Le Fantôme de l'OpéraPart 10 of 33
French original · Portuguese (Brazil) translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
Elle n'acheva pas sa phrase. Elle vit la figure de Firmin Richard, et c'était terrible. L'honorable directeur de l'Opéra était prêt à éclater. La fureur dont il était agité ne se traduisait encore à l'extérieur que par la couleur écarlate de sa face furibonde et par l'éclair de ses yeux fulgurants. Il ne dit rien. Il ne pouvait pas parler. Mais, tout à coup, son geste partit. Ce fut d'abord le bras gauche qui entreprit la falote personne de mame Giry et lui fit décrire un demi-tour si inattendu, une pirouette si rapide que celle-ci en poussa une clameur désespérée, et puis, ce fut le pied droit, le pied droit du même honorable directeur qui alla imprimer sa semelle sur le taffetas noir d'une jupe qui, certainement, n'avait pas encore, en pareil endroit, subi un pareil outrage.
L'événement avait été si précipité que mame Giry, quand elle se retrouva dans la galerie, en était comme étourdie encore et semblait ne pas comprendre. Mais, soudain, elle comprit, et l'Opéra retentit de ses cris indignés, de ses protestations farouches, de ses menaces de mort. Il fallut trois garçons pour la descendre dans la cour de l'administration et deux agents pour la porter dans la rue.
À peu près à la même heure, la Carlotta, qui habitait un petit hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, sonnait sa femme de chambre et se faisait apporter au lit son courrier. Dans ce courrier, elle trouvait une lettre anonyme où on lui disait:
«Si vous chantez ce soir, craignez qu'il ne vous arrive un grand malheur au moment même où vous chanterez... un malheur pire que la mort.»
Cette menace était tracée à l'encre rouge, d'une écriture hésitante et bâtonnante.
Ayant lu cette lettre, la Carlotta n'eut plus d'appétit pour déjeuner. Elle repoussa le plateau sur lequel la camériste lui présentait le chocolat fumant. Elle s'assit sur son lit et réfléchit profondément. Ce n'était point la première lettre de ce genre qu'elle recevait, mais jamais encore elle n'en avait lu d'aussi menaçante.
Elle se croyait en butte, à ce moment, aux mille entreprises de la jalousie et racontait couramment qu'elle avait un ennemi secret qui avait juré sa perte. Elle prétendait qu'il se tramait contre elle quelque méchant complot, quelque cabale qui éclaterait un de ces jours; mais elle n'était point femme à se laisser intimider, ajoutait-elle.
La vérité était que, si cabale il y avait, celle-ci était menée par la Carlotta elle-même contre la pauvre Christine, qui ne s'en doutait guère. La Carlotta n'avait point pardonné à Christine le triomphe que celle-ci avait remporté en la remplaçant au pied levé.
Quand on lui avait appris l'accueil extraordinaire qui avait été fait à sa remplaçante, la Carlotta s'était sentie instantanément guérie d'un commencement de bronchite et d'un accès de bouderie contre l'administration, et elle n'avait plus montré la moindre velléité de quitter son emploi. Depuis, elle avait travaillé de toutes ses forces à «étouffer» sa rivale, faisant agir des amis puissants auprès des directeurs pour qu'ils ne donnassent plus à Christine l'occasion d'un nouveau triomphe. Certains journaux qui avaient commencé à chanter le talent de Christine ne s'occupèrent plus que de la gloire de la Carlotta. Enfin, au théâtre même, la célèbre diva tenait sur Christine les propos les plus outrageants et essayait de lui causer mille petits désagréments.
La Carlotta n'avait ni cœur ni âme. Ce n'était qu'un instrument! Certes, un merveilleux instrument. Son répertoire comprenait tout ce qui peut tenter l'ambition d'une grande artiste, aussi bien chez les maîtres allemands que chez les Italiens ou les Français. Jamais, jusqu'à ce jour, on n'avait entendu la Carlotta chanter faux, ni manquer du volume de voix nécessaire à la traduction d'aucun passage de son répertoire immense. Bref, l'instrument était étendu, puissant et d'une justesse admirable. Mais nul n'aurait pu dire à Carlotta ce que Rossini disait à la Krauss, après qu'elle eût chanté pour lui en allemand «Sombres forêts?...»: «Vous chantez avec votre âme, ma fille, et votre âme est belle!»
