Colas BreugnonParte 6 de 23
Original em francês · tradução para inglês
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Là-dessus, ils se turent et burent, en grognant et boudant, accoudés sur la table tous deux, et se tournant le dos. Moi j’éclatai de rire. Alors, ils s’aperçurent que je n’avais rien dit, et je le remarquai, moi-même, à cet instant. Jusque-là, j’étais occupé à les voir, à les écouter, en m’amusant des arguments, en les mimant des yeux, du front, en répétant tout bas les mots, en remuant sans bruit la bouche, comme un lapin qui mâche un chou. Mais les deux enragés parleurs me sommèrent de déclarer pour lequel des deux j’étais. Je répondis:
—Pour tous les deux, et pour quelques autres encore. N’en est-il plus à discourir? Plus on est de fous, plus on rit et plus on rit, plus on est sage... Mes compères, quand vous voulez savoir ce que vous possédez, vous commencez par aligner sur une page tous vos chiffres; après, vous les additionnez. Pourquoi donc ne pas mettre au bout l’une de l’autre vos lubies? Toutes ensemble font peut-être la vérité. La vérité vous fait la nique, quand vous voulez l’accaparer. Le monde, enfants, a plus d’une explication: car chacune n’explique qu’un côté de la question. Je suis pour tous vos dieux, les païens, les chrétiens, et pour le dieu raison, par-dessus le marché.
À ces mots, tous les deux s’unissant contre moi, courroucés, m’appelèrent pyrrhonien et athée.
—Athée! que vous faut-il? que voulez-vous de moi? Votre Dieu ou vos dieux, votre loi ou vos lois veulent venir chez moi? Qu’ils viennent! Je les reçois. Je reçois tout le monde, je suis hospitalier. Le bon Dieu me plaît fort, et ses saints encore plus. Je les aime, les honore, et leur fais la risette; et (ce sont bonnes gens) ils ne refusent pas de venir avec moi faire un bout de causette. Mais, pour vous parler franc, un seul Dieu, je l’avoue, je n’en ai pas assez. Qu’y faire? je suis gourmand... on me met à la diète! J’ai mes saints, j’ai mes saintes, mes fées et mes esprits, ceux de l’air, de la terre, des arbres et des eaux; je crois à la raison; je crois aussi aux fous, qui voient la vérité; et je crois aux sorciers. J’aime bien à penser que la terre suspendue se balance dans les nues, et je voudrais toucher, démonter, remonter tous les beaux mécanismes de l’horloge du monde. Mais cela ne fait point que je n’aie du plaisir à écouter chanter les célestes grillons, les étoiles aux yeux ronds, et à épier l’homme au fagot dans la lune... Vous haussez les épaules? Vous, vous êtes pour l’ordre. Eh! l’ordre a bien son prix! Mais il n’est pas pour rien, et il se fait payer. L’ordre, c’est ne pas faire ce qu’on veut, et c’est faire ce qu’on ne voudrait pas. C’est se crever un œil, pour mieux voir avec l’autre. C’est abattre les bois pour y faire passer les grandes routes droites. C’est commode, commode... Mais bon Dieu! que c’est laid!! Je suis un vieux Gaulois: beaucoup de chefs, beaucoup de lois, tous frères, et chacun pour soi. Crois si tu veux, et laisse-moi, si je veux, ne pas croire ou croire. Honore la raison. Et surtout, mon ami, ne touche pas aux dieux! Il en bout, il en pleut, d’en haut, d’en bas, dessus nos nez, dessous nos pieds; le monde en est gonflé, comme laie en gésine. Je les estime tous. Et je vous autorise à m’en apporter d’autres. Mais je vous défie bien de m’en reprendre un seul, ni de me décider à lui donner congé; à moins que le coquin n’ait par trop abusé de ma crédulité.
Me prenant en pitié, Paillard et le curé demandèrent comment je pouvais retrouver mon chemin, au milieu de ce tohu-bohu.
—Je l’y trouve fort bien, dis-je; tous les sentiers me sont familiers, je m’y promène à l’aise. Quand je vais seul par la forêt, de Chamoux à Vézelay, croyez-vous donc que j’aie besoin de la grand-route? Je vais, je viens, les yeux fermés, par les chemins des braconniers; et si je suis peut-être arrivé le dernier, du moins j’apporte au gîte ma gibecière pleine. Tout y est à sa place, rangé, étiqueté: le bon Dieu à l’église, les saints dans leurs chapelles, les fées parmi les champs, la raison sous mon front. Ils s’entendent très bien: chacun a sa chacune, sa tâche et sa maison. Ils ne sont pas soumis à un roi despotique; mais, tels messieurs de Berne et leurs confédérés, ils forment tous entre eux des cantons alliés. Il en est de plus faibles, il en est de plus forts. Ne t’y fie pas pourtant! On a parfois besoin des faibles contre les forts. Et certes, le bon Dieu est plus fort que les fées. Tout de même, il lui faut aussi les ménager. Et le bon Dieu tout seul n’est pas plus fort que tous. Un fort trouve toujours un plus fort qui le croque. Croquant croqué. Oui-dà. On ne m’ôtera pas, voyez-vous, de l’idée, que le plus grand bon Dieu, nul ne l’a encore vu. Il est très loin, très haut, tout au fond, tout au haut. Comme notre sire roi. On connaît (trop) ses gens, intendants, lieutenants. Mais lui reste en son Louvre. Le bon Dieu d’aujourd’hui, celui que chacun prie, c’est comme qui dirait M. de Concini... Bon, ne me bourre point, Chamaille! Je dirai, pour ne point te fâcher, que c’est notre bon duc, M. de Nivernois. Que le Ciel le bénisse! Je l’honore et je l’aime. Mais devant le seigneur du Louvre, il se tient coi, et fait bien. Ainsi soit!
