Colas BreugnonParte 17 de 23
Original em francês · tradução para inglês
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Vers huit heures du soir, en ville j’arrivai. Sous des nuages d’or le soleil rouge était couché. La nuit commençait à peine. Quelle belle nuit d’été! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde, à la porte du Marché. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un chat maigre rongeait du pain; se hérissa, quand il me vit, puis détala. Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je dis:
—Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.
Mais voici, j’entendis que derrière les volets, on épiait, au bruit de mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai:
—Ouvrez!
Nul ne bougea. J’allai à une autre maison. Je frappai de nouveau, du pied et du bâton. Nul n’ouvrit. J’entendis, dedans, un frr frr de souris. Maintenant, j’avais compris.
—Ils se terrent, les marmiteux! Feste-Dieu, je m’en vais leur mordre les fesses!
Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire, et je criai:
—Hé! vieux frère! Denis Saulsoy, nom de nom! Je vas tout casser. Ouvre donc! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.
Aussitôt, comme par magie (on eût dit qu’une fée de sa baguette eût touché les croisées), tous les volets s’ouvrirent, et je vis, tout du long de la rue du Marché, au rebord des fenêtres, alignées tout du long ainsi que des oignons, des faces effarées, qui me dévisageaient. Elles me regardaient, regardaient, regardaient... Je ne me savais pas si beau: je me tâtai. Puis, leurs traits contractés soudain se détendirent. Ils avaient l’air contents.
—Braves gens, comme ils m’aiment! pensai-je, sans me dire que leur bonheur venait de ce que ma présence, à cette heure, en ce lieu, les rassurait un peu.
Lors, s’engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous parlaient à la fois; et tout seul contre tous, je donnais la réplique.
—D’où viens-tu? Que fis-tu? Que vis-tu? Que veux-tu? Comment pus-tu entrer? Par où pus-tu passer?
Je dis:
—Holà! Holà! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue vous reste, si vous avez perdu le cœur et les jarrets. Çà, que faites-vous-là haut? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrés?
Mais au lieu de répondre, ils demandaient:
—Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontré?
—Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous êtes tous au nid?
—Les brigands.
—Les brigands?
—Ils pillent, brûlent tout.
—Où cela?
—En Béyant.
—Allons les arrêter! Qu’avez-vous à rester dans votre poulailler?
—Nous gardons la maison.
—La meilleure façon de garder sa maison, c’est de défendre celle des autres.
—Le plus pressé d’abord. Chacun défend le sien.
—Je connais le refrain: «J’aime bien mes voisins, mais je n’ai cure d’eux»... Malheureux! Les brigands, vous travaillez pour eux. Après les autres, vous. Chacun aura son tour.
—Monsieur Racquin a dit qu’en ce danger, le mieux était de rester coi, faire la part du feu, en attendant que l’ordre soit rétabli.
—Par qui?
—Par M. de Nevers.
—D’ici là, sous le pont il coulera de l’eau. M. de Nevers a ses affaires. Devant qu’il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons, enfants, venez! Il n’a droit à sa peau, qui ne la défend!
—Les autres sont nombreux, armés.
—On crie toujours le loup plus grand qu’il n’est.
—Nous n’avons plus de chefs.
—Soyez-les.
Ils continuaient de jaser, de l’une à l’autre fenêtre, comme des oiseaux perchés! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je m’impatientai:
—Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en l’air, à me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la sérénade, tandis qu’avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j’ai à vous dire ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s’il en reste là-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.
Moitié riant, moitié jurant, une porte s’entrebâilla, puis l’autre; un nez prudent s’aventura; suivit, la bête; et sitôt que l’on vit un mouton hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me regarder sous le nez:
—Et tu es bien guéri?
—Sain comme un chou cabus.
—Et nul ne t’a fait noise?
—Nul, hors un troupeau d’oies, qui sifflaient après moi. De me voir sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m’aimaient davantage. Je dis:
—Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont. Non, il n’y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... Çà, en voilà assez! Demain, vous verrez plus clair. L’heure nous presse, allons, laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer?
Gangnot dit:
—Dans ma forge.
Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la déchirure, le silence rentra. J’en profitai, je dis:
—Ménageons notre souffle. Je sais déjà l’histoire. Les brigands sont chez nous. Bien! Mettons-les dehors.
Ils dirent:
—Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.
Je dis:
—Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d’autres boire, ils n’aiment pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu, un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point que tel qui n’est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et des mauvais. Allons, comme le Maître, «ab haedis scindere oves».
—Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l’échevin, nous défend de bouger! C’est à lui qu’appartient, en l’absence des autres, lieutenant, procureur, d’assurer l’ordre en la cité.
—Le fait-il?
—Il prétend...
—Le fait-il, oui ou non?
—Cela se voit assez!
—Alors, nous, faisons-le.
—M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés. L’émeute restera cantonnée aux faubourgs.
—Et comment le sait-il?
—Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé!
—Mais ce pacte, c’est un crime!
—C’est, dit-il, pour les endormir.
—Les endormir, eux, ou bien vous?
Gangnot frappa de nouveau son enclume (c’était son geste à lui, sa façon pour parler de se claquer la cuisse), et dit:
—Il a raison.
Tous avaient l’air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant le nez:
—Si l’on disait tout ce qu’on pense, on aurait long à raconter.
—Eh! que ne parles-tu? fis-je. Que ne parlez-vous? Nous sommes entre frères. Qu’est-ce que vous craignez?
—Les murs ont des oreilles.
—Quoi! vous en êtes là?... Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en travers de la porte, mon gars! Le premier qui voudra ou sortir ou entrer, enfonce-lui le crâne dans l’estomac! Que les murs aient ou non des oreilles pour épier, je réponds qu’ils n’auront de langue pour rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin d’exécuter l’arrêt que l’on va prendre. Et maintenant, parlez! Qui se tait est un traître.
Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoulées éclataient comme des fusées. Ils criaient, en montrant le poing:
—Ce coquin de Racquin, il nous tient! Le Judas nous a vendus, nous et nos biens. Mais que faire! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force, la police lui appartient.
Je dis:
—Où niche-t-il?
—À la maison de ville. Il y gîte, jour et nuit, pour plus de sûreté, entouré d’une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent peut-être autant qu’ils veillent sur lui.
—Bref, il est prisonnier? Très bien, dis-je, nous allons, de ce pas, d’abord le délivrer. Gangnot, ouvre la porte!
Ils ne paraissaient pas encore bien décidés.
—Qu’est-ce qui vous arrête?
Saulsoy dit, se grattant la tête:
—C’est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon, après tout, nous n’avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher contre la loi, c’est oui-dà se charger d’une lourde...
Je dis:
—...Res-pon-sa-bi-li-té? Eh bien, je la prends, moi. Ne t’inquiète pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par l’assommer; après je lui demande comment est-ce qu’il se nomme; et s’il est procureur, ou pape, ainsi soit-il! Amis, faites de même. Quand l’ordre est le désordre, il faut bien que le désordre fasse l’ordre et sauve la loi.
Gangnot dit:
—Je viens avec toi.
Le marteau sur l’épaule, avec ses mains énormes (quatre doigts à la gauche, l’index écrasé manquait), bigle d’un œil, noir de peau, droit de corps et large comme un tonneau, il avait l’air d’une tour qui marche. Et par-derrière, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son harnachement. Car pour dire la vérité, en arrivant sur la grand-place, nous étions assez clairsemés. Mais ceux qui restent sont les bons.
Par chance, la porte de l’hôtel de ville était ouverte: le berger était si sûr que ses moutons se laisseraient jusqu’au dernier raser la laine sans bêler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de l’innocence, après avoir très bien dîné. Notre assaut n’eut donc rien, je l’avoue, d’héroïque. Nous n’eûmes qu’à cueillir, comme on dit, la pie au nid. Nous l’en tirâmes proprement, nu et sans chausses, comme un lapin sans peau. Le Racquin était gras, la face ronde et rose, des coussinets de chair au front, dessus les yeux, l’air doucereux, pas bon ni bête. Il nous le fit bien voir. Dès le premier instant, il sut, à n’en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu’un éclair de peur et de colère dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des paupières. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d’une voix d’autorité, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison de la loi.
