De l'AmourParte 21 de 44
Original em francês · tradução para inglês
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CHAPITRE XLV De l'Angleterre.
J'ai beaucoup vécu ces temps derniers avec les danseuses du théâtre Del Sol, à Valence. L'on m'assure que plusieurs sont fort chastes; c'est que leur métier est trop fatigant. Vigano leur fait répéter son ballet de la Juive de Tolède tous les jours, de dix heures du matin à quatre, et de minuit à trois heures du matin; outre cela, il faut qu'elles dansent chaque soir dans les deux ballets.
Cela me rappelle Rousseau qui prescrit de faire beaucoup marcher Émile. Je pensais ce soir, à minuit, en me promenant au frais sur le bord de la mer, avec les petites danseuses, d'abord que cette volupté surhumaine de la fraîcheur de la brise de mer sous le ciel de Valence, en présence de ces étoiles resplendissantes qui semblent tout près de vous, est inconnue à nos tristes pays brumeux. Cela seul vaut les quatre cents lieues à faire, cela aussi empêche de penser à force de sensations. Je pensais que la chasteté de mes petites danseuses explique fort bien la marche que l'orgueil des hommes suit en Angleterre pour recréer doucement les mœurs du sérail au milieu d'une nation civilisée. On voit comment quelques-unes de ces jeunes filles d'Angleterre, d'ailleurs si belles et d'une physionomie si touchante, laissent un peu à désirer pour les idées. Malgré la liberté qui vient seulement d'être chassée de leur île, et l'originalité admirable du caractère national, elles manquent d'idées intéressantes et d'originalité. Elles n'ont souvent de remarquable que la bizarrerie de leurs délicatesses. C'est tout simple, la pudeur des femmes, en Angleterre, c'est l'orgueil de leurs maris. Mais quelque soumise que soit une esclave, sa société est bientôt à charge. De là, pour les hommes, la nécessité de s'enivrer tristement chaque soir, au lieu de passer, comme en Italie, leurs soirées avec leur maîtresse. En Angleterre, les gens riches ennuyés de leur maison et sous prétexte d'un exercice nécessaire font quatre ou cinq lieues tous les jours, comme si l'homme était créé et mis au monde pour trotter. Ils usent ainsi le fluide nerveux par les jambes et non par le cœur. Après quoi ils osent bien parler de délicatesse féminine, et mépriser l'Espagne et l'Italie.
Rien de plus désoccupé au contraire que les jeunes Italiens; le mouvement qui leur ôterait leur sensibilité leur est importun. Ils font de temps à autre une promenade de demi-lieue comme remède pénible pour la santé; quant aux femmes, une Romaine ne fait pas en toute l'année les courses d'une jeune miss en une semaine.
Il me semble que l'orgueil d'un mari anglais exalte très adroitement la vanité de sa pauvre femme. Il lui persuade surtout qu'il ne faut pas être vulgaire, et les mères qui préparent leurs jeunes filles pour trouver des maris ont fort bien saisi cette idée. De là la mode bien plus absurde et bien plus despotique dans la raisonnable Angleterre qu'au sein de la France légère; c'est dans Bond-street qu'a été inventé le carefully careless. En Angleterre la mode est un devoir, à Paris c'est un plaisir. La mode élève un bien autre mur d'airain à Londres entre New-Bond-street et Fenchurch-street, qu'à Paris entre la Chaussée d'Antin et la rue Saint-Martin. Les maris permettent volontiers cette folie aristocratique à leurs femmes en dédommagement de la masse énorme de tristesse qu'ils leur imposent. Je trouve bien l'image de la société des femmes en Angleterre, telle que l'a faite le taciturne orgueil des hommes dans les romans autrefois célèbres de miss Burney. Comme demander un verre d'eau quand on a soif est vulgaire, les héroïnes de miss Burney ne manquent pas de se laisser mourir de soif. Pour fuir la vulgarité, l'on arrive à l'affectation la plus abominable.
Je compare la prudence d'un jeune Anglais de vingt-deux ans, riche, à la profonde méfiance du jeune Italien du même âge. L'Italien y est forcé par sa sûreté, et la dépose, cette méfiance, ou du moins l'oublie dès qu'il est dans l'intimité, tandis que c'est précisément dans le sein de la société la plus tendre en apparence que l'on voit redoubler la prudence et la hauteur du jeune Anglais. J'ai entendu dire: «Depuis sept mois je ne lui parlais pas du voyage à Brighton.» Il s'agissait d'une économie obligée de quatre-vingts louis, et c'était un amant de vingt-deux ans parlant d'une maîtresse, femme mariée, qu'il adorait; mais, dans les transports de sa passion, la prudence ne l'avait pas quitté, bien moins encore, avait-il eu l'abandon de dire à cette maîtresse: «Je n'irai pas à Brighton, parce que cela me gênerait.»
