Arsène Lupin, gentleman-cambrioleurParte 14 de 18
Original em francês · tradução para inglês
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Arsène ne tarda pas à s'apercevoir que son poste de secrétaire ressemblait furieusement à une sinécure. En deux mois, il n'eut que quatre lettres insignifiantes à recopier et ne fut appelé qu'une fois dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le titulaire de cette sinécure ne devait pas être jugé digne de figurer auprès du député Anquety, ou du bâtonnier Grouvel, car on omit de le convier aux fameuses réceptions mondaines.
Il ne s'en plaignit point, préférant de beaucoup garder sa modeste petite place à l'ombre, et se tint à l'écart, heureux et libre. D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et présenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins hermétiquement fermé. C'était un énorme bloc de fonte et d'acier, à l'aspect rébarbatif, et contre quoi ne pouvaient prévaloir ni les limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.
Arsène Lupin n'était pas entêté.
—Où la force échoue, la ruse réussit, se dit-il. L'essentiel est d'avoir un œil et une oreille dans la place.
Il prit donc les mesures nécessaires, et après de minutieux et pénibles sondages à travers le parquet de sa chambre, il introduisit un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette d'approche, il espérait voir et entendre.
Dès lors il vécut à plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit souvent les Imbert en conférence devant le coffre, compulsant des registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tâchait, pour savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il surveillait leurs gestes, il épiait leurs paroles. Que faisaient-ils de la clef? La cachaient-ils?
Un jour, il descendit en hâte, les ayant vus qui sortaient de la pièce sans refermer le coffre. Et il entra résolument. Ils étaient revenus.
—Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis trompé de porte.
Mais Gervaise se précipita, et l'attirant:
—Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'êtes-vous pas chez vous ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous vendre? De l'Extérieure ou de la Rente?
—Mais, l'opposition? objecta Lupin, très étonné.
—Oh! elle ne frappe pas tous les titres.
Elle écarta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles ceinturés de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.
—Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de l'Extérieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?
Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans cette liasse, au hasard, un papier. C'était un titre 3% de 1.374 francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'après-midi, accompagné de son secrétaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha quarante-six mille francs.
Quoi qu'en eût dit Gervaise, Arsène Lupin ne se sentait pas chez lui. Bien au contraire, sa situation dans l'hôtel Imbert le remplissait de surprise. À diverses occasions, il put constater que les domestiques ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le désignait toujours ainsi: «Vous préviendrez monsieur... Est-ce que monsieur est arrivé?» Pourquoi cette appellation énigmatique?
D'ailleurs, après l'enthousiasme du début, les Imbert lui parlaient à peine, et, tout en le traitant avec les égards dûs à un bienfaiteur, ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considérer comme un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son isolement, comme si cet isolement était une règle édictée par lui, un caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il entendit Gervaise qui disait à deux messieurs:
—C'est un tel sauvage!
Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonçant à s'expliquer les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'exécution de son plan. Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le hasard ni sur une étourderie de Gervaise que la clef du coffre ne quittait pas, et qui, au surplus, n'eût jamais emporté cette clef sans avoir préalablement brouillé les lettres de la serrure. Ainsi donc il devait agir.
Un événement précipita les choses, la violente campagne menée contre les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie. Arsène Lupin assista aux péripéties du drame, aux agitations du ménage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.
Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti. Lui, s'étendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.
Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'étant pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte qui desservait la cour. Il en possédait une clef.
Mais le sixième jour il apprit que les Imbert, en réponse aux insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient proposé qu'on ouvrît le coffre et qu'on en fît l'inventaire.
—C'est pour ce soir, pensa Lupin.
Et en effet, après le dîner, Ludovic s'installa dans son bureau. Gervaise le rejoignit. Ils se mirent à feuilleter les registres du coffre.
Une heure s'écoula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier étage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.
—Allons-y, murmura Lupin.
Il ouvrit sa fenêtre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la nuit sans lune et sans étoile, était obscur. Il tira de son armoire une corde à nœuds qu'il assujettit à la rampe du balcon, enjamba et se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttière, jusqu'à la fenêtre située au-dessous de la sienne. C'était celle du bureau, et le voile épais des rideaux molletonnés masquait la pièce. Debout sur le balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'œil aux aguets.
Tranquillisé par le silence, il poussa légèrement les deux croisées. Si personne n'avait eu soin de les vérifier, elles devaient céder à l'effort, car lui, au cours de l'après-midi, en avait tourné l'espagnolette de façon qu'elle n'entrât plus dans les gâches.
Les croisées cédèrent. Alors, avec des précautions infinies, il les entrebâilla davantage. Dès qu'il put glisser la tête, il s'arrêta. Un peu de lumière filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperçut Gervaise et Ludovic assis à côté du coffre.
Ils n'échangeaient que de rares paroles et à voix basse, absorbés par leur travail. Arsène calcula la distance qui le séparait d'eux, établit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les réduire l'un après l'autre à l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le temps d'appeler au secours, et il allait se précipiter, lorsque Gervaise dit:
—Comme la pièce s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre au lit. Et toi?
—Je voudrais finir.
—Finir! Mais tu en as pour la nuit.
—Mais non, une heure au plus.
Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passèrent. Arsène poussa la fenêtre un peu plus. Les rideaux frémirent. Il poussa encore. Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonflés par le vent, se leva pour fermer la fenêtre...
Il n'y eut pas un cri, pas même une apparence de lutte. En quelques gestes précis, et sans lui faire le moindre mal, Arsène l'étourdit, lui enveloppa la tête avec le rideau, le ficela, et de telle manière que Ludovic ne distingua même pas le visage de son agresseur.
Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une voiture stationnait dans la rue.
—Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.
Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidèrent le coffre. Puis Arsène monta dans sa chambre, enleva la corde, effaça toute trace de son passage. C'était fini.
Quelques heures après, Arsène Lupin, aidé de son compagnon, opéra le dépouillement des portefeuilles. Il n'éprouva aucune déception, l'ayant prévu, à constater que la fortune des Imbert n'avait pas l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas par centaines, ni même par dizaines. Mais enfin le total formait encore un chiffre très respectable, et c'étaient d'excellentes valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'État, Suez, mines du Nord, etc.
Il se déclara satisfait.
—Certes, dit-il, il y aura un rude déchet quand le temps sera venu de négocier. On se heurtera à des oppositions, et il faudra plus d'une fois liquider à vil prix. N'importe, avec cette première mise de fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de réaliser quelques rêves qui me tiennent au cœur.
—Et le reste?
—Tu peux le brûler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard, et nous attendrons le moment propice.
Le lendemain Arsène pensa qu'aucune raison ne l'empêchait de retourner à l'hôtel Imbert. Mais la lecture des journaux lui révéla cette nouvelle imprévue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.
L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennité. Les magistrats y trouvèrent ce qu'Arsène Lupin avait laissé... peu de chose.
Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne à certains d'entre eux l'intervention d'Arsène Lupin. J'en tiens le récit de lui-même, un jour qu'il était en veine de confidence.
Ce jour-là, il se promenait de long en large dans mon cabinet de travail, et ses yeux avaient une petite fièvre que je ne leur connaissais pas.
—Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?
Sans me répondre directement, il reprit:
—Il y a dans cette affaire des secrets impénétrables. Ainsi, même après l'explication que je vous ai donnée, que d'obscurités encore! Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profité du secours que je leur apportais involontairement? Il était si simple de dire: «Les cent millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on les a volés»!
—Ils ont perdu la tête.
—Oui, voilà, ils ont perdu la tête... D'autre part, il est vrai...
—Il est vrai?...
—Non, rien.
Que signifiait cette réticence? Il n'avait pas tout dit, c'était visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il répugnait à le dire. J'étais intrigué. Il fallait que la chose fût grave pour provoquer de l'hésitation chez un tel homme.
Je lui posai des questions au hasard.
—Vous ne les avez pas revus?
—Non.
—Et il ne vous est pas advenu d'éprouver, à l'égard de ces deux malheureux, quelque pitié?
—Moi! proféra-t-il en sursautant.
Sa révolte m'étonna. Avais-je touché juste? J'insistai:
—Évidemment. Sans vous, ils auraient peut-être pu faire face au danger... ou du moins partir les poches remplies.
—Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?
—Dame!
Il frappa violemment sur ma table.
—Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?
—Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment quelconque...
—Un sentiment quelconque pour des gens...
—Pour des gens à qui vous avez dérobé une fortune.
—Quelle fortune?
—Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...
—Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai dérobé des paquets de titres, n'est-ce pas? une partie de leur héritage? voilà ma faute? voilà mon crime?
«Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas deviné qu'ils étaient faux, ces titres?... vous entendez?
ILS ÉTAIENT FAUX!
Je le regardai, abasourdi.
