De l'AmourParte 33 de 44
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LVIII
Les lois de l'imagination sont encore si peu connues, que j'admets l'aperçu suivant qui peut-être n'est qu'une erreur.
Je crois distinguer deux espèces d'imaginations:
1o L'imagination ardente, impétueuse, prime-sautière, conduisant sur-le-champ à l'action, se rongeant elle-même et languissant si l'on diffère seulement de vingt-quatre heures, comme celle de Fabio. L'impatience est son premier caractère, elle se met en colère contre ce qu'elle ne peut obtenir. Elle voit tous les objets extérieurs, mais ils ne font que l'enflammer, elle les assimile à sa propre substance, et les tourne sur-le-champ au profit de la passion.
2o L'imagination qui ne s'enflamme que peu à peu, lentement, mais qui avec le temps ne voit plus les objets extérieurs et parvient à ne plus s'occuper ni se nourrir que de sa passion. Cette dernière espèce d'imagination s'accommode fort bien de la lenteur et même de la rareté des idées. Elle est favorable à la constance. C'est celle de la plupart des pauvres jeunes filles allemandes mourant d'amour et de phtisie. Ce triste spectacle, si fréquent au delà du Rhin, ne se rencontre jamais en Italie.
LIX
Habitudes de l'imagination. Un Français est réellement choqué de huit changements de décorations par acte de tragédie. Le plaisir de voir Macbeth est impossible pour cet homme; il se console en damnant Shakespeare.
LX
En France, la province, pour tout ce qui regarde les femmes, est à quarante ans en arrière de Paris. A C…, une femme mariée me dit qu'elle ne s'est permis de lire que certains morceaux des Mémoires de Lauzun. Cette sottise me glace, je ne trouve plus une parole à lui dire; c'est bien là, en effet, un livre que l'on quitte.
Manque de naturel, grand défaut des femmes de province. Leurs gestes sont multipliés et gracieux. Celles qui jouent le premier rôle dans leur ville, pires que les autres.
LXI
Goethe, ou tout autre homme de génie allemand, estime l'argent ce qu'il vaut. Il ne faut penser qu'à sa fortune, tant qu'on n'a pas six mille francs de rente, et puis n'y plus penser. Le sot, de son côté, ne comprend pas l'avantage qu'il y a à sentir et penser comme Goethe; toute sa vie, il ne sent que par l'argent et ne pense qu'à l'argent. C'est par le mécanisme de ce double vote que dans le monde les prosaïques semblent l'emporter sur les cœurs nobles.
LXII
En Europe, le désir est enflammé par la contrainte; en Amérique, il s'émousse par la liberté.
LXIII
Une certaine manie discutante s'est emparée de la jeunesse et l'enlève à l'amour. En examinant si Napoléon a été utile à la France, on laisse s'enfuir l'âge d'aimer. Même parmi ceux qui veulent être jeunes, l'affectation de la cravate, de l'éperon, de l'air martial, l'occupation de soi, fait oublier de regarder cette jeune fille qui passe d'un air si simple et à laquelle son peu de fortune ne permet de sortir qu'une fois tous les huit jours.
LXIV
J'ai supprimé le chapitre Prude, et quelques autres.
Je suis heureux de trouver le passage suivant dans les mémoires d'Horace Walpole:
THE TWO ELISABETHS. Let us compare the daughters of two ferocious men, and see which was sovereign of a civilised nation, which of a barbarous one. Both were Elisabeths. The daughter of Peter (of Russia) was absolute yet spared a competitor and a rival; and thought the person of an empress had sufficient allurements for as many of her subjects as she chose to honour with the communication. Elisabeth of England could neither forgive the claim of Mary Stuart nor her charms, but ungenerously imprisoned her (as George IV did Napoléon), when imploring protection, and without the sanction of either despotism or law, sacrificed many to her great and little jealousy. Yet this Elisabeth, piqued herself on chastity; and while she practised every ridiculous art of coquetry to be admired at an unseemly age, kept off lovers whom she encouraged, and neither gratified her own desires nor their ambition. Who can help preferring the honest, open-hearted barbarian empress? (Lord Oxford's Memoirs.)
LXV
L'extrême familiarité peut détruire la cristallisation. Une charmante jeune fille de seize ans devenait amoureuse d'un beau jeune homme du même âge, qui ne manquait pas chaque soir, à la tombée de la nuit, de passer sous ses fenêtres. La mère l'invite à passer huit jours à la campagne. Le remède était hardi, j'en conviens, mais la jeune fille avait une âme romanesque, et le beau jeune homme était un peu plat: elle le méprisa au bout de trois jours.
LXVI
Bologne, 17 avril 1817.
Ave Maria (twilight), en Italie, heure de la tendresse, des plaisirs de l'âme et de la mélancolie: sensation augmentée par le son de ces belles cloches.
