Le Fantôme de l'Opéra Ch. 1/4 · 0%

Le Fantôme de l'OpéraPart 20 of 33

Gaston Leroux

French original · Portuguese (Brazil) translation

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C'est alors que, tout à coup, une brusque obscurité se fit sur le théâtre. Cela fut si rapide que les spectateurs eurent à peine le temps de pousser un cri de stupeur, car la lumière éclaira la scène à nouveau.

... Mais Christine Daaé n'y était plus!... Qu'était-elle devenue?... Quel était ce miracle?... Chacun se regardait sans comprendre et l'émotion fut tout de suite à son comble. L'émoi n'était pas moindre sur le plateau et dans la salle. Des coulisses on se précipitait vers l'endroit où, à l'instant même, Christine chantait. Le spectacle était interrompu au milieu du plus grand désordre.

Où donc? où donc était passée Christine? Quel sortilège l'avait ravie à des milliers de spectateurs enthousiastes et dans les bras mêmes de Carolus Fonta? En vérité, on pouvait se demander si, exauçant sa prière enflammée, les anges ne l'avaient point réellement emportée «au sein des cieux» corps et âme?...

Raoul, toujours debout à l'amphithéâtre, avait poussé un cri. Le comte Philippe s'était dressé dans sa loge. On regardait la scène, on regardait le comte, on regardait Raoul, et l'on se demandait si ce curieux événement n'avait point affaire avec l'écho paru le matin même dans un journal. Mais Raoul quitta hâtivement sa place, le comte disparut de sa loge, et, pendant que l'on baissait le rideau, les abonnés se précipitèrent vers l'entrée des coulisses. Le public attendait une annonce dans un brouhaha indescriptible. Tout le monde parlait à la fois. Chacun prétendait expliquer comment les choses s'étaient passées. Les uns disaient: «Elle est tombée dans une trappe»; les autres: «Elle a été enlevée dans les frises; la malheureuse est peut-être victime d'un nouveau truc inauguré par la nouvelle direction»; d'autres encore: «C'est un guet-apens. La coïncidence de la disparition et de l'obscurité le prouve suffisamment.»

Enfin le rideau se leva lentement, et Carolus Fonta s'avançant jusqu'au pupitre du chef d'orchestre, annonça d'une voix grave et triste:

«Mesdames et messieurs, un événement inouï et qui nous laisse dans une profonde inquiétude vient de se produire. Notre camarade, Christine Daaé, a disparu sous nos yeux sans que l'on puisse savoir comment!»

XV

SINGULIÈRE ATTITUDE D'UNE ÉPINGLE DE NOURRICE

Sur le plateau, c'est une cohue sans nom. Artistes, machinistes, danseuses, marcheuses, figurants, choristes, abonnés, tout le monde interroge, crie, se bouscule. —«Qu'est-elle devenue?» —«Elle s'est fait enlever!» —C'est le vicomte de Chagny qui l'a emportée!» —«Non, c'est le comte!» —«Ah! voilà Carlotta! c'est Carlotta qui a fait le coup!» —Non! c'est le fantôme!»

Et quelques-uns rient, surtout depuis que l'examen attentif des trappes et planchers a fait repousser l'idée d'un accident.

Dans cette foule bruyante, on remarque un groupe de trois personnages qui s'entretiennent à voix basse avec des gestes désespérés. C'est Gabriel, le maître de chant; Mercier, l'administrateur, et le secrétaire Rémy. Ils se sont retirés dans l'angle d'un tambour qui fait communiquer la scène avec le large couloir du foyer de la danse. Là, derrière d'énormes accessoires, ils parlementent:

—J'ai frappé! Ils n'ont pas répondu! Ils ne sont peut-être plus dans le bureau. En tout cas, il est impossible de le savoir, car ils ont emporté les clefs.

Ainsi s'exprime le secrétaire Rémy et il n'est point douteux qu'il ne désigne par ces paroles MM. les directeurs. Ceux-ci ont donné l'ordre au dernier entr'acte de ne venir les déranger sous aucun prétexte, «Ils n'y sont pour personne.»