—Faux, les quatre ou cinq millions.
—Faux, s'écria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les Villes de Paris, les fonds d'État, du papier, rien que du papier! Pas un sou, je n'ai pas tiré un sou de tout le bloc! Et vous me demandez d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont roulé comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plumé comme la dernière de leurs dupes, et la plus stupide!
Une réelle colère l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre blessé.
—Mais, d'un bout à l'autre, j'ai eu le dessous! dès la première heure! Savez-vous le rôle que j'ai joué dans cette affaire, ou plutôt le rôle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'André Brawford! Oui, mon cher, et je n'y ai vu que du feu!
«C'est après, par les journaux, et en rapprochant certains détails, que je m'en suis aperçu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au monsieur qui a risqué sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches, eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!
«N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxième étage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'était Brawford, et Brawford, c'était moi! Et grâce à moi, grâce à la confiance que j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prêtaient, et les notaires engageaient leurs clients à prêter! Hein, quelle école pour un débutant! Ah! je vous jure que la leçon m'a servi!
Il s'arrêta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton exaspéré où il était facile cependant de sentir des nuances d'ironie et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable:
—Mon cher, à l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents francs!
Pour le coup, je ne pus m'empêcher de rire. C'était vraiment d'une bouffonnerie supérieure. Et lui-même eut un accès de franche gaîté.
—Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palpé le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunté quinze cents francs! Toutes mes économies de jeune homme! Et savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres! Comme je vous le dis! pour de prétendus malheureux qu'elle soulageait à l'insu de Ludovic!
«Et j'ai coupé là-dedans! Est-ce assez drôle, hein? Arsène Lupin refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame à laquelle il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons, d'efforts et de ruses géniales il m'a fallu pour arriver à ce beau résultat!
«C'est la seule fois que j'aie été roulé dans ma vie. Mais fichtre, je l'ai bien été cette fois-là, et proprement, dans les grands prix!...
LA PERLE NOIRE
Un violent coup de sonnette réveilla la concierge du numéro 9 de l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant:
—Je croyais tout le monde rentré. Il est au moins trois heures!
Son mari bougonna:
—C'est peut-être pour le docteur.
En effet, une voix demanda:
—Le docteur Harel... quel étage?
—Troisième à gauche. Mais le docteur ne se dérange pas la nuit.
—Il faudra bien qu'il se dérange.
Le monsieur pénétra dans le vestibule, monta un étage, deux étages, et, sans même s'arrêter sur le palier du docteur Harel, continua jusqu'au cinquième. Là, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la serrure, l'autre le verrou de sûreté.
—À merveille, murmura-t-il, la besogne est considérablement simplifiée. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons... ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et d'être congédié par lui? Pas encore... un peu de patience...
Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau de la loge en maugréant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua la porte derrière lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme ayant vivement appliqué un morceau de fer sur la gâche afin que le pène ne pût s'y introduire.
Il rentra donc, sans bruit, à l'insu des concierges. En cas d'alarme, sa retraite était assurée.
Paisiblement il remonta les cinq étages. Dans l'antichambre, à la lueur d'une lanterne électrique, il déposa son pardessus et son chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses bottines d'épais chaussons de feutre.
—Ouf! ça y est... Et combien facilement! Je me demande un peu pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable métier de cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de réflexion, il n'en est pas de plus charmant. Un métier de tout repos... un métier de père de famille... Trop commode même... cela devient fastidieux.
Il déplia un plan détaillé de l'appartement.
—Commençons par nous orienter. Ici, j'aperçois le rectangle du vestibule où je suis. Du côté de la rue, le salon, le boudoir et la salle à manger. Inutile de perdre son temps par là, il paraît que la comtesse a un goût déplorable... pas un bibelot de valeur!... Donc, droit au but... Ah! voici le tracé d'un couloir, du couloir qui mène aux chambres. À trois mètres, je dois rencontrer la porte du placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse.
Il replia son plan, éteignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir en comptant:
—Un mètre... Deux mètres... trois mètres... Voici la porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit verrou, me sépare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce verrou se trouve à un mètre quarante-trois du plancher... De sorte que, grâce à une légère incision que je vais pratiquer autour, nous en serons débarrassé...
Il sortit de sa poche les instruments nécessaires, mais une idée l'arrêta.
—Et si, par hasard, ce verrou n'était pas poussé. Essayons toujours... Pour ce qu'il en coûte!