Heures des plaisirs, qui ne tiennent aux sens que par les souvenirs.
LXVII
Le premier amour d'un jeune homme qui entre dans le monde est ordinairement un amour ambitieux. Il se déclare rarement pour une jeune fille douce, aimable, innocente. Comment trembler, adorer, se sentir en présence d'une divinité? Un adolescent a besoin d'aimer un être dont les qualités l'élèvent à ses propres yeux. C'est au déclin de la vie qu'on en revient tristement à aimer le simple et l'innocent, désespérant du sublime. Entre les deux se place l'amour véritable, qui ne pense à rien qu'à soi-même.
LXVIII
Les grandes âmes ne sont pas soupçonnées, elles se cachent; ordinairement il ne paraît qu'un peu d'originalité. Il y a plus de grandes âmes qu'on ne le croirait.
LXIX
Quel moment que le premier serrement de main de la femme qu'on aime! Le seul bonheur à comparer à celui-ci est le ravissant bonheur du Pouvoir, celui que les ministres et rois font semblant de mépriser. Ce bonheur a aussi sa cristallisation, qui demande une imagination plus froide et plus raisonnable. Voyez un homme qui vient d'être nommé ministre, depuis un quart d'heure, par Napoléon.
LXX
La nature a donné la force au Nord et l'esprit au Midi, me disait le célèbre Jean de Muller à Cassel, en 1808.
LXXI
Rien de plus faux que la maxime: «Nul n'est héros pour son valet de chambre,» ou plutôt rien de plus vrai dans le sens monarchique: héros affecté comme l'Hippolyte de Phèdre. Desaix, par exemple, aurait été un héros même pour son valet de chambre (je ne sais, il est vrai, s'il en avait un), et plus héros pour son valet de chambre que pour tout autre. Sans le bon ton et le degré de comédie indispensable, Turenne et Fénelon eussent été des Desaix.
LXXII
Voici un blasphème: Moi, Hollandais, j'ose dire: les Français n'ont ni le vrai plaisir de la conversation, ni le vrai plaisir du théâtre: au lieu de délassement et de laisser aller parfait, c'est un travail. Au nombre des fatigues qui ont hâté la mort de Mme de Staël, j'ai ouï compter le travail de la conversation pendant son dernier hiver.
W.
LXXIII
Le degré de tension des nerfs de l'oreille, pour écouter chaque note, explique assez bien la partie physique du plaisir de la musique.
LXXIV
Ce qui avilit les femmes galantes, c'est l'idée qu'elles ont et qu'on a qu'elles commettent une grande faute.
LXXV
A l'armée, dans une retraite, avertissez d'un péril inutile à braver un soldat italien, il vous remercie presque et l'évite soigneusement. Indiquez le même péril par humanité à un soldat français, il croit que vous le défiez, se pique d'amour-propre, et court aussitôt s'y exposer. S'il l'osait, il chercherait à se moquer de vous.
Gyat, 1812.
LXXVI
Toute idée extrêmement utile, si elle ne peut être exposée qu'en des termes fort simples, sera nécessairement méprisée en France. Jamais l'enseignement mutuel n'eût pris, trouvé par un Français. C'est exactement le contraire en Italie.
LXXVII
LXXVIII
En amour, quand on divise de l'argent, on augmente l'amour; quand on en donne, on tue l'amour.
On éloigne le malheur actuel, et pour l'avenir l'odieux de la crainte de manquer, ou bien l'on fait naître la politique et le sentiment d'être deux, on détruit la sympathie.
LXXIX
(Messe des Tuileries, 1811.)
Les cérémonies de la cour avec les poitrines découvertes des femmes, qu'elles étalent là comme les officiers leurs uniformes, et sans que tant de charmes fassent plus de sensation, rappellent involontairement à l'esprit les scènes de l'Arétin.
On voit ce que tout le monde fait par intérêt d'argent pour plaire à un homme; on voit tout un public agir à la fois sans morale et surtout sans passion. Cela joint à la présence de femmes très décolletées avec la physionomie de la méchanceté et le rire sardonique pour tout ce qui n'est pas intérêt personnel payé comptant par de bonnes jouissances, donne l'idée des scènes du Bagno, et jette bien loin toute difficulté fondée sur la vertu ou sur la satisfaction intérieure d'une âme contente d'elle-même.
J'ai vu, au milieu de tout cela, le sentiment de l'isolement disposer les cœurs tendres à l'amour.
LXXX
Si l'âme est employée à avoir de la mauvaise honte et à la surmonter, elle ne peut pas avoir du plaisir. Le plaisir est un luxe; pour en jouir, il faut que la sûreté, qui est le nécessaire, ne coure aucun risque.
LXXXI
Marque d'amour que ne savent pas feindre les femmes intéressées. Y a-t-il une véritable joie dans la réconciliation? ou songe-t-on aux avantages à en retirer?
