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Contes cruelsPart 23 of 24

Villiers de l'Isle-Adam

French original · English translation

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L’ANNONCIATEUR

A Monsieur le marquis de Salisbury.

«Habal habalim, vêk’hôl habal!»

Schelomo, Qohéleth.

Au faîte des tours tutélaires de la cité de Jébus veillent les guerriers de Juda, les yeux fixés sur les collines.

Au pied des remparts s’étendent, intérieurement, les constructions asmonéennes, les grottes royales, les vignobles encombrés de ruches, les tertres de supplice, le faubourg des nécromans, les avenues montueuses conduisant à Ir-David.

Il fait nuit.

Avoisinant les fosses d’animaux féroces, les cénacles de justice, bâtis sous le règne de Schaôul, apparaissent, blancs et carrés, aux angles des chemins, comme des sépulcres.

Près des canaux de Siloë, le miroir des piscines probatiques reflète les basses hôtelleries aux cours plantées de figuiers: elles attendent les caravanes d’Élamm et de Phénicie.

Vers l’orient, sous les allées de sycomores, sont les demeures des princes de Judée;—aux extrémités des routes centrales, des touffes de palmiers font flotter leurs larges feuilles au-dessus des citernes, abreuvoirs des éléphants.

Du côté de l’Hébron, entrée de ceux qui viennent du Jourdain, fument les tuyaux de brique des armuriers, des fabricants d’aromates et des orfèvres.—Plus loin, les habitations aux ceintures de vigne, maisons natales des riches d’Israël, étagent leurs terrasses, leurs bains contigus à de frais vergers. Au septentrion s’allonge le quartier des tisserands, où les dromadaires, montés par les marchands d’Asie, viennent, chargés de bois de sétim, de pourpre et de fin lin, plier, d’eux-mêmes, les genoux.

Là, vivent les marchands étrangers qui ont accompagné les idoles. Ils entretiennent la mollesse des bourgades de Magdala, de Naïm, de Schunëm et s’approprient le sud de la ville.

Ils vendent les vins épais et dorés, les esclaves habiles dans l’art de la toilette, la liqueur amère des mandragores du Carmel pour les illusions du désir, les coffrets de bois de camphrier pour serrer les présents, les baumes de Guilëad, les singes, stupeur d’Israël, mais amusement de ses vierges, importés des rives de l’Indus par les flottes de Tadmor,—les épices subtiles, les verreries d’Akkô, les objets de santal ouvragé, les captives, les perles, les essences de fleurs pour les bains, le bedollah pour embaumer les morts, les pâtes de pierres écrasées pour polir la peau, les légumes rares, les ombrageux chevaux de race iranienne, les ceintures brodées de sentences profanes, les roselles d’Asie aux plumages de saphir, les serpents de luxe tout charmés, venus de Suse, les lits de plaisir et les grands miroirs de métal entourés de branches d’ébène.

Au delà des retranchements, environnée de tombeaux et de fossés, plus haut que le circuit de Jaïr ou des Illuminations, se déroule, immense, la cité de David. Douze cents chariots de guerre gardent ses douze portes. Hïérouschalaïm, sous les ombres du ciel, éclaire les milliers d’arches de ses aqueducs, entrecroise ses rues circulaires, élève jusqu’aux nuées les dômes d’airain de ses édifices.

Sur les places publiques rougeoient les casques de la milice de nuit. Çà et là des feux, encore allumés, indiquent des caravansérails, des logis de pythonisses, des marchés d’esclaves. Puis, tout se perd dans l’obscurité. Et le souffle sacré des prophètes passe, dans le vent, à travers les ruines des murs chananéens.

Ainsi est endormie, sous la solennité des siècles, aux bruits proches des torrents, la citadelle de Dieu, Sion la Prédestinée.