—Tout de même, s'exclame Gabriel... on n'enlève pas une chanteuse, en pleine scène, tous les jours!...

—Leur avez-vous crié cela? interroge Mercier.

—J'y retourne, fait Rémy, et, courant, il disparaît.

Là-dessus, le régisseur arrive.

—Eh bien? monsieur Mercier, venez-vous? Que faites-vous ici tous les deux? On a besoin de vous, monsieur l'administrateur.

—Je ne veux rien faire ni rien savoir avant l'arrivée du commissaire, déclare Mercier! J'ai envoyé chercher Mifroid. Nous verrons quand il sera là!

—Et moi je vous dis qu'il faut descendre tout de suite au jeu d'orgue.

—Pas avant l'arrivée du commissaire...

—Moi, j'y suis déjà descendu au jeu d'orgue.

—Ah! et qu'est-ce que vous avez vu?

—Eh bien! je n'ai vu personne! Entendez-vous bien, personne!

—Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse?

—Évidemment, réplique le régisseur, qui se passe avec frénésie les mains dans une toison rebelle. Évidemment! Mais peut-être que s'il y avait quelqu'un au jeu d'orgue, ce quelqu'un pourrait nous expliquer comment l'obscurité a été faite tout à coup sur la scène. Or, Mauclair n'est nulle part, comprenez-vous?

Mauclair était le chef d'éclairage qui dispensait à volonté sur la scène de l'Opéra, le jour et la nuit.

—Mauclair n'est nulle part, répète Mercier ébranlé. Eh bien! et ses aides?

—Ni Mauclair ni ses aides! Personne à l'éclairage, je vous dis! Vous pensez bien, hurle le régisseur, que cette petite ne s'est pas enlevée toute seule! Il y avait là «un coup monté» qu'il faut savoir... Et les directeurs qui ne sont pas là?... J'ai défendu qu'on descende à l'éclairage, j'ai mis un pompier devant la niche du jeu d'orgue! J'ai pas bien fait?

—Si, si, vous avez bien fait... Et maintenant attendons le commissaire.

Le régisseur s'éloigne en haussant les épaules, rageur, mâchant des injures à l'adresse de ces «poules mouillées» qui restent tranquillement blotties dans un coin quand tout le théâtre est «sens dessus dessous».

Tranquilles, Gabriel et Mercier ne l'étaient guère. Seulement, ils avaient reçu une consigne qui les paralysait. On ne devait déranger les directeurs pour aucune raison au monde. Rémy avait enfreint cette consigne et cela ne lui avait point réussi.

Justement, le voici qui revient de sa nouvelle expédition. Sa mine est curieusement effarée.

—Eh bien! vous leur avez parlé? interroge Mercier?

Rémy répond:

—Moncharmin a fini par m'ouvrir la porte. Les yeux lui sortaient de la tête. J'ai cru qu'il allait me frapper. Je n'ai pas pu placer un mot, et savez-vous ce qu'il m'a crié? «Avez-vous une épingle de nourrice?» —Non! —«Eh bien! fichez-moi la paix!...» Je veux lui répliquer qu'il se passe au théâtre un événement inouï... Il clame: «Une épingle de nourrice? Donnez-moi tout de suite une épingle de nourrice!» Un garçon de bureau qui l'avait entendu—il criait comme un sourd—accourt avec une épingle de nourrice, la lui donne et aussitôt, Moncharmin me ferme la porte au nez! Et voilà!

—Et vous n'avez pas pu lui dire: Christine Daaé...

—Eh! j'aurais voulu vous y voir!... Il écumait... Il ne pensait qu'à son épingle de nourrice... Je crois que, si on ne la lui avait pas apportée sur-le-champ, il serait tombé d'une attaque! Certainement, tout ceci n'est pas naturel et nos directeurs sont en train de devenir fous!...

M. le secrétaire Rémy n'est pas content. Il le fait voir.

—Ça ne peut pas durer comme ça! Je n'ai pas l'habitude d'être traité de la sorte!

Tout à coup Gabriel souffle:

—C'est encore un coup de F. de l'O.

Rémy ricane. Mercier soupire, semble prêt à lâcher une confidence... mais ayant regardé Gabriel qui lui fait signe de se taire, il reste muet.