Je lui dis:
—Pour t’arracher de son lit.
Il s’emporta. Saulsoy lui dit:
—Maître Racquin, ce n’est plus l’heure de menacer. Vous êtes ici l’accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.
Il changea subito de musique.
—Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m’explique ce que vous voulez de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas resté ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j’ai dû tenir tête à l’émeute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause des maux que j’essaie de panser?
Je dis:
—«Médecin avisé fait, dit-on, plaie puante.» Ainsi fais-tu, Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l’émeute et tu nourris la peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t’entends avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître, est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier? Que veux-tu qu’on te mette au cou? Quel écriteau? «Voilà l’homme qui vendit sa ville pour trente deniers»... Pour trente deniers? Pas si sot! Les prix ont augmenté, depuis l’Iscariot. Ou: «Voici l’échevin qui, pour sauver sa peau, mit à l’encan celle de ses concitoyens»?
Il s’emporta, et dit:
—J’ai fait ce que j’ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la peste a passé, je les brûle. C’est la loi.
—Et tu taxes de peste, tu marques d’une croix les maisons de tous ceux qui ne sont point pour toi! «Qui veut noyer son chien...» Sans doute, c’est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons empestées?
—Je ne puis l’empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards ensuite en crèvent comme des rats? C’est coup double. Bon débarras!
—Il va nous dire qu’il combat la peste avec les pillards, et les pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur la ville détruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal, nul ne demeure que le médecin... Eh bien, maître Racquin, à partir d’aujourd’hui, nous ferons de tes soins l’économie, nous nous soignerons nous-mêmes; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te réservons...
Gangnot dit:
—Ton lit au cimetière.
Ce fut comme si dans une meute un os était tombé. Sur la proie ils se lancèrent, en hurlant; et l’un criait:
—Nous allons coucher l’enfant!
Le gibier, par bonheur, se sauva dans l’alcôve; et, appuyé au mur, hagard, il regardait les museaux prêts à mordre. Moi, je retins les chiens:
—Tout beau! Laissez-moi faire!
Ils restaient en arrêt. Le misérable, nu, rose comme un goret, grelottait de frayeur et de frais. J’eus pitié. Je lui dis:
—Allons, passe tes chausses! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.
Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l’accalmie, pour leur parler raison. L’animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents, et l’œil mauvais: car il sentait que le danger s’éloignait. Quand il fut habillé, sûr que ce ne serait encore pour aujourd’hui qu’on happerait le lièvre, il redevint vaillant et il nous insulta; il nous nomma rebelles et menaça de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui dis:
—Tu ne l’es plus. Magistrat, je te destitue.
Alors, ce fut contre moi qu’il tourna sa colère. Le désir de se venger était plus fort que la prudence. Il dit qu’il me connaissait bien, que c’était moi dont les conseils avaient tourné les cerveaux faibles de ces mutins, qu’il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que j’étais un scélérat. Dans sa rage bredouillante, d’une voix aigre et sifflante, il déchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot dit:
—Faut-il l’assommer?
Je dis:
—Tu fus bien inspiré, Racquin, de m’avoir ruiné. Tu le sais bien, gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupçon que j’agis par vengeance, pour l’incendie de ma maison. Et pourtant le collier de chanvre siérait à ta beauté. Mais nous laissons à d’autres le soin de t’en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L’important, c’est qu’on te tient. Tu n’es plus rien. Nous t’arrachons ta belle robe d’échevin. C’est nous qui prenons en main le gouvernail et l’aviron.
Il bégaya:
—Tu sais, Breugnon, ce que tu risques? Je lui réponds:
—Je le sais, mon garçon, ma tête. Et je la mets au jeu,—au jeu de qui perd gagne. Si je la perds, la cité gagne.
On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa un vieux sergent, enfermé trois jours avant, pour avoir refusé d’obéir à son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, à présent que le coup était fait, disaient tous qu’il était bien fait, et qu’ils avaient toujours pensé que le Racquin était un traître. À beau penser qui n’agit point!