A l’horizon, sur les hauteurs de Millô, tout enveloppé d’une brume lumineuse, un étrange palais superpose ses jardins suspendus, ses galeries, ses chambres sacerdotales aux solivages de bois précieux, ses pavillons entourés d’oliviers, ses haras de basalte aux terrains sillonneux pour l’élève des étalons de guerre, ses tours aux coupoles de cuivre. Il se dresse confusément au-dessus des vallons de Bethsaïde, sous le silence étoilé.

Là, c’est un soir de fête! Les esclaves d’Éthiopie, sveltes dans leurs tuniques d’argent, balancent des encensoirs sur les marches de marbre qui conduisent des jardins d’Étham au sommet de l’enceinte: les eunuques portent des amphores et des roses; les muets, à travers les arbres, avivent des charbons enflammés pour les autels de parfums.

Contre les cintres des vestibules, des nains safranés, les gamaddim, flottant dans leurs robes jaunes, soulèvent, par instants, les tentures antiques.

Alors les trois cents boucliers d’or, cloués aux cèdres entre les haches madianites, réfléchissent les feux brusques des lampes apparues, les merveilles, les clartés!

Sur les esplanades, aux abords des portiques, des cavaliers aux lances de feu, guerriers nomades des plages de la mer Morte, contiennent leurs lourds coursiers gomorrhéens aux harnais de pierres précieuses, qui se cabrent, puissamment, dans les étincelles!...

Au-dessus d’eux, à hauteur des feuillages extérieurs, la mystérieuse Salle des Enchantements, œuvre des Chaldéens, la Salle où mille statues de jaspe font brûler une forêt de torches d’aloès, la haute Salle des festins, aux colonnades mystiques, exposée à tous les vents de l’espace, prolonge, au milieu du ciel, le vertige de ses profondeurs triangulaires: les deux côtés de l’angle initial s’ouvrent, en face du Moria, sur la ville ensevelie dans l’ombre du Temple, tiare lumineuse de Sion.

Au fond de la Salle, sur une chaise de cyprès que soutiennent les pointes des ailes révulsées de quatre chroubim d’or, le roi Salomon, perdu en des songes sublimes, semble prêter l’oreille aux cantiques lointains des lévites. Les Nébïïm, sur le mont du Scandale, exaltent les versets du Sépher, qui retracent la création du monde.

Sur la mitre du Roi, séparant les bandelettes de justice, resplendit l’Étoile-à-six-rayons, signe de puissance et de lumière. L’Ecclésiaste, sur sa tunique de byssus, porte le rational, parce qu’il peut offrir les holocaustes expiatoires, l’éphod, parce qu’il est le Pontife, et sur ses pieds pacifiques se croise le lacis de bronze des sandales de bataille, parce qu’il est le Guerrier.

Il célèbre l’Anniversaire pascal, en mémoire de ses pères guidés par Moïse au sortir de Misraïm, la Maison de servitude; l’anniversaire du grand soir où, bravant les chars furieux et les armées, ils s’enfuirent vers la Terre promise; l’anniversaire du sinistre lever de lune où Iahvè, l’Être-des-dieux, confondit, au milieu des vagues de la mer Rouge, le cheval et le cavalier.

Oui, le Roi consacre le festin du soir!... Sa droite s’appuie sur l’épaule séculaire du médiateur Helcias, l’interprète des symboles, le ministre des pouvoirs occultes.

Helcias, fils de Schellüm et de Holda, la prophétesse, est pareil au désert, plus stérile encore après les tombées de la manne. Il a franchi les épreuves et les a bénies comme l’arbre du Liban parfume la hache qui le frappe; mais il porte, au-dessus de ses larges orbites, la marque de son œuvre accomplie: le temps a dénudé ses sourcils, les sourcils accordés à l’Homme seulement pour que la sueur qui doit rouler de son front ne ruisselle pas jusqu’en ses yeux et ne l’aveugle pas.

L’eau lustrale tombe, resplendissante, dans les bassins d’or. Les captives royales, chargées d’anneaux et de bracelets d’ambre, et les saras, princesses de parfums, agenouillées au milieu des coussins, font brûler, avec des gestes sabbatiques, les poudres de myrrhe et de santal rouge, les aromates arabes, les grains d’encens mâle, sur les cassolettes émaillées de pierres de Tharsis.