Remarquez que le sort de Gianone de Pellico, et de cent autres, force l'Italien à la méfiance, tandis que le jeune beau Anglais n'est forcé à la prudence que par l'excès et la sensibilité maladive de sa vanité. Le Français, étant aimable avec ses idées de tous les moments, dit tout ce qu'il aime. C'est une habitude; sans cela il manquerait d'aisance, et il sait que sans aisance il n'y a point de grâce.
C'est avec peine et la larme à l'œil que j'ai osé écrire tout ce qui précède; mais, puisqu'il me semble que je ne flatterais pas un roi, pourquoi dirais-je d'un pays autre chose que ce qui m'en semble, et qui of course peut être très absurde, uniquement parce que ce pays a donné naissance à la femme la plus aimable que j'aie connue?
Ce serait, sous une autre forme, de la bassesse monarchique. Je me contenterai d'ajouter qu'au milieu de tout cet ensemble de mœurs, parmi tant d'Anglaises victimes dans leur esprit de l'orgueil des hommes, comme il existe une originalité parfaite, il suffit d'une famille élevée loin des tristes restrictions destinées à reproduire les mœurs du sérail pour donner des caractères charmants. Et que ce mot charmant est insignifiant, malgré son étymologie, et commun pour rendre ce que je voudrais exprimer! La douce Imogène, la tendre Ophélie trouveraient bien des modèles vivants en Angleterre; mais ces modèles sont loin de jouir de la haute vénération unanimement accordée à la véritable Anglaise accomplie, destinée à satisfaire pleinement à toutes les convenances et à donner à un mari toutes les jouissances de l'orgueil aristocratique le plus maladif et un bonheur à mourir d'ennui.
Dans les grandes enfilades de quinze ou vingt pièces extrêmement fraîches et fort sombres, où les femmes italiennes passent leur vie mollement couchées sur des divans fort bas, elles entendent parler d'amour ou de musique six heures de la journée. Le soir, au théâtre, cachées dans leur loge pendant quatre heures, elles entendent parler de musique ou d'amour.
Donc, outre le climat, la constitution de la vie est aussi favorable à la musique et à l'amour en Espagne et en Italie, qu'elle leur est contraire en Angleterre.
Je ne blâme ni n'approuve, j'observe.
CHAPITRE XLVI Suite de l'Angleterre.
J'aime trop l'Angleterre et je l'ai trop peu vue pour en parler. Je me sers des observations d'un ami.
L'état actuel de l'Irlande (1822) y réalise, pour la vingtième fois depuis deux siècles, cet état singulier de la société si fécond en résolutions courageuses, et si contraire à l'ennui, où des gens qui déjeunent gaiement ensemble peuvent se rencontrer dans deux heures sur un champ de bataille. Rien ne fait un appel plus énergique et plus direct à la disposition de l'âme la plus favorable aux passions tendres: le naturel. Rien n'éloigne davantage des deux grands vices anglais: le cant et la bashfulness, [hypocrisie de moralité et timidité orgueilleuse et souffrante. (Voir le voyage de M. Eustace, en Italie.) Si ce voyageur peint assez mal le pays, en revanche il donne une idée fort exacte de son propre caractère; et ce caractère, ainsi que celui de M. Beattie, le poète (voir sa vie écrite par un ami intime), est malheureusement assez commun en Angleterre. Pour le prêtre honnête homme, malgré sa place, voir les lettres de l'évêque de Landaff.]
On croirait l'Irlande assez malheureuse, ensanglantée comme elle l'est depuis deux siècles par la tyrannie peureuse et cruelle de l'Angleterre; mais ici fait son entrée dans l'état moral de l'Irlande un personnage terrible: le PRÊTRE…
Depuis deux siècles, l'Irlande est à peu près aussi mal gouvernée que la Sicile. Un parallèle approfondi de ces deux îles, en un volume de 500 pages, fâcherait bien des gens et ferait tomber dans le ridicule bien des théories respectées. Ce qui est évident, c'est que le plus heureux de ces deux pays, également gouvernés par des fous, au seul profit du petit nombre, c'est la Sicile. Ses gouvernants lui ont au moins laissé l'amour et la volupté; ils les lui auraient bien ravis aussi comme tout le reste; mais, grâce au ciel, il y a peu en Sicile de ce mal moral appelé loi et gouvernement.
