Colas BreugnonParte 21 de 23
Original em francês · tradução para inglês
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—C’est le seul qui me reste.
Elle me dit encore des paroles aiguisées. Et je lui en servis d’aussi bien affilées. Nous avons tous les deux, langues de rémouleurs, nous repassons les mots sur la meule aux couteaux. Par bonheur, aux moments où l’on est plus méchant, on se dit, elle ou moi, une bonne drôlerie, et l’on rit; il n’est pas moyen de s’empêcher. Et tout est à recommencer.
Lorsqu’elle eut bien secoué le battant de sa langue (depuis un long moment, moi je n’écoutais plus), je lui dis:
—À présent, sonnons le couvre-feu. Nous reprendrons demain.
Elle me dit:
—Bonsoir. Tu ne veux donc pas?...
Bouche close.
—Orgueilleux! Orgueilleux! redit-elle.
—Écoute, ma mignonne. Je suis un orgueilleux, un Artaban, un paon, tout ce que tu voudras. Mais dis-moi franchement: si tu étais à ma place, que ferais-tu?
Elle réfléchit et dit:
—J’en ferais autant.
—Tu vois bien! Là-dessus, baise-moi, bonne nuit.
Elle m’embrassa en rechignant, elle s’en alla en marmonnant:
—C’est-y pas malheureux d’avoir reçu du Ciel deux caboches pareilles!
—C’est cela, dis-je, fais-lui la leçon, ma belle, à lui et non à moi.
—Je la ferai, dit-elle. Mais tu n’en seras pas quitte.
Et je n’en fus pas quitte. Le lendemain matin, elle recommença. Et je ne sais pas quelle fut la part du Ciel. Mais la mienne était belle.
Je fus comme un coq en pâte, les premiers jours. Chacun me choyait, gâtait; le Florimond lui-même était aux petits soins et me marquait plus d’égards qu’il ne m’en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi plus que je ne l’étais. Glodie me régalait de son petit caquet. J’avais le meilleur siège. À table, on me servait le premier. On m’écoutait, quand je voulais parler. J’étais très bien, très bien... Ouf! Je n’en pouvais plus. J’étais mal à mon aise; je ne tenais plus en place; je descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l’escalier de mon grenier. Chacun en était assommé. Martine, qui n’est point patiente, en tressautait, muette et crispée, en entendant mon pas craquer. Si c’eût été du moins l’été, j’eusse battu la campagne. Je la battais, mais au logis. L’automne était de glace; les grands brouillards couvraient les prés; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit. J’étais cloué sur place. Et cette place n’était pas la mienne, jour de Dieu! Ce pauvre Florimond avait un goût niais, avec prétention; Martine ne s’en souciait; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me choquaient; je souffrais; j’eusse voulu changer tout, de forme ou de place, les mains me démangeaient. Mais le propriétaire veillait: si je touchais du bout du doigt un de ses biens, c’était toute une affaire. Il y avait surtout dans la salle à manger une aiguière ornée de deux pigeons, se bécotant, et d’une demoiselle qui faisait la sucrée, avec son fade amant. J’en avais la nausée; je priais Florimond, au moins, de l’enlever de la table quand je mangeais; les morceaux s’arrêtaient dans mon goulet, je m’étranglais. Mais l’animal (c’était son droit) s’y refusait. Il était fier de son nougat; le plus grand art était pour lui une pièce montée. Et mes grimaces réjouissaient la maisonnée.
Que faire? Rire de moi; j’étais un sot, c’est sûr. Mais la nuit, je me retournais dans le lit comme une côtelette, tandis que sur le gril, sur mon toit, veux-je dire, sans arrêt la pluie grésillait. Et je n’osais me promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin, une fois que j’étais assis, les jambes nues, et méditant, dessus mon lit, je me dis: «Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment, mais je referai ma maison.»—À partir de ce moment, je fus plus gai: je conspirais. Je n’avais garde d’en parler à mes enfants: ils m’eussent dit qu’en fait d’habitation, je n’étais bon que pour les Petites-Maisons. Mais où trouver l’argent? Depuis Orphée et Amphion, les pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte échelle, bâtir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles. La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.
