À reboursParte 10 de 24
Original em francês · tradução para inglês
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Là, très ébahi, Auguste avait regardé, en pétrissant le drap de sa casquette, un bataillon de femmes dont les bouches peintes s'ouvrirent toutes ensemble:
—Ah le môme! Tiens, il est gentil!
—Mais, dis donc, mon petit, tu n'as pas l'âge, avait ajouté une grande brune, aux yeux à fleur de tête, au nez busqué, qui remplissait chez madame Laure l'indispensable rôle de la belle Juive.
Installé presque chez lui, des Esseintes causait avec la patronne, à voix basse.
—N'aie donc pas peur, bêta, reprit-il, s'adressant à l'enfant. Allons, fais ton choix, je régale. Et il poussa doucement le gamin qui tomba sur un divan, entre deux femmes. Elles se serrèrent un peu, sur un signe de madame, enveloppant les genoux d'Auguste, avec leurs peignoirs lui mettant sous le nez leurs épaules poudrées d'un givre entêtant et tiède, et il ne bougeait plus, le sang aux joues, la bouche rêche, les yeux baissés, hasardant, en dessous, des regards curieux qui s'attachaient obstinément au haut des jambes.
Vanda, la belle Juive, l'embrassa, lui donnant de bons conseils, lui recommandant d'obéir à ses père et mère, et ses mains erraient, en même temps, avec lenteur, sur l'enfant dont la figure changée se pâmait sur son cou, à la renverse.
—Alors ce n'est pas pour ton compte que tu viens, ce soir, dit à des Esseintes madame Laure. Mais où diable as-tu levé ce bambin? reprit-elle, quand Auguste eut disparu, emmené par la belle Juive.
—Dans la rue, ma chère.
—Tu n'es pourtant pas gris, murmura la vieille dame. Puis, après réflexion, elle ajouta, avec un sourire maternel:—Je comprends; mâtin, dis-donc, il te les faut jeunes, à toi!
Des Esseintes haussa les épaules.—Tu n'y es pas; oh! mais pas du tout, fit-il; la vérité c'est que je tâche simplement de préparer un assassin. Suis bien, en effet, mon raisonnement. Ce garçon est vierge et a atteint l'âge où le sang bouillonne; il pourrait courir après les fillettes de son quartier, demeurer honnête, tout en s'amusant, avoir, en somme, sa petite part du monotone bonheur réservé aux pauvres. Au contraire, en l'amenant ici, au milieu d'un luxe qu'il ne soupçonnait même pas et qui se gravera forcément dans sa mémoire; en lui offrant tous les quinze jours, une telle aubaine, il prendra l'habitude de ces jouissances que ses moyens lui interdisent; admettons qu'il faille trois mois pour qu'elles lui soient devenues absolument nécessaires—et, en les espaçant comme je le fais, je ne risque pas de le rassasier;—eh bien, au bout de ces trois mois, je supprime la petite rente que je vais te verser d'avance pour cette bonne action, et alors il volera, afin de séjourner ici; il fera les cent dix-neuf coups, pour se rouler sur ce divan et sous ce gaz!
En poussant les choses à l'extrême, il tuera, je l'espère, le monsieur qui apparaîtra mal à propos tandis qu'il tentera de forcer son secrétaire;—alors, mon but sera atteint, j'aurai contribué, dans la mesure de mes ressources, à créer un gredin, un ennemi de plus pour cette hideuse société qui nous rançonne.
Les femmes ouvrirent de grands yeux.
—Te voilà? reprit-il, voyant Auguste qui rentrait dans le salon et se dérobait, rouge et penaud, derrière la belle Juive.—Allons, gamin, il se fait tard, salue ces dames. Et il lui expliqua dans l'escalier qu'il pourrait, chaque quinzaine, se rendre, sans bourse délier, chez madame Laure; puis, une fois dans la rue, sur le trottoir, regardant l'enfant abasourdi:
—Nous ne nous verrons plus, fit-il; retourne au plus vite chez ton père dont la main est inactive et le démange, et rappelle-toi cette parole quasi-évangélique: Fais aux autres ce que tu ne veux pas qu'ils te fassent; avec cette maxime tu iras loin.—Bonsoir.—Surtout ne sois pas ingrat, donne-moi le plus tôt possible de tes nouvelles, par la voie des gazettes judiciaires.