Où était ton âme, ô Carlotta, quand tu dansais dans les bouges de Barcelone? Où était-elle, quand plus tard, à Paris, tu as chanté sur de tristes tréteaux tes couplets cyniques de bacchante de music-hall? Où ton âme, quand, devant les maîtres assemblés chez un de tes amants, tu faisais résonner cet instrument docile, dont le merveilleux était qu'il chantait avec la même perfection indifférente le sublime amour et la plus basse orgie? Ô Carlotta, si jamais tu avais eu une âme et que tu l'eusse, perdue alors, tu l'aurais retrouvée quand tu devins Juliette, quand tu fus Elvire, et Ophélie, et Marguerite! Car d'autres sont montées de plus bas que toi et que l'art, aidé de l'amour, a purifiées!
En vérité, quand je songe à toutes les petitesses, les vilenies dont Christine Daaé eut à souffrir, à cette époque, de la part de cette Carlotta, je ne puis retenir mon courroux, et il ne m'étonne point que mon indignation se traduise par des aperçus un peu vastes sur l'art en général, et celui du chant en particulier, où les admirateurs de la Carlotta ne trouveront certainement point leur compte.
Quand la Carlotta eut fini de réfléchir à la menace de la lettre étrange qu'elle venait de recevoir, elle se leva.
—On verra bien, dit-elle... Et elle prononça, en espagnol, quelques serments, d'un air fort résolu.
La première chose qu'elle vit en mettant son nez à la fenêtre, fut un corbillard. Le corbillard et la lettre la persuadèrent qu'elle courait, ce soir-là, les plus sérieux dangers. Elle réunit chez elle le ban et l'arrière-ban de ses amis, leur apprit qu'elle était menacée, à la représentation du soir, d'une cabale organisée par Christine Daaé, et déclara qu'il fallait faire pièce à cette petite en remplissant la salle de ses propres admirateurs, à elle, la Carlotta. Elle n'en manquait pas, n'est-ce pas? Elle comptait sur eux pour se tenir prêts à toute éventualité et faire taire les perturbateurs, si, comme elle le craignait, ils déchaînaient le scandale.
Le secrétaire particulier de M. Richard étant venu prendre des nouvelles de la santé de la diva, s'en retourna avec l'assurance qu'elle se portait à merveille et que, «fût-elle à l'agonie», elle chanterait le soir même le rôle de Marguerite. Comme le secrétaire avait, de la part de son chef, recommandé fortement à la diva de ne commettre aucune imprudence, de ne point sortir de chez elle, et de se garer des courants d'air, la Carlotta ne put s'empêcher, après son départ, de rapprocher ces recommandations exceptionnelles et inattendues des menaces inscrites dans la lettre.
Il était cinq heures, quand elle reçut par le courrier une nouvelle lettre anonyme de la même écriture que la première. Elle était brève. Elle disait simplement: «Vous êtes enrhumée; si vous étiez raisonnable, vous comprendriez que c'est folie de vouloir chanter ce soir.»
La Carlotta ricana, haussa ses épaules, qui étaient magnifiques, et lança deux ou trois notes qui la rassurèrent.
Ses amis furent fidèles à leur promesse. Ils étaient tous, ce soir-là, à l'Opéra, mais c'est en vain qu'ils cherchèrent autour d'eux ces féroces conspirateurs qu'ils avaient mission de combattre. Si l'on en exceptait quelques profanes, quelques honnêtes bourgeois dont la figure placide ne reflétait d'autre dessein que celui de réentendre une musique qui, depuis longtemps déjà, avait conquis leurs suffrages, il n'y avait là que des habitués dont les mœurs élégantes, pacifiques et correctes, écartaient toute idée de manifestation. La seule chose qui paraissait anormale était la présence de MM. Richard et Moncharmin dans la loge n° 5. Les amis de la Carlotta pensèrent que, peut-être, messieurs les directeurs avaient eu, de leur côté, vent du scandale projeté et qu'ils avaient tenu à se rendre dans la salle pour l'arrêter sitôt qu'il éclaterait, mais c'était là une hypothèse injustifiée, comme vous le savez; MM. Richard et Moncharmin ne pensaient qu'à leur fantôme.
Rien?... En vain j'interroge en une ardente veille La Nature et le Créateur. Pas une voix, ne glisse à mon oreille Un mot consolateur!...
Le célèbre baryton Carolus Fonta venait à peine de lancer le premier appel du docteur Faust aux puissances de l'enfer, que M. Firmin Richard, qui s'était assis sur la chaise même du fantôme—la chaise de droite, au premier rang—se penchait, de la meilleure humeur du monde, vers son associé, et lui disait:
—Et toi, est-ce qu'une voix a déjà glissé un mot à ton oreille?
—Attendons! ne soyons pas trop pressés, répondait sur le même ton plaisant M. Armand Moncharmin. La représentation ne fait que commencer et tu sais bien que le fantôme n'arrive ordinairement que vers le milieu du premier acte.