Je recourus sans hésiter à celle de l’ami Paillard. Le brave homme, à dire vrai, ne me l’avait point offerte. Mais comme bonnement j’ai plaisir à demander service à un ami, je crois qu’il en aura autant à le donner. Je profitai d’une éclaircie pour m’en aller à Dornecy. Le ciel était bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau mouillé. La terre vous collait aux pieds; et sur les champs tombaient, planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui dis, Paillard, inquiet, m’interrompit, en geignant sur le peu d’affaires, l’absence des recouvrements, manque d’argent, mauvais clients, tant et si bien que je lui dis:
—Mais, Paillard, veux-tu que je te prête un liard?
J’étais froissé. Il l’était plus. Et nous restâmes à bouder, en nous parlant, d’un air glacé, de ci, de ça, moi furieux, et lui honteux. Il regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n’est pas mauvais garçon; il m’aime, je le sais bien, parbleu; il n’eût pas demandé mieux que de me donner son argent, s’il ne lui en avait rien coûté; et même, en insistant, j’eusse obtenu de lui ce que j’aurais voulu; mais ce n’est pas sa faute, s’il porte dans sa peau trois siècles de fesse-mathieux. On peut être bourgeois et généreux, sans doute: cela se voit parfois, ou bien s’est vu, dit-on; mais pour tout bon bourgeois, le premier mouvement, quand on touche à sa bourse, est de répondre non. L’ami Paillard eût donné gros, en ce moment, pour dire oui; mais pour cela, il eût fallu que je lui fisse de nouveau des avances: je n’avais garde. J’ai mon orgueil; quand je demande à un ami, je crois lui faire un grand plaisir; et s’il hésite, je n’en veux plus, tant pis pour lui! Donc nous parlâmes d’autre chose, d’un ton bourru, et le cœur gros. Je refusai de déjeuner (je le navrais). Je me levai. La tête basse, jusqu’au seuil, il me suivit. Mais au moment d’ouvrir la porte, je n’y tins plus, je lui passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l’embrassai. Il me le rendit bien. Timidement, il dit:
—Colas, Colas, veux-tu?...
Je fis:
—N’en parlons plus.
(Je suis têtu).
—Colas, reprit-il, l’air penaud, déjeune au moins.
—Pour ça, dis-je, c’est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.
Nous mangeâmes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins pas sur ma décision. Je sais bien que j’en étais le premier puni. Mais il l’était aussi.
Je m’en revins à Clamecy. Il s’agissait de rebâtir mon logement, sans ouvriers et sans argent. Ce n’était pas pour m’arrêter. Ce que j’ai vissé sous mon front n’est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par visiter soigneusement l’emplacement de l’incendie, faisant le tri de tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat. Puis j’allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher, gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et saignante, où l’on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se pourrait que j’eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce n’était pas permis: il se peut aussi. Mais si l’on ne devait jamais faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont à la ville, et c’est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va sans dire. Et l’on n’abuse pas, on pense: «Après moi, les autres.» Mais prendre n’était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j’en vins à bout, l’un me prêtant son char, l’autre ses bœufs, ou ses outils, ou plutôt un coup de main, parce qu’il n’en coûte rien. On peut tout demander au prochain, voire sa femme, hors qu’il vous donne son argent. Je le comprends l’argent est ce qu’on peut avoir, ce qu’on aura, ce qu’on aurait avec l’argent, tout ce qu’on rêve; le reste, on l’a: on ne l’a guère.
Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour! et les plus indulgents me conseillaient d’attendre au moins jusqu’au printemps. Mais je n’écoutais rien; rien ne me plaît autant que de faire enrager les gens et les régents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi seul, et l’hiver, bâtir une maison! Mais il me suffisait d’une cabane, un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de l’être si je veux, et de ne l’être point, quand il me plaît. Je suis bavard, j’aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures: de tous mes compagnons, c’est le meilleur, j’y tiens; et pour le retrouver, je m’en irais nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C’était donc pour m’entretenir avec moi, tout à loisir, que je m’obstinais à construire, en dépit du qu’en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes enfants...
Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d’octobre, que la ville s’encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés la bave d’argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d’en bas je n’étais arrivé. Binet criait:
—Il s’est tué!
On accourait me relever. J’étais vexé. Je dis:
—Eh! je l’ai fait exprès...
Je voulus me lever seul. Aïe! la cheville, la chevillette! Je retombai... La chevillette était cassée. Sur un brancard on m’emporta. Martine, auprès, levait les bras; les voisines m’escortaient, se lamentant et commentant l’événement; nous avions l’air d’un saint tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne ménageaient leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort. Moi, je ne l’étais pas, mais je feignis de l’être: c’était le mieux pour ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l’air doux, immobile, la tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais dans mon cœur, tout en faisant le beau...
XIII
LA LECTURE DE PLUTARQUE
Fin d’octobre.
Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu, ne pouvais-tu me casser, si cela t’amusait, une côte ou un bras, et me laisser mes piliers? Je n’en aurais pas moins geint, mais non geint, écroulé. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit béni!) On dirait qu’il ne cherche qu’à vous faire enrager. Il sait que plus m’est chère que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu’amour et qu’amitié, celle que j’ai conquise, la fille non des dieux, mais des hommes, ma liberté. C’est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le mâtin), il m’a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le dos, ainsi qu’un scarabée, les toiles d’araignée, les poutres du grenier. C’est là ma liberté!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore, mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons, encore un tour, comme on fait aux poulets que l’on tourne à la broche!... À présent, tu me tiens? Et l’esprit, qu’en fais-tu? Aga, le voilà parti, avec ma fantaisie! Tâche de les rattraper. Il te faudra de bonnes jambes. Ma commère fantaisie n’a pas la cuisse cassée. Allons, cours, mon ami!...
Je dois dire que d’abord, je fus de méchante humeur. La langue m’était laissée, j’en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là, m’approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui venaient me voir me le cornaient aux oreilles:
—On te l’avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat? Un barbon de ton âge! On t’avait averti. Mais tu ne veux rien entendre. Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent! Tu ne l’as pas volé...
Belle consolation! Quand vous êtes misérable, s’évertuer à prouver, pour vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot! La Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir, ils s’étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations, sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu’à cette moutarde de Glodie, qui me dit:
—Tu n’as pas été sage, grand-père, c’est bien fait! Je lui lançai mon bonnet, je criai:
—Foutez-moi le camp!
Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne fille, insistait pour qu’on mît mon matelas en bas, dans l’arrière-boutique. Mais moi (j’avoue qu’au fond, j’en eusse été bien aise), mais moi, quand j’ai dit non une fois, crebleu, c’est non! Et puis, on n’aime pas, quand on est impotent, à se montrer aux gens. La Martine, inlassable, revenait à la charge: harcelante, comme sont les mouches et les femmes. Si elle n’eût tant parlé, je pense que j’aurais cédé. Mais elle y mettait trop d’obstination: si j’avais consenti, elle eût, du matin au soir, trompetté sa victoire. Je l’envoyai promener. Et naturellement, c’est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu; on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas, c’est toi qui l’as voulu!...
Mais la raison, la vraie, pour quoi je m’obstinais, je ne la disais pas. Quand on n’est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de gêner, on ne veut rien leur devoir. C’est un mauvais calcul, si l’on veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier... On m’oubliait très bien. On ne me voyait plus? On ne venait plus me voir. Même Glodie me laissait. Je l’entendais qui riait, en bas; et dans mon cœur, je riais, en l’entendant; mais je soupirais aussi: car j’aurais bien voulu savoir pourquoi elle riait... «L’ingrate!» Je l’accusais, et je pensais qu’à sa place, j’en aurais fait autant... «Amuse-toi, ma belle!»... Seulement, pour s’occuper, quand on ne peut plus bouger, il faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.
Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je ne le reçus pas trop bien. Il était là devant moi, assis au pied du lit. Il tenait précieusement un livre empaqueté. Il tâchait de causer, et tâtait sans succès un sujet, et puis l’autre. Je leur tordais le cou à tous, d’un mot, l’air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait, tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta coi, et n’osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais:
—«Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m’avais prêté l’argent que je demandais, je n’aurais pas été contraint à faire le maçon. Je me suis cassé la jambe: attrape! C’est bien fait! Car c’est ta ladrerie qui m’a mis où je suis.»
Donc, il ne se risquait plus à m’adresser un mot; et moi, qui me forçais aussi à tenir ma langue et qui mourais d’envie de la remuer, j’éclatai:
—Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d’un mourant? On ne vient pas chez les gens, pour se taire, que diable! Allons, parle, ou va-t’en! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu’est-ce que tu tiens là?
Le pauvre homme se leva:
—Je vois bien que je t’irrite, Colas. Et je m’en vas. J’avais porté ce livre... vois-tu, c’est un Plutarque, Vie des Hommes illustres, translaté en françois par l’évêque d’Auxerre, messire Jacques Amyot. Je pensais...
(Il n’était pas encore tout à fait décidé)...
...que peut-être tu trouverais...
(Dieu! que cela lui coûtait!)...
...plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie...
Moi, qui savais combien ce vieux thésauriseur, qui chérissait ses livres encore plus que ses écus, souffrait de les prêter (lorsqu’on en touchait un, dans sa bibliothèque, il vous faisait une mine d’amoureux déconfit, qui verrait un soudard prendre la gorge à sa belle), je fus touché de la grandeur du sacrifice. Je dis:
—Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal; je t’ai bien rabroué. Allons, viens m’embrasser.
Je l’embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le reprendre.
—Tu en auras grand soin?
—Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit à regret, l’air pas trop rassuré.
Et je restai avec Plutarque de Chéronée, un volume petit, ventru, plus gros que long, de mille et trois cents pages, bien serrées et bondées: on avait empilé les mots comme du blé dans un sac. Je me dis:
—Il y a là de quoi manger pendant trois ans, et sans arrêt, pour trois baudets.
D’abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres, dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu’un brin de persil au nez. Je pensais:
—Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi bien qu’eux? Que l’homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu’en tous les pays, les grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits se rient des grands? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs discours. J’aime bien l’éloquence; mais je les préviens d’avance qu’ils ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...
Là-dessus, je feuilletai le livre, d’un air condescendant, en laissant distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis, quelle pêche!... Le bouchon ne flottait pas sur l’eau qu’il s’enfonçait, et je retirais de là quelles carpes, quels brochets! Des poissons inconnus, d’or, d’argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour d’eux une pluie d’étincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue!... Moi, qui les croyais morts!... À partir de ce moment, le monde aurait pu crouler, je n’eusse rien remarqué; je regardais ma ligne: ça mordait, ça mordait! Quel monstre va sortir de l’onde, cette fois?... Et vlan! le beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au soleil!... Les jours que j’ai passés là (les jours ou les semaines?) sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie!
Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi la vision merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d’Orient, et les neiges d’antan!...
Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d’Antoine, qui s’en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses putains, pour bâfrer à l’orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d’amour, et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les femmes tels des cabris sautant... N’est-ce pas une merveille? La reine Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu’on avait mal aux yeux, lorsqu’on la regardait, à la barbe d’Antoine, d’Alex ou d’Artaxerce, je les ai, s’il me plaît, j’en jouis, je les possède. J’entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane, j’emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée; avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle pour ma belle-mère (la curieuse affaire!), j’extermine les Gaules, je viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu’il m’en coûte une goutte de sang.
Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m’apporte des Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés... les beaux drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c’est à moi, tout cela. Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...
Quel carnaval est-ce là? Il semble que je sois tour à tour tous ces masques. Je me coule en leur peau, je m’ajuste leurs membres, leurs passions; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je mène la musique, je suis le bon Plutarque; c’est moi, oui-dà, c’est moi qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n’est-ce pas?) ces petites drôleries... Qu’il est beau de sentir la musique des mots et la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l’espace, libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L’esprit, mais c’est le bon Dieu! Loué soit le Saint-Esprit!...