—Le petit Judas! murmurait maintenant des Esseintes, en tisonnant ses braises;—dire que je n'ai jamais vu son nom figurer parmi les faits-divers! Il est vrai qu'il ne m'a pas été possible de jouer serré, que j'ai pu prévoir mais non supprimer certains aléas, tels que les carottes de la mère Laure, empochant l'argent sans échange de marchandise; la toquade d'une de ces femmes pour Auguste qui a peut-être consommé, au bout de ses trois mois, à l'œil; voire même les vices faisandés de la belle Juive qui ont pu effrayer ce gamin trop impatient et trop jeune pour se prêter aux lents préambules et aux foudroyantes fins des artifices. A moins donc qu'il n'ait eu des démêlés avec la justice depuis qu'étant à Fontenay, je ne lis plus de feuilles, je suis floué.
Il se leva et fit plusieurs tours dans sa chambre.
—Ce serait tout de même dommage, se dit-il, car, en agissant de la sorte, j'avais réalisé la parabole laïque, l'allégorie de l'instruction universelle qui, ne tendant à rien moins qu'à transmuer tous les gens en des Langlois, s'ingénie, au lieu de crever définitivement et par compassion les yeux des misérables, à les leur ouvrir tout grands et de force, pour qu'ils aperçoivent autour d'eux des sorts immérités et plus cléments, des joies plus laminées et plus aiguës et, par conséquent, plus désirables et plus chères.
Et le fait est, continua des Esseintes, poursuivant son raisonnement, le fait est que, comme la douleur est un effet de l'éducation, comme elle s'élargit et s'acière à mesure que les idées naissent: plus on s'efforcera d'équarrir l'intelligence et d'affiner le système nerveux des pauvres diables, et plus on développera en eux les germes si furieusement vivaces de la souffrance morale et de la haine.
Les lampes charbonnaient. Il les remonta et consulta sa montre.—Trois heures du matin.—Il alluma une cigarette et se replongea dans la lecture interrompue par ses rêveries, du vieux poème latin De laude castitatis, écrit sous le règne de Gondebald, par Avitus, évêque métropolitain de Vienne.
VII
Depuis cette nuit où, sans cause apparente, il avait évoqué le mélancolique souvenir d'Auguste Langlois, il revécut toute son existence.
Il était maintenant incapable de comprendre un mot aux volumes qu'il consultait; ses yeux mêmes ne lisaient plus; il lui sembla que son esprit saturé de littérature et d'art se refusait à en absorber davantage.
Il vivait sur lui-même, se nourrissait de sa propre substance, pareil à ces bêtes engourdies, tapies dans un trou, pendant l'hiver; la solitude avait agi sur son cerveau, de même qu'un narcotique. Après l'avoir tout d'abord énervé et tendu, elle amenait une torpeur hantée de songeries vagues; elle annihilait ses desseins, brisait ses volontés, guidait un défilé de rêves qu'il subissait, passivement, sans même essayer de s'y soustraire.
Le tas confus des lectures, des méditations artistiques, qu'il avait accumulées depuis son isolement, ainsi qu'un barrage pour arrêter le courant des anciens souvenirs, avait été brusquement emporté, et le flot s'ébranlait, culbutant le présent, l'avenir, noyant tout sous la nappe du passé, emplissant son esprit d'une immense étendue de tristesse sur laquelle nageaient, semblables à de ridicules épaves, des épisodes sans intérêt de son existence, des riens absurdes.
Le livre qu'il tenait à la main tombait sur ses genoux; il s'abandonnait, regardant, plein de dégoûts et d'alarmes, défiler les années de sa vie défunte; elles pivotaient, ruisselaient maintenant autour du rappel de madame Laure et d'Auguste, enfoncé, dans ces fluctuations, comme un pieu ferme, comme un fait net. Quelle époque que celle-là! c'était le temps des soirées dans le monde, des courses, des parties de cartes, des amours commandées à l'avance, servies, à l'heure, sur le coup de minuit, dans son boudoir rose! Il se remémorait des figures, des mines, des mots nuls qui l'obsédaient avec cette ténacité des airs vulgaires qu'on ne peut se défendre de fredonner, mais qui finissent par s'épuiser, tout à coup, sans qu'on y pense.
Cette période fut de courte durée; il eut une sieste de mémoire, se replongea dans ses études latines afin d'effacer jusqu'à l'empreinte même de ces retours.
Le branle était donné; une seconde phase succéda presque immédiatement à la première, celle des souvenirs de son enfance, celle surtout des ans écoulés chez les Pères.
Ceux-là étaient plus éloignés et plus certains, gravés d'une façon plus accusée et plus sûre; le parc touffu, les longues allées, les plates-bandes, les bancs, tous les détails matériels se levèrent dans sa chambre.