Cependant, Mercier, qui sent sa responsabilité grandir au fur et à mesure que les minutes, s'écoulent et que les directeurs ne se montrent pas, n'y tient plus:

—Eh! je cours moi-même les relancer, décide-t-il.

Gabriel, subitement très sombre et très grave, l'arrête.

—Pensez à ce que vous faites, Mercier! —S'ils restent dans leur bureau, c'est que, peut-être, c'est nécessaire! F. de l'O a plus d'un tour dans son sac!

Mais Mercier secoue la tête.

—Tant pis! J'y vais! Si on m'avait écouté, il y aurait beau temps qu'on aurait tout dit à la police!

Et il part.

—Tout quoi? demande aussitôt Rémy. Qu'est-ce qu'on aurait dit à la police? Ah! vous vous taisez, Gabriel!... Vous aussi, vous êtes dans la confidence! Eh bien! vous ne feriez pas mal de m'y mettre si vous voulez que je ne crie point que vous devenez tous fous!... Oui, fous, en vérité!

Gabriel roule des yeux stupides et affecte de ne rien comprendre à cette «sortie» inconvenante de M. le secrétaire particulier.

—Quelle confidence? murmure-t-il. Je ne sais ce que vous voulez dire.

Rémy s'exaspère.

—Ce soir Richard et Moncharmin, ici-même, dans les entr'actes, avaient des gestes d'aliénés.

—Je n'ai pas remarqué, grogne Gabriel, très ennuyé.

—Vous êtes le seul!... Est-ce que vous croyez que je ne les ai pas vus?... Et que M. Parabise, le directeur du Crédit Central, ne s'est aperçu de rien?... Et que M. l'ambassadeur de la Borderie a les yeux dans sa poche?... Mais, monsieur le maître de chant, tous les abonnés se les montraient du doigt, nos directeurs!

—Qu'est-ce qu'ils ont donc fait, nos directeurs? demande Gabriel de son air le plus niais.

—Ce qu'ils ont fait? Mais vous le savez mieux que personne ce qu'ils ont fait!... Vous étiez là!... Et vous les observiez, vous et Mercier!... Et vous étiez les seuls à ne pas rire...

—Je ne comprends pas!

Très froid, très «renfermé», Gabriel étend les bras et les laisse retomber, geste qui signifie évidemment qu'il se désintéresse de la question... Rémy continue.

—Qu'est-ce que c'est que cette nouvelle manie?... Ils ne veulent plus qu'on les approche maintenant?

—Comment? Ils ne veulent plus qu'on les approche?

—Ils ne veulent plus qu'on les touche?

—Vraiment, vous avez remarqué qu'ils ne veulent pas qu'on les touche? Voilà qui est certainement, bizarre!

—Vous l'accordez! Ce n'est pas trop tôt! Et ils marchent à reculons!

—À reculons! Vous avez remarqué que nos directeurs marchent à reculons! Je croyais qu'il n'y avait que les écrevisses qui marchaient à reculons.

—Ne riez pas, Gabriel! Ne riez pas!

—Je ne ris pas, proteste Gabriel, qui se manifeste sérieux «comme un pape».

—Pourriez-vous m'expliquer, je vous prie, Gabriel, vous qui êtes l'ami intime de la direction, pourquoi à l'entr'acte du «jardin», devant le foyer, alors que je m'avançais la main tendue vers M. Richard, j'ai entendu M. Moncharmin me dire précipitamment à voix basse: «Éloignez-vous! Éloignez-vous! Surtout ne touchez pas à M. le directeur?...» Suis-je un pestiféré?

—Incroyable!

—Et quelques instants plus tard, quand M. l'ambassadeur de La Borderie s'est dirigé à son tour vers M. Richard, n'avez-vous pas vu M. Moncharmin se jeter entre eux et ne l'avez-vous pas entendu s'écrier: «Monsieur l'ambassadeur, je vous en conjure, ne touchez pas à M. le directeur!»

—Effarant!... Et qu'est-ce que faisait Richard pendant ce temps-là?

