Colomba Cap. 1/2 · 0%

ColombaParte 2 de 16

Prosper Mérimée

Original em francês · tradução para inglês

— I will never forget — Je n'oublierai jamais the conduct la conduite of a Corsican battalion d'un bataillon corse at the battle of Vittoria, à la bataille de Vittoria, continued poursuivit the Colonel. le colonel. I must remember it, Il doit m'en souvenir, he added, ajouta-t-il, rubbing en se frottant his chest. la poitrine. All day Toute la journée they had been ils avaient été skirmishing en tirailleurs in the gardens, dans les jardins, behind the hedges, derrière les haies, and had killed et nous avaient tué I don't know how many je ne sais combien men and horses. d'hommes et de chevaux. The retreat decided, La retraite décidée, they rallied ils se rallièrent and began to move at a great pace. et se mirent à filer grand train. On the plain, En plaine, we hoped nous espérions to take our revenge, prendre notre revanche, but mais my fellows… mes drôles… excuse me, excusez, lieutenant, lieutenant, — these brave people, — ces braves gens, I say, dis-je, had formed s'étaient formés into a square, en carré, and there was no way et il n'y avait pas moyen to break them. de les rompre. In the middle of the square, Au milieu du carré, I believe I je crois still see him, le voir encore, there was il y avait an officer un officier mounted on monté sur a small black horse; un petit cheval noir; he stood il se tenait beside à côté de the eagle, l'aigle, smoking fumant his cigar son cigare as if he comme s'il had been eût été at a café. au café. Sometimes, Parfois, as if to comme pour defy us, nous braver, their music played leur musique nous jouait fanfares for us des fanfares … … I launch my first two squadrons Je lance against them… sur eux mes deux premiers escadrons… Bah! Bah! instead of au lieu de biting into mordre sur the front of the square, le front du carré, my dragoons voilà mes dragons pass by, qui passent à côté, then puis turn around, font demi-tour, and return et reviennent in great disorder fort en désordre and et more than one horse plus d'un cheval without a master… sans maître… and et always toujours the devilish music! la diable de musique! When Quand the smoke la fumée which qui enveloped enveloppait the battalion le bataillon dissipated, se dissipa, I saw the officer again je revis l'officier beside à côté de the eagle, l'aigle, still smoking his cigar. fumant encore son cigare. Enraged, Enragé, I myself placed myself je me mis moi-même at the head à la tête of a last charge. d'une dernière charge. Their rifles, Leurs fusils, fouled crassés from so much firing, à force de tirer, no longer fired, ne partaient plus, but mais the soldiers les soldats were formed étaient formés in six ranks, sur six rangs, bayonets la baïonnette at the horses' noses, au nez des chevaux, one would have said on eût dit a wall. un mur. I cried, Je criais, I exhorted j'exhortais my dragoons, mes dragons, I pressed my boot je serrais la botte to make my horse advance pour faire avancer mon cheval when quand the officer l'officier of whom dont I spoke to you, je vous parlais, finally taking off ôtant enfin his cigar, son cigare, pointed me montra with his hand de la main to one à un of his men. de ses hommes. I heard J'entendis something like: quelque chose comme: Al capello bianco! Al capello bianco! I had J'avais a white plume. un plumet blanc. I heard no more of it, Je n'en entendis pas davantage, for car a bullet une balle pierced me traversa my chest. la poitrine. — — It was C'était a fine battalion, un beau bataillon, mister monsieur della Rebbia, della Rebbia, the first le premier of the 18th light, du 18e léger, all Corsicans, tous Corses, as I have been told à ce qu'on me dit since. depuis.

— — Yes, Oui, said Orso dit Orso whose eyes shone dont les yeux brillaient during this account, pendant ce récit, they sustained ils soutinrent the retreat la retraite and brought back et rapportèrent their eagle; leur aigle; but mais two-thirds les deux tiers of these brave people de ces braves gens sleep today dorment aujourd'hui in the plain of Vittoria. dans la plaine de Vittoria.

— — And by chance! Et par hasard! would you know sauriez-vous the name le nom of the officer de l'officier who commanded them? qui les commandait?

— — It was C'était my father. mon père. He was then Il était alors major in the 18th, major au 18e, and was made et fut fait colonel colonel for his conduct pour sa conduite on that sad day. dans cette triste journée.