Le premier acte se passa sans incident, ce qui n'étonna point les amis de Carlotta, puisque Marguerite, à cet acte, ne chante point. Quant aux deux directeurs, au baisser du rideau, ils se regardèrent en souriant:
—Et d'un! fit Montcharmin.
—Oui, le fantôme est en retard, déclara Firmin Richard.
Moncharmin, toujours badinant, reprit:
—En somme, la salle n'est pas trop mal composée ce soir pour une salle maudite.
M. Richard daigna sourire. Il désigna à son collaborateur une bonne grosse dame assez vulgaire vêtue de noir qui était assise dans un fauteuil au milieu de la salle et qui était flanquée de deux hommes, d'allure fruste dans leurs redingotes en drap d'habit.
—Qu'est-ce que c'est que ce «monde-là»? demanda Montcharmin.
—Ce monde-là, mon cher, c'est ma concierge, son frère et son mari.
—Tu leur as donné des billets?
—Ma foi oui... Ma concierge n'était jamais allée à l'Opéra... c'est la première fois... et comme, maintenant, elle doit y venir tous les soirs, j'ai voulu qu'elle fût bien placée avant de passer son temps à placer les autres.
Moncharmin demanda des explications et Richard lui apprit qu'il avait décidé, pour quelque temps, sa concierge, en laquelle il avait la plus grande confiance, à venir prendre la place de mam' Giry.
—À propos de la mère Giry, fit Moncharmin, tu sais qu'elle va porter plainte contre toi.
—Auprès de qui? Auprès du fantôme?
Le fantôme! Moncharmin l'avait presque oublié.
Du reste, le mystérieux personnage ne faisait rien pour se rappeler au souvenir de MM. les directeurs.
Soudain, la porte de leur loge s'ouvrit brusquement devant le régisseur effaré.
—Qu'y a-t-il? demandèrent-ils tous deux, stupéfaits de voir celui-ci en pareil endroit, en ce moment.
—Il y a, dit le régisseur, qu'une cabale est montée par les amis de Christine Daaé contre la Carlotta. Celle-ci est furieuse.
—Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire-là? fit Richard en fronçant les sourcils.
Mais le rideau se levait sur la Kermesse et le directeur fit signe au régisseur de se retirer.
Quand le régisseur eut vidé la place, Moncharmin se pencha à l'oreille de Richard:
—Daaé a donc des amis? demanda-t-il.
—Oui, fait Richard, elle en a.
—Qui?
Richard désigna du regard une première loge dans laquelle il n'y avait que deux hommes.
—Le comte de Chagny?
—Oui, il me l'a recommandée... si chaleureusement, que si je ne le savais pas l'ami de la Sorelli...
—Tiens! tiens!... murmura Moncharmin.
Et qui donc est ce jeune homme si pâle, assis à côté de lui?
—C'est son frère, le vicomte.
—Il ferait mieux d'aller se coucher. Il a l'air malade.
La scène résonnait de chants joyeux. L'ivresse en musique. Triomphe du gobelet.
Vin ou bière, Bière ou vin, Que mon verre Soit plein!
Étudiants, bourgeois, soldats, jeunes filles et matrones, le cœur allègre, tourbillonnaient devant le cabaret à l'enseigne du dieu Bacchus. Siebel fit son entrée.
Christine Daaé était charmante en travesti. Sa fraîche jeunesse, sa grâce mélancolique séduisaient à première vue. Aussitôt, les partisans de la Carlotta s'imaginèrent qu'elle allait être saluée d'une ovation qui les renseignerait sur les intentions de ses amis. Cette ovation indiscrète eût été, du reste, d'une maladresse insigne. Elle ne se produisit pas.
Au contraire, quand Marguerite traversa la scène et qu'elle eut chanté les deux seuls vers de son rôle à cet acte deuxième:
Non messieurs, je ne suis demoiselle ni belle, Et je n'ai pas besoin qu'on me donne la main!
des bravos éclatants accueillirent la Carlotta. C'était si imprévu et si inutile que ceux qui n'étaient au courant de rien se regardaient en se demandant ce qui se passait, et l'acte encore s'acheva sans aucun incident. Tout le monde se disait alors: «Ça va être pour l'acte suivant, évidemment.» Quelques-uns, qui étaient, paraît-il, mieux renseignés que les autres, affirmèrent que le «boucan» devait commencer à la «Coupe du roi de Thulé», et ils se précipitèrent vers rentrée des abonnés pour aller avertir la Carlotta.