—Ce qu'il faisait? Vous l'avez bien vu! Il faisait demi-tour, saluait devant lui, alors qu'il n'y avait personne devant lui! et se retirait «à reculons».

—À reculons?

—Et Moncharmin, derrière Richard, avait fait, lui aussi, demi-tour, c'est-à-dire qu'il avait accompli derrière Richard un rapide demi-cercle, et lui aussi se retirait «à reculons»!... Et ils s'en sont allés comme ça jusqu'à l'escalier de l'administration, à reculons!... à reculons!... Enfin! s'ils ne sont pas fous, m'expliquerez-vous ce que ça veut dire?

—Ils répétaient peut-être, indique Gabriel, sans conviction, une figure de ballet!

M. le secrétaire Rémy se sent outragé par une aussi vulgaire plaisanterie dans un moment aussi dramatique Ses yeux se froncent, ses lèvres se pincent. Il se penche à l'oreille de Gabriel.

—Ne faites pas le malin, Gabriel. Il se passe des choses ici dont Mercier et vous pourriez prendre votre part de responsabilité.

—Quoi donc? interroge Gabriel.

—Christine Daaé n'est point la seule qui ait disparu tout à coup, ce soir.

—Ah! bah!

—Il n'y a pas de «ah! bah!» Pourriez-vous me dire pourquoi, lorsque la mère Giry est descendue tout à l'heure au foyer, Mercier l'a prise par la main et l'a emmenée dare dare avec lui?

—Tiens! fait Gabriel, je n'ai pas remarqué.

—Vous l'avez si bien remarqué, Gabriel, que vous avez suivi Mercier et la mère Giry, jusqu'au bureau de Mercier. Depuis ce moment, on vous a vu, vous et Mercier, mais on n'a plus revu la mère Giry...

—Croyez-vous donc que nous l'avons mangée?

—Non! mais vous l'avez enfermée à double tour dans le bureau, et, quand on passe près de la porte du bureau, savez-vous ce qu'on entend? On entend ces mots: «Ah! les bandits! Ah! les bandits!

À ce moment de cette singulière conversation arrive Mercier, tout essoufflé.

—Voilà! fait-il d'une voix morne... C'est plus fort que tout!... Je leur ai crié: «C'est très grave! Ouvrez! C'est moi, Mercier.» J'ai entendu des pas. La porte s'est ouverte et Moncharmin est apparu. Il était très pâle. Il me demanda: «Qu'est-ce que vous voulez?» Je lui ai répliqué: «On a enlevé Christine Daaé.» Savez-vous ce qu'il m'a répondu? «Tant mieux pour elle!» Et il a refermé la porte en me déposant ceci dans la main.

Mercier ouvre la main; Rémy et Gabriel regardent. L'épingle de nourrice! s'écrie Rémy.

—Étrange! Étrange! prononce tout bas Gabriel qui ne peut se retenir de frissonner.

Soudain une voix les fait se retourner tous les trois.

—Pardon messieurs, pourriez-vous me dire où est Christine Daaé?

Malgré la gravité des circonstances, une telle question les eût sans doute fait éclater de rire s'ils n'avaient aperçu une figure si douloureuse qu'ils en eurent pitié tout de suite. C'était le vicomte Raoul de Chagny.

XVI

«CHRISTINE! CHRISTINE!»

La première pensée de Raoul, après la disparition fantastique de Christine Daaé, avait été pour accuser Erik. Il ne doutait plus du pouvoir quasi surnaturel de l'Ange de la musique, dans ce domaine de l'Opéra, où celui-ci avait diaboliquement établi son empire.

Et Raoul s'était rué sur la scène, dans une folie de désespoir et d'amour. «Christine! Christine!» gémissait-il, éperdu, l'appelant comme elle devait l'appeler du fond de ce gouffre obscur où le monstre l'avait emportée comme une proie, toute frémissante encore de son exaltation divine, toute vêtue du blanc linceul dans lequel elle s'offrait déjà aux anges du paradis!

—«Christine! Christine!» répétait Raoul... et il lui semblait entendre les cris de la jeune fille à travers ces planches fragiles qui le séparaient d'elle! Il se penchait, il écoutait!... il errait sur le plateau comme un insensé. Ah! descendre! descendre! descendre! dans ce puits de ténèbres dont toutes les issues lui sont fermées!