— — Your father! Votre père! By my faith, Par ma foi, he was c'était a brave man! un brave! I would have pleasure J'aurais du plaisir in seeing him again, à le revoir, and I would recognize him, et je le reconnaîtrais, I am sure of it. j'en suis sûr. Does he still Vit-il live? encore?

— — No, Colonel, Non, colonel, said dit the young man le jeune homme paling slightly. pâlissant légèrement.

— — Was he Était-il at à Waterloo? Waterloo?

— — Yes, Colonel, Oui, colonel, but mais he did not have il n'a pas eu the good fortune le bonheur to fall de tomber on sur a battlefield… un champ de bataille… He died Il est mort in Corsica… en Corse… two years ago… il y a deux ans… My God! Mon Dieu! how beautiful this sea is! que cette mer est belle! it has been ten years since I last saw il y a dix ans que je n'ai vu the Mediterranean. la Méditerranée. — — Don't you find Ne trouvez-vous pas the Mediterranean la Méditerranée more beautiful than plus belle que the Ocean, l'Océan, mademoiselle? mademoiselle?

— — I find it Je la trouve too blue… trop bleue… and et the waves les vagues lack grandeur. manquent de grandeur.

— — You like Vous aimez wild beauty, la beauté sauvage, mademoiselle? mademoiselle? By that account, À ce compte, I believe je crois que Corsica la Corse will please you. vous plaira.

— — My daughter, Ma fille, said dit the Colonel, le colonel, likes aime everything that is tout ce qui est extraordinary; extraordinaire; that is why c'est pourquoi Italy l'Italie hardly pleased her. ne lui a guère plu.

— — I Je know ne connais of de Italy, l'Italie, said Orso, dit Orso, only que Pisa, Pise, where où I spent j'ai passé some time quelque temps at college; au collège; but mais I je cannot ne puis think penser without admiration sans admiration of the au Campo-Santo, Campo-Santo, of the au Dome, Dôme, of the à la Leaning Tower… Tour penchée… of the au Campo-Santo Campo-Santo especially. surtout. You remember Vous vous rappelez Death, la Mort, by Orcagna… d'Orcagna… I believe Je crois que I could je pourrais draw it, la dessiner, so deeply tant has it remained engraved elle est restée gravée in my memory.» dans ma mémoire.»

Miss Lydia Miss Lydia feared craignit that que the lieutenant monsieur le lieutenant might embark ne s'engageât on a tirade of enthusiasm. dans une tirade d'enthousiasme.

«It's very pretty, «C'est très joli, she said, dit-elle yawning. en bâillant. Pardon, my father, Pardon, mon père, I have j'ai a bit of a headache, un peu mal à la tête, I am going down je vais descendre to my room.» dans ma chambre.»

She kissed Elle baisa her father son père on the forehead, sur le front, gave a majestic nod fit un signe de tête majestueux to Orso à Orso and disappeared. et disparut. The two men Les deux hommes then talked causèrent alors hunting and war. chasse et guerre.

They learned Ils apprirent that at Waterloo qu'à Waterloo they were facing each other, ils étaient en face l'un de l'autre, and that they must have exchanged et qu'ils avaient dû échanger many bullets. bien des balles. Their good understanding Leur bonne intelligence redoubled from it. en redoubla. In turn Tour à tour they criticized ils critiquèrent Napoleon, Wellington and Blücher, Napoléon, Wellington et Blücher, then puis they hunted together ils chassèrent ensemble deer, wild boar and mouflon. le daim, le sanglier et le mouflon. Finally, Enfin, the night being already very advanced, la nuit étant déjà très avancée, and the last bottle of Bordeaux finished, et la dernière bouteille de bordeaux finie, the Colonel le colonel shook serra the lieutenant's hand again de nouveau la main au lieutenant and wished him et lui souhaita good evening, le bonsoir, expressing en exprimant the hope of cultivating l'espoir de cultiver an acquaintance une connaissance begun in such a ridiculous way. commencée d'une façon si ridicule. They separated, Ils se séparèrent, and each et chacun went to bed. fut se coucher.

A tradução continua com o Premium.

  • O sentido de cada trecho
  • Notas sobre expressões e gramática
  • Todos os livros do catálogo

III

La nuit était belle, la lune se jouait sur les flots, le navire voguait doucement au gré d'une brise légère, miss Lydia n'avait point envie de dormir, et ce n'était que la présence d'un profane qui l'avait empêchée de goûter ces émotions qu'en mer et par un clair de lune tout être humain éprouve quand il a deux grains de poésie dans le coeur. Lorsqu'elle jugea que le jeune lieutenant dormait sur les deux oreilles, comme un être prosaïque qu'il était, elle se leva, prit une pelisse, éveilla sa femme de chambre et monta sur le pont. Il n'y avait personne qu'un matelot au gouvernail, lequel chantait une espèce de complainte dans le dialecte corse, sur un air sauvage et monotone. Dans le calme de la nuit, cette musique étrange avait son charme. Malheureusement miss Lydia ne comprenait pas parfaitement ce que chantait le matelot. Au milieu de beaucoup de lieux communs, un vers énergique excitait vivement sa curiosité, mais bientôt, au plus beau moment, arrivaient quelques mots de patois dont le sens lui échappait. Elle comprit pourtant qu'il était question d'un meurtre. Des imprécations contre les assassins, des menaces de vengeance, l'éloge du mort, tout cela était confondu pêle-mêle. Elle retint quelques vers; je vais essayer de les traduire:

«— Ni les canons, ni les baïonnettes — n'ont fait pâlir son front, — serein sur un champ de bataille — comme un ciel d'été. — Il était le faucon ami de l'aigle, — miel des sables pour ses amis, — pour ses ennemis la mer en courroux. — Plus haut que le soleil, — plus doux que la lune. — Lui que les ennemis de la France — n'atteignirent jamais, — des assassins de son pays — l'ont frappé par-derrière, — comme Vittolo tua Sampiero Corso. — Jamais ils n'eussent osé le regarder en face. — … Placez sur la muraille, devant mon lit, — ma croix d'honneur bien gagnée. — Rouge en est le ruban, — Plus rouge ma chemise. — À mon fils, mon fils en lointain pays, — gardez ma croix et ma chemise sanglante. — Il y verra deux trous. — Pour chaque trou, un trou dans une autre chemise. — Mais la vengeance sera-t-elle faite alors? — Il me faut la main qui a tiré — l'oeil qui a visé, — le coeur qui a pensé…»

Le matelot s'arrêta tout à coup.

«Pourquoi ne continuez-vous pas, mon ami?» demanda miss Nevil.

Le matelot, d'un mouvement de tête, lui montra une figure qui sortait du grand panneau de la goélette: c'était Orso qui venait jouir du clair de lune.

«Achevez donc votre complainte, dit miss Lydia, elle me faisait grand plaisir.»

Le matelot se pencha vers elle et dit fort bas:

«Je ne donne le rimbecco à personne.

— Comment? le…?»

Le matelot, sans répondre, se mit à siffler.

«Je vous prends à admirer notre Méditerranée, miss Nevil, dit Orso s'avançant vers elle. Convenez qu'on ne voit point ailleurs cette lune-ci.

— Je ne la regardais pas. J'étais tout occupée à étudier le corse. Ce matelot, qui chantait une complainte des plus tragiques, s'est arrêté au plus beau moment.»

Le matelot se baissa comme pour mieux lire sur la boussole, et tira rudement la pelisse de miss Nevil. Il était évident que sa complainte ne pouvait être chantée devant le lieutenant Orso.

«Que chantais-tu là, Paolo Francè? dit Orso; est-ce une ballata? un vocero? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin.

— Je l'ai oubliée, Ors' Anton'», dit le matelot.

Et sur-le-champ il se mit à entonner à tue-tête un cantique à la Vierge. Miss Lydia écouta le cantique avec distraction et ne pressa pas davantage le chanteur, se promettant bien toutefois de savoir plus tard le mot de l'énigme. Mais sa femme de chambre, qui, étant de Florence, ne comprenait pas mieux que sa maîtresse le dialecte corse, était aussi curieuse de s'instruire; et s'adressant à Orso avant que celle-ci pût l'avertir par un coup de coude:

«Monsieur le capitaine, dit-elle, que veut dire donner le rimbecco?

— Le rimbecco! dit Orso; mais c'est faire la plus mortelle injure à un Corse: c'est lui reprocher de ne pas s'être vengé. Qui vous a parlé de rimbecco?

— C'est hier à Marseille, répondit miss Lydia avec empressement, que le patron de la goélette s'est servi de ce mot.

— Et de qui parlait-il? demanda Orso avec vivacité.

— Oh! il nous contait une vieille histoire… du temps de…, oui, je crois que c'était à propos de Vannina d'Ornano?

— La mort de Vannina, je le suppose, mademoiselle, ne vous a pas fait beaucoup aimer notre héros, le brave Sampiero?

— Mais trouvez-vous que ce soit bien héroïque?

— Son crime a pour excuse les moeurs sauvages du temps; et puis Sampiero faisait une guerre à mort aux Génois: quelle confiance auraient pu avoir en lui ses compatriotes, s'il n'avait pas puni celle qui cherchait à traiter avec Gênes?

— Vannina, dit le matelot, était partie sans la permission de son mari; Sampiero a bien fait de lui tordre le cou.

— Mais, dit miss Lydia, c'était pour sauver son mari, c'est par amour pour lui, qu'elle allait demander sa grâce aux Génois.

— Demander sa grâce, c'était l'avilir! s'écria Orso.

— Et la tuer lui-même! poursuivit miss Nevil. Quel monstre ce devait être!

— Vous savez qu'elle lui demanda comme une faveur de périr de sa main. Othello, mademoiselle, le regardez-vous aussi comme un monstre?

— Quelle différence! il était jaloux; Sampiero n'avait que de la vanité.

— Et la jalousie, n'est-ce pas aussi de la vanité? C'est la vanité de l'amour, et vous l'excuserez peut-être en faveur du motif?»

Miss Lydia lui jeta un regard plein de dignité, et, s'adressant au matelot, lui demanda quand la goélette arriverait au port.

«Après-demain, dit-il, si le vent continue.

— Je voudrais déjà voir Ajaccio, car ce navire m'excède.»

Elle se leva, prit le bras de sa femme de chambre et fit quelques pas sur le tillac. Orso demeura immobile auprès du gouvernail, ne sachant s'il devait se promener avec elle ou bien cesser une conversation qui paraissait l'importuner.

«Belle fille, par le sang de la Madone! dit le matelot; si toutes les puces de mon lit lui ressemblaient, je ne me plaindrais pas d'en être mordu!»

Miss Lydia entendit peut-être cet éloge naïf de sa beauté et s'en effaroucha, car elle descendit presque aussitôt dans sa chambre. Bientôt après Orso se retira de son côté. Dès qu'il eut quitté le tillac, la femme de chambre remonta, et, après avoir fait subir un interrogatoire au matelot, rapporta les renseignements suivants à sa maîtresse: la ballata interrompue par la présence d'Orso avait été composée à l'occasion de la mort du colonel della Rebbia, père du susdit, assassiné il y avait deux ans. Le matelot ne doutait pas qu'Orso ne revînt en Corse pour faire la vengeance, c'était son expression, et affirmait qu'avant peu on verrait de la viande fraîche dans le village de Pietranera. Traduction faite de ce terme national, il résultait que le seigneur Orso se proposait d'assassiner deux ou trois personnes soupçonnées d'avoir assassiné son père, lesquelles, à la vérité, avaient été recherchées en justice pour ce fait, mais s'étaient trouvées blanches comme neige attendu qu'elles avaient dans leur manche juges, avocats, préfets et gendarmes.

«Il n'y a pas de justice en Corse, ajoutait le matelot, et je fais plus de cas d'un bon fusil que d'un conseiller à la cour royale. Quand on a un ennemi, il faut choisir entre les trois S.«

Ces renseignements intéressants changèrent d'une façon notable les manières et les dispositions de miss Lydia à l'égard du lieutenant della Rebbia. Dès ce moment il était devenu un personnage aux yeux de la romanesque Anglaise. Maintenant cet air d'insouciance, ce ton de franchise et de bonne humeur, qui d'abord l'avaient prévenue défavorablement, devenaient pour elle un mérite de plus, car c'était la profonde dissimulation d'une âme énergique, qui ne laisse percer à l'extérieur aucun des sentiments qu'elle renferme. Orso lui parut une espèce de Fiesque, cachant de vastes desseins sous une apparence de légèreté; et, quoiqu'il soit moins beau de tuer quelques coquins que de délivrer sa patrie, cependant une belle vengeance est belle; et d'ailleurs les femmes aiment assez qu'un héros ne soit pas homme politique. Alors seulement miss Nevil remarqua que le jeune lieutenant avait de fort grands yeux, des dents blanches, une taille élégante, de l'éducation et quelque usage du monde. Elle lui parla souvent dans la journée suivante, et sa conversation l'intéressa. Il fut longuement questionné sur son pays, et il en parlait bien. La Corse, qu'il avait quittée fort jeune, d'abord pour aller au collège, puis à l'école militaire, était restée dans son esprit parée de couleurs poétiques. Il s'animait en parlant de ses montagnes, de ses forêts, des coutumes originales de ses habitants. Comme on peut le penser, le mot de vengeance se présenta plus d'une fois dans ses récits, car il est impossible de parler des Corses sans attaquer ou sans justifier leur passion proverbiale. Orso surprit un peu miss Nevil en condamnant d'une manière générale les haines interminables de ses compatriotes. Chez les paysans, toutefois, il cherchait à les excuser, et prétendait que la vendette est le duel des pauvres. «Cela est si vrai, disait-il, qu'on ne s'assassine qu'après un défi en règle. Garde-toi, je me garde, telles sont les paroles sacramentelles qu'échangent des ennemis avant de se tendre des embuscades l'un à l'autre. Il y a plus d'assassinats chez nous, ajoutait-il, que partout ailleurs; mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble à ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers, mais pas un voleur.»