Ce sont les gens âgés et les prêtres qui font et font exécuter les lois, cela paraît bien à l'espèce de jalousie comique avec laquelle la volupté est poursuivie dans les îles britanniques. Le peuple y pourrait dire à ses gouvernants comme Diogène à Alexandre: «Contentez-vous de vos sinécures et laissez-moi, du moins, mon soleil.»
A force de lois, de règlements, de contre-règlements et de supplices, le gouvernement a créé en Irlande la pomme de terre, et la population de l'Irlande surpasse de beaucoup celle de la Sicile; c'est-à-dire l'on a fait venir quelques millions de paysans avilis et hébétés, écrasés de travail et de misère, traînant pendant quarante ou cinquante ans une vie malheureuse sur les marais de la vieille Érin, mais payant bien la dîme. Voilà un beau miracle! Avec la religion païenne, ces pauvres diables auraient au moins joui d'un bonheur; mais pas du tout, il faut adorer saint Patrick.
En Irlande on ne voit guère que des paysans plus malheureux que des sauvages. Seulement, au lieu d'être cent mille comme ils seraient dans l'état de nature, ils sont huit millions, et font vivre richement cinq cents absentees à Londres et à Paris.
La société est infiniment plus avancée en Écosse où, sous plusieurs rapports, le gouvernement est bon (la rareté des crimes, la lecture, pas d'évêques, etc.). Les passions tendres y ont donc beaucoup plus de développement, et nous pouvons quitter les idées noires et arriver aux ridicules.
Il est impossible de ne pas apercevoir un fond de mélancolie chez les femmes écossaises. Cette mélancolie est surtout séduisante au bal, où elle donne un singulier piquant à l'ardeur et à l'extrême empressement avec lesquels elles sautent leurs danses nationales. Édimbourg a un autre avantage, c'est de s'être soustrait à la vile omnipotence de l'or. Cette ville forme en cela, aussi bien que pour la singulière et sauvage beauté du site, un contraste complet avec Londres. Comme Rome, la belle Édimbourg semble plutôt le séjour de la vie contemplative. Le tourbillon sans repos et les intérêts inquiets de la vie active avec ses avantages et ses inconvénients sont à Londres. Édimbourg me semble payer le tribut au malin par un peu de disposition à la pédanterie. Le temps où Marie Stuart habitait le vieux Holyrood, et où l'on assassinait Riccio dans ses bras, valaient mieux pour l'amour, et toutes les femmes en conviendront, que ceux où l'on discute si longuement, et même en leur présence, sur la préférence à accorder au système neptunien sur le vulcanien de… J'aime mieux la discussion sur le nouvel uniforme donné par le roi à ses gardes ou sur la pairie manquée de sir B. Bloomfield, qui occupait Londres lorsque je m'y trouvais, que la discussion pour savoir qui a le mieux exploré la nature des roches, de Werner ou de . . . . . . . . . . Je ne dirai rien du terrible dimanche écossais, auprès duquel celui de Londres semble une partie de plaisir. Ce jour destiné à honorer le ciel est la meilleure image de l'enfer que j'aie jamais vue sur la terre. Ne marchons pas si vite, disait un Écossais en revenant de l'église à un Français, son ami, nous aurions l'air de nous promener.
Celui des trois pays où il y a le moins d'hypocrisie (Cant, voyez le New-Monthly-Magazine de janvier 1822, tonnant contre Mozart et les Nozze di Figaro, écrit dans un pays où l'on joue le Citizen. Mais ce sont les aristocrates qui, par tout pays, achètent et jugent un journal littéraire et la littérature; et depuis quatre ans, ceux d'Angleterre ont fait alliance avec les évêques); celui des trois pays où il y a, ce me semble, le moins d'hypocrisie, c'est l'Irlande; on y trouve, au contraire, une vivacité étourdie et fort aimable. En Écosse, il y a la stricte observance du dimanche, mais le lundi on danse avec une joie et un abandon inconnus à Londres. Il y a beaucoup d'amour dans la classe des paysans en Écosse. La toute-puissance de l'imagination a francisé ce pays au XVIe siècle.