-delà du lac; dans le salon, jamais elle ne levait les yeux sur les croisées qui donnaient de ce côté. Un jour, près de six semaines après celui où elle avait lu le nom de Philippe Astézan, son maître d'histoire naturelle, le bon M. Villars, eut l'idée de lui faire une leçon sur les plantes aquatiques; il s'embarqua avec elle et se fit conduire vers la partie du lac qui remontait dans le vallon. Comme Ernestine entrait dans la barque, un regard de côté et presque involontaire lui donna la certitude qu'il n'y avait personne auprès du grand chêne; elle remarqua à peine une partie de l'écorce de l'arbre, d'un gris plus clair que le reste. Deux heures plus tard, quand elle repassa, après la leçon, vis-à-vis le grand chêne, elle frissonna en reconnaissant que ce qu'elle avait pris pour un accident de l'écorce dans l'arbre était la couleur de la veste de chasse de Philippe Astézan, qui, depuis deux heures, assis sur une des racines du chêne, était immobile comme s'il eût été mort. En se faisant cette comparaison à elle-même, l'esprit d'Ernestine se servit aussi de ce mot: comme s'il était mort; il la frappa. «S'il était mort, il n'y aurait plus d'inconvenance à me tant occuper de lui.» Pendant quelques minutes cette supposition fut un prétexte pour se livrer à un amour rendu tout-puissant par la vue de l'objet aimé.
Cette découverte la troubla beaucoup. Le lendemain, dans la soirée, un curé du voisinage, qui était en visite au château, demanda au comte de S… de lui prêter le Moniteur. Pendant que le vieux valet de chambre allait prendre dans la bibliothèque la collection des Moniteurs du mois: «Mais, curé, dit le comte, vous n'êtes plus curieux cette année, voilà la première fois que vous me demandez le Moniteur!—Monsieur le comte, répondit le curé, Mme Dayssin, ma voisine, me l'a prêté tant qu'elle a été ici; mais elle est partie depuis quinze jours.»
Ce mot si indifférent causa une telle révolution à Ernestine, qu'elle crut se trouver mal; elle sentit son cœur tressaillir au mot du curé, ce qui l'humilia beaucoup. «Voilà donc, se dit-elle, comment je suis parvenue à l'oublier!»
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, il lui arriva de sourire. «Pourtant, se disait-elle, il est resté à la campagne, à cent cinquante lieues de Paris, il a laissé Mme Dayssin partir seule.» Son immobilité sur les racines du chêne lui revint à l'esprit, et elle souffrit que sa pensée s'arrêtât sur cette idée. Tout son bonheur, depuis un mois, consistait à se persuader qu'elle avait mal à la poitrine; le lendemain elle se surprit à penser que, comme la neige commençait à couvrir les sommets des montagnes, il faisait souvent très frais le soir; elle songea qu'il était prudent d'avoir des vêtements plus chauds. Une âme vulgaire n'eût pas manqué de prendre la même précaution; Ernestine n'y songea qu'après le mot du curé.
La Saint-Hubert approchait, et avec elle l'époque du seul grand dîner qui eût lieu au château pendant toute la durée de l'année. On descendit au salon le piano d'Ernestine. En l'ouvrant le jour d'après, elle trouva sur les touches un morceau de papier contenant cette ligne: