Contes cruelsPart 20 of 24
French original · English translation
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Il s’arrêta, songeant qu’elle ne devait pas l’entendre. La chose devenait brusquement si épouvantable qu’elle provoquait le sourire.
—Aux Italiens?... répondit-elle, en souriant elle-même. Vous oubliez que j’ai eu le loisir d’étudier le semblant de bien des émotions. Suis-je donc la seule? Nous appartenons au rang que le destin nous donne et il est de notre devoir de le tenir. Cette noble femme qui chantait méritait bien quelques marques suprêmes de sympathie? Pensez-vous, d’ailleurs, que mes applaudissements différaient beaucoup de ceux des dilettanti les plus enthousiastes? J’étais musicienne, autrefois!...
A ces mots, Félicien la regarda, un peu égaré, et s’efforçant de sourire encore:
—Oh! dit-il, est-ce que vous vous jouez d’un cœur qui vous aime à la désolation? Vous vous accusez de ne pas entendre et vous me répondez!...
—Hélas, dit-elle, c’est que... ce que vous dites, vous le croyez personnel, mon ami! Vous êtes sincère; mais vos paroles ne sont nouvelles que pour vous.—Pour moi, vous récitez un dialogue dont j’ai appris, d’avance, toutes les réponses. Depuis des années, il est pour moi toujours le même. C’est un rôle dont toutes les phrases sont dictées et nécessitées avec une précision vraiment affreuse. Je le possède à un tel point que si j’acceptais,—ce qui serait un crime,—d’unir ma détresse, ne fût-ce que quelques jours, à votre destinée, vous oublieriez, à chaque instant, la confidence funeste que je vous ai faite. L’illusion, je vous la donnerais, complète, exacte, ni plus ni moins qu’une autre femme, je vous assure! Je serais même, incomparablement, plus réelle que la réalité. Songez que les circonstances dictent toujours les mêmes paroles et que le visage s’harmonise toujours un peu avec elles! Vous ne pourriez croire que je ne vous entends pas, tant je devinerais juste.—N’y pensons plus, voulez-vous?
Il se sentit effrayé, cette fois.
—Ah! dit-il, quelles amères paroles vous avez le droit de prononcer!... Mais, moi, s’il en est ainsi, je veux partager avec vous, fût-ce l’éternel silence, s’il le faut. Pourquoi voulez-vous m’exclure de cette infortune? J’eusse partagé votre bonheur! Et notre âme peut suppléer à tout ce qui existe.
La jeune femme tressaillit, et ce fut avec des yeux pleins de lumière qu’elle le regarda.
—Voulez-vous marcher un peu, en me donnant le bras, dans cette rue sombre? dit-elle. Nous nous figurerons que c’est une promenade pleine d’arbres, de printemps et de soleil!—J’ai quelque chose à vous dire, moi aussi, que je ne redirai plus.
Les deux amants, le cœur dans l’étau d’une tristesse fatale, marchèrent, la main dans la main, comme des exilés.
—Écoutez-moi, dit-elle, vous qui pouvez entendre le son de ma voix. Pourquoi donc ai-je senti que vous ne m’offensiez pas? Et pourquoi vous ai-je répondu? Le savez-vous?... Certes, il est tout simple que j’aie acquis la science de lire, sur les traits d’un visage et dans les attitudes, les sentiments qui déterminent les actes d’un homme, mais, ce qui est tout différent, c’est que je pressente, avec une exactitude aussi profonde et, pour ainsi dire, presque infinie, la valeur et la qualité de ces sentiments ainsi que leur intime harmonie en celui qui me parle. Quand vous avez pris sur vous de commettre, envers moi, cette épouvantable inconvenance de tout à l’heure, j’étais la seule femme, peut-être, qui pouvait en saisir, à l’instant même, la véritable signification.
Je vous ai répondu, parce qu’il m’a semblé voir luire sur votre front ce signe inconnu qui annonce ceux dont la pensée, loin d’être obscurcie, dominée et bâillonnée par leurs passions, grandit et divinise toutes les émotions de la vie et dégage l’idéal contenu dans toutes les sensations qu’ils éprouvent. Ami, laissez-moi vous apprendre mon secret. La fatalité, d’abord si douloureuse, qui a frappé mon être matériel, est devenue pour moi l’affranchissement de bien des servitudes! Elle m’a délivré de cette surdité intellectuelle dont la plupart des autres femmes sont les victimes.
Elle a rendu mon âme sensible aux vibrations des choses éternelles dont les êtres de mon sexe ne connaissent, à l’ordinaire, que la parodie. Leurs oreilles sont murées à ces merveilleux échos, à ces prolongements sublimes! De sorte qu’elles ne doivent à l’acuité de leur ouïe que la faculté de percevoir ce qu’il y a, seulement, d’instinctif et d’extérieur dans les voluptés les plus délicates et les plus pures. Ce sont les Hespérides, gardiennes de ces fruits enchantés dont elles ignorent à jamais la magique valeur! Hélas, je suis sourde... mais elles! Qu’entendent-elles!... Ou, plutôt, qu’écoutent-elles dans les propos qu’on leur adresse, sinon le bruit confus, en harmonie avec le jeu de physionomie de celui qui leur parle! De sorte qu’inattentives non pas au sens apparent, mais à la qualité, révélatrice et profonde, au véritable sens enfin, de chaque parole, elles se contentent d’y distinguer une intention de flatterie, qui leur suffit amplement. C’est ce qu’elles appellent le «positif de la vie» avec un de ces sourires... Oh! vous verrez, si vous vivez! Vous verrez quels mystérieux océans de candeur, de suffisance et de basse frivolité cache, uniquement, ce délicieux sourire!—L’abîme d’amour charmant, divin, obscur, véritablement étoilé, comme la Nuit, qu’éprouvent les êtres de votre nature, essayez de le traduire à l’une d’entre elles!... Si vos expressions filtrent jusqu’à son cerveau, elles s’y déformeront, comme une source pure qui traverse un marécage. De sorte qu’en réalité cette femme ne les aura pas entendues. «La Vie est impuissante à combler ces rêves, disent-elles, et vous lui demandez trop!» Ah! comme si la Vie n’était pas faite par les vivants!
—Mon Dieu! murmura Félicien.
—Oui, poursuivit l’inconnue, une femme n’échappe pas à cette condition de sa nature, la surdité mentale, à moins, peut-être, de payer sa rançon d’un prix inestimable, comme moi. Vous prêtez aux femmes un secret, parce qu’elles ne s’expriment que par des actes. Fières, orgueilleuses de ce secret, qu’elles ignorent elles-mêmes , elles aiment à laisser croire qu’on peut les deviner. Et tout homme, flatté de se croire le divinateur attendu, malverse de sa vie pour épouser un sphinx de pierre. Et nul d’entre eux ne peut s’élever d’avance, jusqu’à cette réflexion qu’un secret, si terrible qu’il soit, s’il n’est jamais exprimé, est identique au néant.
L’inconnue s’arrêta.
—Je suis amère, ce soir, continua-t-elle,—voici pourquoi: je n’enviais plus ce qu’elles possèdent, ayant constaté l’usage qu’elles en font—et que j’en eusse fait moi-même, sans doute! Mais vous voici, vous voici, vous, qu’autrefois j’aurais tant aimé!... je vous vois!.... je vous devine!... je reconnais votre âme dans vos yeux... vous me l’offrez, et je ne puis vous la prendre!...
La jeune femme cacha son front dans ses mains.
—Oh! répondit tout bas Félicien, les yeux en pleurs,—je puis du moins baiser la tienne dans le souffle de tes lèvres!—Comprends-moi! Laisse-toi vivre! tu es si belle!.... Le silence de notre amour le fera plus ineffable et plus sublime, ma passion grandira de toute ta douleur, de toute notre mélancolie!... Chère femme épousée à jamais, viens vivre ensemble!
Elle le contemplait de ses yeux aussi baignés de larmes et, posant la main sur le bras qui l’enlaçait:
—Vous allez déclarer vous-même que c’est impossible! dit-elle. Écoutez encore! je veux achever, en ce moment, de vous révéler toute ma pensée... car vous ne m’entendrez plus... et je ne veux pas être oubliée.
Elle parlait lentement et marchait, la tête inclinée sur l’épaule du jeune homme.
—Vivre ensemble!... dites-vous... Vous oubliez qu’après les premières exaltations, la vie prend des caractères d’intimité où le besoin de s’exprimer exactement devient inévitable. C’est un instant sacré! Et c’est l’instant cruel où ceux qui se sont épousés, inattentifs à leurs paroles, reçoivent le châtiment irréparable du peu de valeur qu’ils ont accordée à la qualité du sens réel, unique, enfin, que ces paroles recevaient de ceux qui les énonçaient. «Plus d’illusions!» se disent-ils, croyant, ainsi, masquer, sous un sourire trivial, le douloureux mépris qu’ils éprouvent, en réalité, pour leur sorte d’amour,—et le désespoir qu’ils ressentent de se l’avouer à eux-mêmes.
Car ils ne veulent pas s’apercevoir qu’ils n’ont possédé que ce qu’ils désiraient! Il leur est impossible de croire que,—hors la Pensée, qui transfigure toutes choses,—toute chose n’est qu’ILLUSION ici-bas. Et que toute passion, acceptée et conçue dans la seule sensualité, devient bientôt plus amère que la Mort pour ceux qui s’y sont abandonnés.—Regardez au visage les passants, et vous verrez si je m’abuse.—Mais nous, demain! Quand cet instant serait venu!... J’aurais votre regard, mais je n’aurais pas votre voix! j’aurais votre sourire... mais non vos paroles! Et je sens que vous ne devez point parler comme les autres!...
Votre âme primitive et simple doit s’exprimer avec une vivacité presque définitive, n’est-ce pas? Toutes les nuances de votre sentiment ne peuvent donc être trahies que dans la musique même de vos paroles! Je sentirais bien que vous êtes tout rempli de mon image, mais la forme que vous donnez à mon être dans vos pensées, la façon dont je suis conçue par vous, et qu’on ne peut manifester que par quelques mots trouvés chaque jour,—cette forme sans lignes précises et qui, à l’aide de ces mêmes mots divins, reste indécise et tend à se projeter dans la Lumière pour s’y fondre et passer dans cet infini que nous portons en notre cœur,—cette seule réalité, enfin, je ne la connaîtrai jamais! Non!... Cette musique ineffable, cachée dans la voix d’un amant, ce murmure aux inflexions inouïes, qui enveloppe et fait pâlir, je serais condamnée à ne pas l’entendre!... Ah! celui qui écrivit sur la première page d’une symphonie sublime: «C’est ainsi que le Destin frappe à la porte!» avait connu la voix des instruments avant de subir la même affliction que moi!
Il se souvenait, en écrivant! Mais moi, comment me souvenir de la voix avec laquelle vous venez de me dire pour la première fois: «Je vous aime!...»
En écoutant ces paroles, le jeune homme était devenu sombre: ce qu’il éprouvait, c’était de la terreur.
—Oh! s’écria-t-il. Mais vous entr’ouvrez dans mon cœur des gouffres de malheur et de colère! J’ai le pied sur le seuil du paradis et il faut que je referme, sur moi-même, la porte de toutes les joies! Êtes-vous la tentatrice suprême—enfin!... Il me semble que je vois luire, dans vos yeux, je ne sais quel orgueil de m’avoir désespéré.
—Va! je suis celle qui ne t’oubliera pas! répondit-elle.—Comment oublier les mots pressentis qu’on n’a pas entendus?
—Madame, hélas! vous tuez à plaisir toute la jeune espérance que j’ensevelis en vous!... Cependant si tu es présente où je vivrai, l’avenir, nous le vaincrons ensemble! Aimons-nous avec plus de courage! Laisse-toi venir!
Par un mouvement inattendu et féminin, elle noua ses lèvres aux siennes, dans l’ombre, doucement, pendant quelques secondes. Puis elle lui dit avec une sorte de lassitude:
—Ami, je vous dis que c’est impossible. Il est des heures de mélancolie où, irrité de mon infirmité, vous chercheriez des occasions de la constater plus vivement encore! Vous ne pourriez oublier que je ne vous entends pas!... ni me le pardonner, je vous assure! Vous seriez, fatalement, entraîné, par exemple, à ne plus me parler, à ne plus articuler de syllabes auprès de moi! Vos lèvres, seules, me diraient: «Je vous aime», sans que la vibration de votre voix troublât le silence. Vous en viendriez à m’écrire, ce qui serait pénible, enfin! Non, c’est impossible! Je ne profanerai pas ma vie pour la moitié de l’Amour. Bien que vierge, je suis veuve d’un rêve et veux rester inassouvie. Je vous le dis, je ne puis vous prendre votre âme en échange de la mienne. Vous étiez, cependant, celui destiné à retenir mon être!... Et c’est à cause de cela même que mon devoir est de vous ravir mon corps. Je l’emporte! C’est ma prison! Puissé-je en être bientôt délivrée!—Je ne veux pas savoir votre nom... Je ne veux pas le lire!... Adieu!—Adieu!...
Une voiture étincelait à quelques pas, au détour de la rue de Grammont. Félicien reconnut vaguement le laquais du péristyle des Italiens lorsque, sur un signe de la jeune femme, un domestique abaissa le marchepied du coupé.
Celle-ci quitta le bras de Félicien, se dégagea comme un oiseau, entra dans la voiture. L’instant d’après tout avait disparu.
M. le comte de la Vierge repartit, le lendemain, pour son solitaire château de Blanchelande,—et l’on n’a plus entendu parler de lui.
Certes, il pouvait se vanter d’avoir rencontré, du premier coup, une femme sincère,—ayant, enfin, le courage de ses opinions.