Puis les jardins s'emplirent, il entendit résonner les cris des élèves, les rires des professeurs se mêlant aux récréations, jouant à la paume, la soutane retroussée, serrée entre les genoux, ou bien causant avec les jeunes gens, sans pose ni morgue, ainsi que des camarades du même âge, sous les arbres.
Il se rappela ce joug paternel qui s'accommodait mal des punitions, se refusait à infliger des cinq cents et des mille vers, se contentait de faire «réparer», tandis que les autres s'amusaient, la leçon pas sue, recourait plus souvent encore à la simple réprimande, entourait l'enfant d'une surveillance active mais douce, cherchant à lui être agréable, consentant à des promenades où bon lui semblait, le mercredi, saisissant l'occasion de toutes les petites fêtes non carillonnées de l'Église, pour ajouter à l'ordinaire des repas des gâteaux et du vin, pour le régaler de parties de campagne; un joug paternel qui consistait à ne pas abrutir l'élève, à discuter avec lui, à le traiter déjà en homme, tout en lui conservant le dorlottement d'un bambin gâté.
Ils arrivaient ainsi à prendre sur l'enfant un réel ascendant, à pétrir, dans une certaine mesure, les intelligences qu'ils cultivaient, à les diriger, dans un sens à les greffer d'idées spéciales, à assurer la croissance de leurs pensées par une méthode insinuante et pateline qu'ils continuaient, en s'efforçant de les suivre dans la vie, de les soutenir dans leur carrière, en leur adressant ces lettres affectueuses comme le dominicain Lacordaire savait en écrire à ses anciens élèves de Sorrèze.
Des Esseintes se rendait compte par lui-même de l'opération qu'il se figurait avoir sans résultat subie; son caractère rebelle aux conseils, pointilleux, fureteur, porté aux controverses, l'avait empêché d'être modelé par leur discipline, asservi par leurs leçons; une fois sorti du collège, son scepticisme s'était accru; son passage au travers d'un monde légitimiste, intolérant et borné, ses conversations avec d'inintelligents marguilliers et de bas abbés dont les maladresses déchiraient le voile si savamment tissé par les Jésuites, avaient encore fortifié son esprit d'indépendance, augmenté sa défiance en une foi quelconque.
Il s'estimait, en somme, dégagé de tout lien, de toute contrainte, il avait simplement gardé, contrairement à tous les gens élevés dans les lycées ou les pensions laïques, un excellent souvenir de son collège et de ses maîtres, et voilà que maintenant il se consultait, en arrivait à se demander si les semences tombées jusqu'à ce jour dans un sol stérile, ne commençaient pas à poindre.
En effet, depuis quelques jours, il se trouvait dans un état d'âme indescriptible. Il croyait pendant une seconde, allait d'instinct à la religion, puis au moindre raisonnement son attirance vers la foi s'évaporait; mais il restait, malgré tout, plein de trouble.
Il savait pourtant bien, en descendant en lui, qu'il n'aurait jamais l'esprit d'humilité et de pénitence vraiment chrétien; il savait, à n'en pouvoir hésiter, que ce moment dont parle Lacordaire, ce moment de la grâce «où le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses», ne viendrait jamais pour lui; il n'éprouvait pas ce besoin de mortification et de prière sans lequel, si l'on écoute la majeure partie des prêtres, aucune conversion n'est possible; il ne ressentait aucun désir d'implorer un Dieu dont la miséricorde lui semblait des moins probables; et cependant la sympathie qu'il conservait pour ses anciens maîtres arrivait à le faire s'intéresser à leurs travaux, à leurs doctrines; ces accents inimitables de la conviction, ces voix ardentes d'hommes d'une intelligence supérieure lui revenaient, l'amenaient à douter de son esprit et de ses forces. Au milieu de cette solitude où il vivait, sans nouvel aliment, sans impressions fraîchement subies, sans renouvellement de pensées, sans cet échange de sensations venues du dehors, de la fréquentation du monde, de l'existence menée en commun; dans ce confinement contre nature où il s'entêtait, toutes les questions oubliées pendant son séjour à Paris, se posaient à nouveau, comme d'irritants problèmes.
La lecture des ouvrages qu'il aimait, d'ouvrages presque tous rédigés par des évêques et par des moines, avait sans doute contribué à déterminer cette crise. Enveloppé dans une atmosphère de couvent, dans un parfum d'encens qui lui grisaient la tête, il s'était exalté les nerfs et, par une association d'idées, ces livres avaient fini par refouler les souvenirs de sa vie de jeune homme, par remettre en lumière ceux de sa jeunesse, chez les Pères.