Aux deux côtés du trône, les Sars-d’armées, songeant toujours à la gloire de David, regardent, par instants, luire, autour d’eux, les herrebs des anciens d’Israël, qui, à travers les batailles, supportaient l’Arche du Sabaoth,—la Barque-d’alliance, où s’entrecroisent les deux stèles de la Loi sous le rouleau de la Thora écrit de la main même de Bar-Iokabëd, le moschë sublime, le Libérateur.

Autour de l’estrade, les nègres, vêtus d’écarlate, font osciller des flabelles d’autruche, incrustées par des sardoines aux tiges de longs roseaux d’or; ils invoquent, tout bas, leur dieu Baal-Zéboub, le Seigneur des mouches.

Sur les degrés, des lynx féroces, bondissant dans leurs chaînes, veillent sur le lourd trépied d’onyx, œuvre d’Adoniram et de ses ciseleurs, où repose le sceptre d’Orient. Nul ne saurait séduire par des caresses, ni fléchir par des offrandes, les chiens mystérieux du Roi.

Entre les statues latérales, sous les candélabres à sept branches, les fleurs et les fruits de l’Hermon s’écroulent dans les porphyres. La table, chargée des présents de la reine Makédeïa, l’enchanteresse venue de la saba libyenne pour proposer des similitudes au roi de la Judée, ploie sous les coupes précieuses, les pannags de la Samarie, les herbes amères, les gazelles, les paons, les cédrats, les pains de proposition, les oiseaux et les buires de vins de Chanaan.

Sur un siège de cèdre, aux pieds des chroubïm lumineux du Trône et entouré de ses rudes guibborim, est assis, voûté, pâle et sans boire, et le glaive sur les genoux, le Sar-des-gardes Ben-Jëhu. C’est l’antique exécuteur du rebelle Adônia, ce frère du Maître, préféré d’Abischag-la-Sulamite;—c’est le grand serviteur militaire, le meurtrier d’Ébyathar et du sar Simëi! et de Joab, le vieux Pontife!—c’est le vivant herrëb du Roi, celui qui frappe les victimes désignées, même suspendues, avec des mains suppliantes, aux coins de l’Autel.

Auprès de lui, debout, le front éclairé par la torche d’une statue, se tient muet, les mains crispées sur les bras et comme attendant quelque moment obscur, l’héritier d’Israël, l’impolitique fils de Naëma la princesse ammonite, le funeste Réhabëam, qui ne doit régner que sur Juda.

Au loin, sur les tapis du trône sont étendues deux très jeunes vierges de Millô, deux schoschannas, destinées aux encensements dans les cryptes souterraines du Temple devant la Pierre fondamentale, l’Ebën-Schëtiya, que ne touchèrent pas les eaux du Déluge. Entre elles est assis, vêtu de pourpre noire fleurie d’or, le prince Hayëm, l’adolescent olivâtre, le baalkide aux cheveux tressés, l’énigmatique rejeton que la reine du Sud, dès son retour en Libye , avait envoyé au beau Sage, seigneur des Hébreux, en accompagnant ce fils d’une suite d’éléphants chargés d’arbustes, d’étoffes, d’essences, d’aromates et de pierres brillantes. Hayëm, d’une voix très basse, chantonne un chant inconnu! Et quand les syllabes découvrent, entre ses rouges lèvres, ses dents, celles-ci sont toutes pareilles à celles de la pâle épousée du Sir-Hasirim, blanches comme des brebis sortant du bain.

Autour de la table se tient debout, mangeant comme les pèlerins, l’assemblée étincelante des Sophêtim, patriarches de la Sagesse.

Derrière eux resplendissent les Industriels de l’or d’Ophir, les Négociants des Vingt-villes de Schabul, les Ambassadeurs de la mécontente Idumée,—les Envoyés de Zour, et le Collège des docteurs de Saddoc.