LXXXII
Les pauvres gens qui peuplent la Trappe sont des malheureux qui n'ont pas eu tout à fait assez de courage pour se tuer. J'excepte toujours les chefs qui ont le plaisir d'être chefs.
LXXXIII
C'est un malheur d'avoir connu la beauté italienne: on devient insensible. Hors de l'Italie, on aime mieux la conversation des hommes.
LXXXIV
La prudence italienne tend à se conserver la vie, ce qui admet le jeu de l'imagination (Voir une version de la mort du fameux acteur comique Pertica, le 24 décembre 1821). La prudence anglaise, toute relative à amasser ou conserver assez d'argent pour couvrir la dépense, réclame au contraire une exactitude minutieuse et de tous les jours, habitude qui paralyse l'imagination. Remarquez qu'elle donne en même temps la plus grande force à l'idée du devoir.
LXXXV
L'immense respect pour l'argent, grand et premier défaut de l'Anglais et de l'Italien, est moins sensible en France, et tout à fait réduit à de justes bornes en Allemagne.
LXXXVI
Les femmes françaises n'ayant jamais vu le bonheur des passions vraies, sont peu difficiles sur le bonheur intérieur de leur ménage et le tous les jours de la vie.
Compiègne.
LXXXVII
«Vous me parlez d'ambition comme chasse-ennui, disait Kamensky; tout le temps que je faisais chaque soir deux lieues au galop pour aller voir la princesse à Kolich. J'étais en société intime avec un despote que je respectais, qui avait tout mon bonheur en son pouvoir et la satisfaction de tous mes désirs possibles.»
Wilna, 1812.
LXXXVIII
La perfection dans les petits soins de savoir-vivre et de toilette, une grande bonté, nul génie, de l'attention pour une centaine de petites choses chaque jour, l'incapacité de s'occuper plus de trois jours d'un même événement; joli contraste avec la sévérité puritaine, la cruauté biblique, la probité stricte, l'amour-propre timide et souffrant, le cant universel; et cependant voilà les deux premiers peuples du monde!
LXXXIX
Puisque, parmi les princesses, il y a eu une Catherine II impératrice, pourquoi, parmi les bourgeoises, n'y aurait-il pas une femme Samuel Bernard ou Lagrange?
XC
Alviza appelle un manque de délicatesse impardonnable d'oser écrire des lettres où vous parlez d'amour à une femme que vous adorez, et qui, en vous regardant tendrement, vous jure qu'elle ne vous aimera jamais.
XCI
Il a manqué au plus grand philosophe qu'aient eu les Français de vivre dans quelque solitude des Alpes, dans quelque séjour éloigné, et de lancer de là son livre dans Paris sans y venir jamais lui même. Voyant Helvétius si simple et si honnête homme, jamais des gens musqués et affectés comme Suard, Marmontel, Diderot, ne purent penser que c'était là un grand philosophe. Ils furent de bonne foi en méprisant sa raison profonde; d'abord elle était simple, péché irrémissible en France; en second lieu, l'homme, non pas le livre, était rabaissé par une faiblesse: il attachait une importance extrême à avoir ce qu'on appelle en France de la gloire, à être à la mode parmi les contemporains comme Balzac, Voiture, Fontenelle.
Rousseau avait trop de sensibilité et trop peu de raison, Buffon trop d'hypocrisie à son jardin des plantes, Voltaire trop d'enfantillage dans la tête, pour pouvoir juger le principe d'Helvétius.
Ce philosophe commit la petite maladresse d'appeler ce principe l'intérêt, au lieu de lui donner le joli nom de plaisir, mais que penser du bon sens de toute une littérature qui se laisse fourvoyer par une aussi petite faute?
Un homme d'esprit ordinaire, le prince Eugène de Savoie, par exemple, à la place de Régulus, serait resté tranquillement à Rome, où il se serait même moqué de la bêtise du sénat de Carthage; Régulus y retourne. Le prince Eugène aurait suivi son intérêt exactement comme Régulus suivit le sien.
Dans presque tous les événements de la vie, une âme généreuse voit la possibilité d'une action dont l'âme commune n'a pas même l'idée. A l'instant même où la possibilité de cette action devient visible à l'âme généreuse, il est de son intérêt de la faire.
Si elle n'exécutait pas cette action qui vient de lui apparaître, elle se mépriserait soi-même; elle serait malheureuse. On a des devoirs suivant la portée de son esprit. Le principe d'Helvétius est vrai, même dans les exaltations les plus folles de l'amour, même dans le suicide. Il est contre sa nature, il est impossible que l'homme ne fasse pas toujours, et dans quelque instant que vous vouliez le prendre, ce qui dans le moment est possible et lui fait le plus de plaisir.
XCII
Avoir de la fermeté dans le caractère, c'est avoir éprouvé l'effet des autres sur soi-même; donc il faut les autres.