—Ainsi soit! dit Paillard; mais il n’est pas ainsi. Hélas! il s’en faut bien! «En l’absence du seigneur, se connaît le serviteur.» Depuis que notre Henri est mort, et le royaume en quenouille tombé, les princes jouent avec la quenouillette, la quenouilleuse... «Les jeux des princes plaisent à ceux-là qui les font...» Ces larrons vont pêcher dedans le grand vivier, et vider le trésor de l’or et des victoires futures endormies dans les coffres de l’Arsenal, que garde M. de Sully. Ah! que le vengeur vienne, qui leur fera cracher la tête, avec l’or qu’ils ont mangé!
Là-dessus nous en dîmes plus qu’il n’est prudent de le noter: car sur ce chant donné, nous étions tous d’accord. Et nous fîmes aussi quelques variations sur les princes enjuponnés, sur les cafards empantouflés, les gras prélats, et sur les moines fainéants. Je dois dire que Chamaille improvisait sur ce sujet les plus beaux chants, les plus brillants. Et le trio continua de marcher en mesure, tous trois comme une voix, quand nous prîmes pour thème, après les mielleux, les fielleux, après les faux dévots ceux-là qui le sont trop, les fanatiques de tout poil, huguenots, cagots, nigauds, ces imbéciles qui prétendent, pour imposer l’amour de Dieu, le faire entrer à coup de trique, ou bien de dague dans la peau! Le bon Dieu n’est pas un ânier, pour nous mener par le bâton. Qui veut se damner, qu’il se damne! Faut-il encore le tourmenter, de son vivant, et le brûler? Dieu merci, laissez-nous tranquilles! Que chacun vive, en notre France, et laisse vivre son prochain! Le plus impie est un chrétien: car Dieu est mort pour tous les hommes. Et puis, le pire et le meilleur, au bout du compte, ce sont deux pauvres animaux: orgueil ne sied ni dureté; ils se ressemblent, comme deux gouttes d’eau.
Après quoi, fatigués de parler, nous chantâmes, entonnant à trois voix un cantique à Bacchus, le seul dieu sur lequel moi, Paillard, le curé, nous ne discutions pas. Chamaille proclamait bien haut qu’il préférait celui-là à ces autres, que tous ces sales moines de Luther et Calvin et les prêchi-prêcha débitent en sermons. Bacchus, lui, est un dieu que l’on peut reconnaître, et digne de respect, un dieu de bonne souche, bien française... que dis-je? chrétienne, mes chers frères: car Jésus n’est-il pas, dans certains vieux portraits, parfois représenté en un Bacchus qui foule les grappes avec ses pieds? Buvons donc, mes amis, à notre Rédempteur, notre Bacchus chrétien, notre Jésus riant dont le beau sang vermeil coule sous nos coteaux et parfume nos vignes, nos langues et nos âmes, et verse son esprit doux, humain, généreux et railleur gentiment, dans notre claire France, au bon sens, au bon sang!
À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l’honneur du gai bon sens français qui se rit de l’excès en tout («Entre les deux s’assied le sage»... d’où vient qu’il sied souvent par terre), un grand bruit de portes fermées, de pas pesants dans l’escalier, de Jésus! de Joseph! d’ave, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l’invasion de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou «la Curée». Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et s’exclama:
—Holà! Holà! Au secours, monsieur le curé!
—Eh! grosse bête, qu’y a-t-il? demanda l’autre, impatienté.
—Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!
—Qui? Ces chenilles, qui s’en vont par les champs, en procession? Je te l’ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens!
—Ils vous menacent!
—Je m’en moque. Et de quoi? D’un procès devant l’official? Allons-y! Je suis prêt.
—Ah! mon monsieur, si ce n’était qu’un bon procès!
—Qu’est-ce donc? Parle!
—Ils sont là-bas, chez le grand Picq, qui font des signes cabalistiques, des ésorchixmes, comme on dit, et qui chantent: «Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le verger et dans la cave du curé!»
À ces mots, Chamaille bondit:
—Ah! ces maudits! Dans mon verger, leurs hannetons! Et dans ma cave... Ils m’assassinent! Ils ne savent plus qu’inventer! Ah! Seigneur, saint Simon, venez au secours de votre curé!
Nous tentâmes de le rassurer, nous riions bien!
—Riez! riez! nous cria-t-il. Si vous étiez à ma place, mes beaux esprits, nous ne ririez pas autant. Eh! parbleu, je rirais aussi, en votre peau: c’est bien commode! Mais je voudrais vous voir devant cette nouvelle, et préparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces garnements!... Leurs hannetons! c’est écœurant... Et leurs mulots!... Je n’en veux pas! Mais c’est à se casser la tête!
—Eh! quoi, lui dis-je, n’es-tu pas le curé? Que crains-tu? Désexorcise-toi! N’en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens? N’es-tu pas plus fort qu’eux?
—Hé! Hé! je n’en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah! mes amis! Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J’étais si bien, si confiant! Ah! rien n’est sûr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je suis pris. Ils me tiennent... Mon Héloïse, va, cours leur dire qu’ils s’arrêtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand, à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant (Fiat voluntas...) c’est moi qui passe par leur trente-six volontés!... Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J’en ai bu d’autres!...
Il se leva. Nous demandâmes:
—Où vas-tu donc?
—À la croisade, répondit-il, des hannetons.
IV
LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS
Avril.
Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d’abricotier, la branche blanche dont les bourgeons pointus, rosés, sont caressés par le soleil du frais matin, à ma fenêtre, en mon jardin. Quelle belle matinée! Quelle félicité de penser qu’on verra, qu’on voit cette journée! Je me lève, j’étire mes vieux bras où je sens la bonne courbature du travail acharné. Les quinze jours derniers, mes apprentis et moi, afin de rattraper les chômages forcés, nous avons fait voler les copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est malheureusement plus vorace que n’est l’appétit du client. Eh! l’on n’achète guère, on se presse encore moins de payer ce qu’on a commandé; les bourses sont saignées à blanc; n’y a plus de sang au fond des escarcelles; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs; la terre est bonne, celle dont je suis fait et celle où je vis (c’est la même). «Ara, ora et labora. Roi tu seras.» Ils sont tous rois, les Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi: car j’entends, dès ce matin, bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la danse sur l’enclume des marteaux des maréchaux, le couperet sur le tranchoir hacher les os, les chevaux à l’abreuvoir renifler l’eau, le savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les sabots pati-patoche, les fouets claquants, les bavardages des passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville travaillant, qui fait ahan: «Pater noster, nous pétrissons panem nostrum quotidien, en attendant que tu le donnes: c’est plus prudent...» Et sur ma tête, le beau ciel du bleu printemps, où le vent passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l’air frisquet. Et l’on dirait... c’est la jeunesse qui renaît! Elle revient, à tire-d’aile, du fond des temps, refaire son nid d’hirondelle sous l’auvent de mon vieux cœur qui l’attend. La belle absente, comme on l’aime, à son retour! Bien plus, bien mieux qu’au premier jour...
À ce moment, j’entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille, dont la voix aigre criait je ne sais quoi à je ne sais pas qui, peut-être à moi. (N’écoutais pas.) Mais la jeunesse effarouchée était partie. Au diable soit la girouette!... Elle, enragée (je dis: ma vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant:
—Que fais-tu là, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant, la gueule ouverte comme le trou d’une citerne? Tu fais peur aux oiseaux du ciel. Qu’attends-tu? Qu’une alouette toute rôtie tombe dedans, ou bien le pleur d’une hirondelle? Pendant ce temps, moi, je me tue, je souffle, je sue, je m’évertue, je peine comme un vieux cheval, pour servir cet animal!... Va, faible femme, c’est ton lot!... Eh bien, non, non, car le Très-Haut n’a pas dit que nous aurions toute la peine, et que Adam irait de-ci, de-là, flânant, et les mains derrière le dos. Je veux qu’il souffre aussi, et je veux qu’il s’ennuie. Si c’était autrement, s’il s’amusait, le gueux, il y aurait de quoi désespérer de Dieu! Par bonheur, je suis là, moi, afin d’accomplir ses saintes volontés. As-tu fini de rire? Au travail, si tu veux faire bouillir le pot!... Eh! voyez s’il m’écoute! Grouilleras-tu bientôt?
Avec un doux sourire, je dis:
—Mais oui, ma belle. Ce serait un péché de rester au logis, par ce matin joli.
Je rentre à l’atelier, je crie aux apprentis:
—Il me faut, mes amis, une pièce de bois, liant, doux, et serré. Je vais voir chez Riou, s’il a dans l’entrepôt quelque beau madrier. Hop! Cagnat! Robinet! Allons faire notre choix.
Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis:
—Chante toujours!
Mais ce dernier conseil n’était pas nécessaire. Quelle musique! Je sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait:
—Eh! maîtresse, on croirait qu’on s’en va-t-en voyage. Dans un petit quart d’heure, on sera de retour.
—Avec ce brigand-là, dit-elle, sait-on jamais!