Ah! cet obstacle fragile qui glisse à l'ordinaire si facilement sur lui-même pour laisser apercevoir le gouffre où tout son désir tend... ces planches que son pas fait craquer et qui sonnent sous son poids le prodigieux vide des «dessous»... ces planches sont plus qu'immobiles ce soir: elles paraissent immuables... Elles se donnent des airs solides de n'avoir jamais remué... et voilà que les escaliers qui permettent de descendre sous la scène sont interdits à tout le monde!...

«Christine! Christine!...» On le repousse en riant... On se moque de lui... On croit qu'il a la cervelle dérangée, le pauvre fiancé!...

Dans quelle course forcenée, parmi les couloirs de nuit et de mystère connus de lui seul, Erik a-t-il entraîné la pure enfant jusqu'à ce repaire affreux de la chambre Louis-Philippe, dont la porte s'ouvre sur ce lac d'Enfer?... «Christine! Christine!» Tu ne réponds pas! Es-tu seulement encore vivante, Christine! N'as-tu point exhalé ton dernier souffle dans une minute de surhumaine horreur, sous l'haleine embrasée du monstre!

D'affreuses pensées traversent comme de foudroyants éclairs le cerveau congestionné de Raoul.

Évidemment, Erik a dû surprendre leur secret, savoir qu'il était trahi par Christine! Quelle vengeance va être la sienne!

Que n'oserait l'Ange de la musique, précipité du haut de son orgueil? Christine entre les bras tout-puissants du monstre est perdue!

Et Raoul pense encore aux étoiles d'or qui sont venues la nuit dernière errer sur son balcon, que ne les a-t-il foudroyées de son arme impuissante!

Certes! il y a des yeux extraordinaires d'homme qui se dilatent dans les ténèbres et brillent comme des étoiles ou comme les yeux des chats. (Certains hommes albinos, qui paraissent avoir des yeux de lapin le jour ont des yeux de chat la nuit, chacun sait cela!)

Oui, oui, c'était bien sur Erik que Raoul avait tiré! Que ne l'avait-il tué? Le monstre s'était enfui par la gouttière comme les chats ou les forçats qui chacun sait encore cela—escaladeraient le ciel à pic, avec l'appui d'une gouttière.

Sans doute Erik méditait alors quelque entreprise décisive contre le jeune homme, mais il avait été blessé, et il s'était sauvé pour se retourner contre la pauvre Christine.

Ainsi pense cruellement le pauvre Raoul en courant à la loge de la chanteuse...

«Christine!... Christine!...» Des larmes amères brûlent les paupières du jeune homme qui aperçoit épars sur les meubles, les vêtements destinés à vêtir sa belle fiancée à l'heure de leur fuite!... Ah! que n'a-t-elle voulu partir plus tôt! Pourquoi avoir tant tardé?... Pourquoi avoir joué avec la catastrophe menaçante?... avec le cœur du monstre?... Pourquoi avoir voulu, pitié suprême! jeter en pâture dernière à cette âme de démon, ce chant céleste:...

Anges purs! Anges radieux! Portez mon âme au sein des deux!...

Raoul dont la gorge roule des sanglots, des serments et des injures, tâte de ses paumes malhabiles la grande glace qui s'est ouverte un soir devant lui pour laisser Christine descendre au ténébreux séjour. Il appuie, il presse, il tâtonne... mais la glace, il paraît, n'obéit qu'à Erik... Peut-être les gestes sont-ils inutiles avec une glace pareille?... Peut-être suffirait-il de prononcer certains mots?... Quand il était tout petit enfant on lui racontait qu'il y avait des objets qui obéissaient ainsi à la parole!

Tout à coup, Raoul se rappelle... «une grille donnant sur la rue Scribe... Un souterrain montant directement du Lac à la rue Scribe...» Oui, Christine lui a bien parlé de cela!... Et après avoir constaté, hélas! que la lourde clef n'est plus dans le coffret, il n'en court pas moins à la rue Scribe.