Lorsqu'il prononçait les mots de vengeance et de meurtre, miss Lydia le regardait attentivement, mais sans découvrir sur ses traits la moindre trace d'émotion. Comme elle avait décidé qu'il avait la force d'âme nécessaire pour se rendre impénétrable à tous les yeux, les siens exceptés, bien entendu, elle continua de croire fermement que les mânes du colonel della Rebbia n'attendraient pas longtemps la satisfaction qu'ils réclamaient.

Déjà la goélette était en vue de la Corse. Le patron nommait les points principaux de la côte, et, bien qu'ils fussent tous parfaitement inconnus à miss Lydia, elle trouvait quelque plaisir à savoir leurs noms. Rien de plus ennuyeux qu'un paysage anonyme. Parfois la longue-vue du colonel faisait apercevoir quelque insulaire, vêtu de drap brun, armé d'un long fusil, monté sur un petit cheval, et galopant sur des pentes rapides. Miss Lydia, dans chacun, croyait voir un bandit, ou bien un fils allant venger la mort de son père; mais Orso assurait que c'était quelque paisible habitant du bourg voisin voyageant pour ses affaires; qu'il portait un fusil moins par nécessité que par galanterie, par mode, de même qu'un dandy ne sort qu'avec une canne élégante. Bien qu'un fusil soit une arme moins noble et moins poétique qu'un stylet, miss Lydia trouvait que, pour un homme, cela était plus élégant qu'une canne, et elle se rappelait que tous les héros de lord Byron meurent d'une balle et non d'un classique poignard.

Après trois jours de navigation, on se trouva devant les Sanguinaires, et le magnifique panorama du golfe d'Ajaccio se développa aux yeux de nos voyageurs. C'est avec raison qu'on le compare à la baie de Naples; et au moment où la goélette entrait dans le port, un maquis en feu, couvrant de fumée la Punta di Girato, rappelait le Vésuve et ajoutait à la ressemblance. Pour qu'elle fût complète, il faudrait qu'une armée d'Attila vînt s'abattre sur les environs de Naples; car tout est mort et désert autour d'Ajaccio. Au lieu de ces élégantes fabriques qu'on découvre de tous côtés depuis Castellamare jusqu'au cap Misène, on ne voit, autour du golfe d'Ajaccio, que de sombres maquis, et derrière, des montagnes pelées. Pas une villa, pas une habitation. Seulement, çà et là, sur les hauteurs autour de la ville, quelques constructions blanches se détachent isolées sur un fond de verdure; ce sont des chapelles funéraires, des tombeaux de famille. Tout, dans ce paysage, est d'une beauté grave et triste.

L'aspect de la ville, surtout à cette époque, augmentait encore l'impression causée par la solitude de ses alentours. Nul mouvement dans les rues, où l'on ne rencontre qu'un petit nombre de figures oisives, et toujours les mêmes. Point de femmes, sinon quelques paysannes qui viennent vendre leurs denrées. On n'entend point parler haut, rire, chanter, comme dans les villes italiennes. Quelquefois, à l'ombre d'un arbre de la promenade, une douzaine de paysans armés jouent aux cartes ou regardent jouer. Ils ne crient pas, ne se disputent jamais; si le jeu s'anime, on entend alors des coups de pistolet, qui toujours précèdent la menace. Le Corse est naturellement grave et silencieux. Le soir, quelques figures paraissent pour jouir de la fraîcheur, mais les promeneurs du Cours sont presque tous des étrangers. Les insulaires restent devant leurs portes; chacun semble aux aguets comme un faucon sur son nid.