Les directeurs quittèrent la loge pendant cet entr'acte pour se renseigner sur cette histoire de cabale dont leur avait parlé le régisseur, mais ils revinrent bientôt à leur place en haussant les épaules et en traitant toute cette affaire de niaiserie. La première chose qu'ils virent en entrant fut, sur la tablette de l'appui-main, une boîte de bonbons anglais. Qui l'avait apportée là? Ils questionnèrent les ouvreuses. Mais personne ne put les renseigner. S'étant alors retournés à nouveau du côté de l'appui-main ils aperçurent, cette fois, à côté de la boîte de bonbons anglais, une lorgnette. Ils se regardèrent. Ils n'avaient pas envie de rire. Tout ce que leur avait dit Mme Giry leur revenait à la mémoire... et puis... il leur semblait qu'il y avait autour d'eux comme un étrange courant d'air... Ils s'assirent en silence, réellement impressionnés.
La scène représentait le jardin de Marguerite...
Faites lui mes aveux, Portez mes vœux...
Comme elle chantait ces deux premiers vers, son bouquet de roses et de lilas à la main, Christine, en relevant la tête, aperçut dans sa loge le vicomte de Chagny et dès lors, il sembla à tous que sa voix était moins assurée, moins pure, moins cristalline qu'à l'ordinaire. Quelque chose qu'on ne savait pas, assourdissait, alourdissait son chant... Il y avait, là-dessous, du tremblement et de la crainte.
—Drôle de fille, fit remarquer presque tout haut un ami de la Carlotta placé à l'orchestre... L'autre soir, elle était divine et aujourd'hui, la voilà qui chevrote. Pas d'expérience, pas de méthode!
C'est en vous que j'ai foi, Parlez pour moi.
Le vicomte se mit la tête dans les mains. Il pleurait. Le comte, derrière lui, mordait violemment la pointe de sa moustache, haussait les épaules et fronçait les sourcils. Pour qu'il traduisît par autant de signes extérieurs ses sentiments intimes, le comte ordinairement si correct et si froid, devait être furieux. Il l'était. Il avait vu son frère revenir d'un rapide et mystérieux voyage dans un état de santé alarmant. Les explications qui s'en étaient suivies n'avaient sans doute point eu la vertu de tranquilliser le comte qui, désireux de savoir à quoi s'en tenir, avait demandé un rendez-vous à Christine Daaé. Celle-ci avait eu l'audace de lui répondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ni lui, ni son frère. Il crut à un abominable calcul. Il ne pardonnait point à Christine de faire souffrir Raoul, mais surtout il ne pardonnait point à Raoul de souffrir pour Christine. Ah! il avait eu bien tort de s'intéresser un instant à cette petite, dont le triomphe d'un soir restait pour tous incompréhensible.
Que la fleur sur sa bouche Sache au moins déposer Un doux baiser.
—Petite rouée, va, gronda le comte.
Et il se demanda ce qu'elle voulait... ce qu'elle pouvait bien espérer... Elle était pure, oh la disait sans ami, sans protecteur d'aucune sorte... cet ange du Nord devait être roublard!
Raoul, lui, derrière ses mains, rideau qui cachait ses larmes d'enfant, ne songeait qu'à la lettre qu'il avait reçue, dès son retour à Paris où Christine était arrivée avant lui, s'étant sauvée de Perros comme une voleuse: «Mon cher ancien petit ami, il faut avoir le courage de ne plus me revoir, de ne plus me parler... si vous m'aimez un peu, faites cela pour moi, pour moi qui ne vous oublierai jamais... mon cher Raoul. Surtout, ne pénétrez plus jamais dans ma loge. Il y va de ma vie. Il y va de la vôtre. Votre petite Christine.»
Un tonnerre d'applaudissements... C'est la Carlotta qui fait son entrée.
L'acte du jardin se déroulait avec ses péripéties accoutumées.
Quand Marguerite eut finit de chanter l'air du Roi de Thulé, elle fut acclamée; elle le fut encore quand elle eut terminé l'air des bijoux:
Ah! je ris de me voir Si belle en ce miroir...
Désormais, sûre d'elle, sûre de ses amis dans la salle, sûre de sa voix et de son succès, ne craignant plus rien, Carlotta se donna tout entière, avec ardeur, avec enthousiasme, avec ivresse. Son jeu n'eut plus aucune retenue ni aucune pudeur... Ce n'était plus Marguerite, c'était Carmen. On ne l'applaudit que davantage, et son duo avec Faust semblait lui préparer un nouveau succès, quand survint tout à coup... quelque chose d'effroyable.
Faust s'était agenouillé:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage Sous la pâle clarté Dont l'astre de la nuit, comme dans un nuage, Caresse ta beauté.
Et Marguerite répondait:
Ô silence! Ô bonheur! ineffable mystère! Enivrante langueur! J'écoute!... Et je comprends cette voix solitaire Qui chante dans mon cœur!
À ce moment donc... à ce moment juste... se produisit quelque chose... j'ai dit quelque chose d'effroyable...