—Il n'y a pas à dire, pensait des Esseintes s'essayant à se raisonner, à suivre la marche de cette ingestion de l'élément jésuite, à Fontenay; j'ai, depuis mon enfance, et sans que je l'aie jamais su, ce levain qui n'avait pas encore fermenté, ce penchant même que j'ai toujours eu pour les objets religieux en est peut-être une preuve.
Mais il cherchait à se persuader le contraire, mécontent de ne plus être maître absolu chez lui; il se procura des motifs; il avait dû forcément se tourner du côté du sacerdoce, puisque l'Église a, seule, recueilli l'art, la forme perdue des siècles; elle a immobilisé, jusque dans la vile reproduction moderne, le contour des orfèvreries, gardé le charme des calices élancés comme des pétunias, des ciboires aux flancs purs; préservé, même dans l'aluminium, dans les faux émaux, dans les verres colorés, la grâce des façons d'antan. En somme, la plupart des objets précieux, classés au musée de Cluny, et échappés par miracle à l'immonde sauvagerie des sans-culottes, proviennent des anciennes abbayes de France; de même que l'Église a préservé de la barbarie, au moyen âge, la philosophie, l'histoire et les lettres, de même elle a sauvé l'art plastique, amené jusqu'à nos jours ces merveilleux modèles de tissus, de joailleries que les fabricants de choses saintes gâtent le plus qu'ils peuvent, sans en pouvoir toutefois altérer la forme initiale, exquise. Il n'y avait dès lors rien de surprenant à ce qu'il eût pourchassé ces antiques bibelots, qu'il eût, avec nombre de collectionneurs, retiré ces reliques de chez les antiquaires de Paris, de chez les brocanteurs de la campagne.
Mais, il avait beau invoquer toutes ces raisons, il ne parvenait pas complètement à se convaincre. Certes, en se résumant, il persistait à considérer la religion ainsi qu'une superbe légende, qu'une magnifique imposture, et cependant, en dépit de toutes ses explications, son scepticisme commençait à s'entamer.
Évidemment, ce fait bizarre existait: il était moins assuré maintenant que dans son enfance, alors que la sollicitude des Jésuites était directe, que leur enseignement était inévitable, qu'il était entre leurs mains, leur appartenait, corps et âme, sans liens de famille, sans influences pouvant réagir contre eux, du dehors. Ils lui avaient aussi inculqué un certain goût du merveilleux qui s'était lentement et obscurément ramifié dans son âme, qui s'épanouissait aujourd'hui, dans la solitude, qui agissait quand même sur l'esprit silencieux, interné, promené dans le court manège des idées fixes.
A examiner le travail de sa pensée, à chercher à en relier les fils, à en découvrir les sources et les causes, il en vint à se persuader que ses agissements, pendant sa vie mondaine, dérivaient de l'éducation qu'il avait reçue. Ainsi ses tendances vers l'artifice, ses besoins d'excentricité, n'étaient-ils pas, en somme, des résultats d'études spécieuses, de raffinements extra-terrestres, de spéculations quasi-théologiques; c'étaient, au fond, des transports, des élans vers un idéal, vers un univers inconnu, vers une béatitude lointaine, désirable comme celle que nous promettent les Écritures.
Il s'arrêta net, brisa le fil de ses réflexions.
—Allons, se dit-il, dépité, je suis encore plus atteint que je ne le croyais; voilà que j'argumente avec moi-même, ainsi qu'un casuiste.
Il resta songeur, agité d'une crainte sourde; certes, si la théorie de Lacordaire était exacte, il n'avait rien à redouter, puisque le coup magique de la conversion ne se produit point dans un sursaut; il fallait, pour amener l'explosion, que le terrain fût longuement, constamment miné; mais si les romanciers parlent du coup de foudre de l'amour, un certain nombre de théologiens parlent aussi du coup de foudre de la religion; en admettant que cette doctrine fût vraie, personne n'était alors sûr de ne pas succomber. Il n'y avait plus ni analyse à faire sur soi-même, ni pressentiments à considérer, ni mesures préventives à requérir; la psychologie du mysticisme était nulle. C'était ainsi parce que c'était ainsi, et voilà tout.
—Eh! je deviens stupide, se dit des Esseintes; la crainte de cette maladie va finir par déterminer la maladie elle-même, si ça continue.