Toutes les tribus, toutes les montagnes d’Israël ont livré leurs richesses. Les grenades du mont Sanir, les gâteaux de raisins de Cypre, les grappes de troène du Galaad, les dattes et les mandragores d’En-gaddi débordent les aiguières.

Là-bas, près des gradins de cette terrasse jusqu’où montent les feuillages d’Étham,—au centre d’un groupe de guerriers du pays d’Ézion-Güéber, avec lesquels il boit, en riant, le vin de Hébron,—un élancé jeune homme à l’armure de cuir parfumé, au visage de femme et vêtu en Sar-des-cavaleries, parle, en étendant la main vers l’horizon. C’est le favori du palais de Millô,—l’ennemi!—le futur diviseur du royaume de Dieu, le subtil Iarobëam qui doit régner sur Israël et qui, déjà, s’enquiert, sans se laisser distraire par la fête, des frontières d’Éphraïme.

Mais, voici: les Musiciennes des Chants-défendus, objuratrices d’amour, inviolées comme le lis de leurs seins, s’avancent, pâles sous leurs pierreries, au son des kinnors, des tymbrils et des cymbales. Soudain cessent les cantiques des chanteuses de la tribu d’Issachar et les harpes.

Parées d’étoffes sombres et le bandeau de perles au front, les Femmes-du-second-rang s’accoudent, avec des poses abandonnées, sur les lits de pourpre,—et, lorsqu’elles respirent leurs sachets de besham, tintent les clochettes d’argent qui brodent la frange de leurs syndônes.

Au loin, les Charmeuses-nephtaliennes, aux tresses rousses, les vierges de la Palestine, les Hébreuses, blanches comme les narcisses de Schârons, les courtisanes sacrées venues de la Babylonie, nageuses dorées de l’Euphrate, les Sulamites, plus hâlées que les tentes du Cédar, les Thébaïennes, aux lignes déliées, au teint d’un rouge sombre,—suivantes, autrefois, de l’épouse morte du roi Mage, de la fille de Psousennès, le pharaon,—enfin, les Iduméennes, filles de délices, fleurs-vives de la sauvage contrée aux brunes irisées qu’à peine peut percer, de nuit, le feu des étoiles, dansent, au nombre de trois mille, en agitant des voiles tyriens, des herrebim, des reptiles et des guirlandes, devant l’Élu magnifique de la Judée, le Maçon du Seigneur.

Mais le troisième côté de la Salle donne sur la Nuit. Il plonge dans l’obscurité ses esplanades désertes au-dessus des régions de Josaphat.

Et voici que l’épaule du Médiateur a tressailli sous la main du Roi, car les ombres de la plate-forme solitaire deviennent, d’instant en instant, plus solennelles; elles s’épaississent et s’émeuvent comme sous l’action d’un soudain prodige.

A l’aspect des tourbillons précurseurs des épouvantements, le Grand-ministre détourne sa face de marbre vers les femmes terrifiées et vers les guerriers pâles; il s’écrie:

—Prêtres, ravivez la flamme-septénaire des Chandeliers d’or! Qu’on allume les sept-Chandeliers des conjurations funèbres.—De vaines fumées, tout à l’heure, vont apparaître, qui se dissiperont d’elles-mêmes si on ne les interroge pas. Que les nuages de vos encensoirs, ô filles de Judée, vous épargnent les obsessions inquiètes des Esprits de l’éternelle Limite! Exultez, avant que l’Heure vous rappelle au sein de la terre.

Il dit. Et la fête reprend son allégresse: on défie les sortilèges de l’Assyrie! ses mages noirs avaient-ils su délivrer, avant l’heure, Nëbou-Kudurri-Ousour, son roi,—son roi, visionnaire de baalïm d’or aux pieds d’argile,—qui, marqué d’une réprobation d’Èlohim, erra, sept années, sous le poil bestial, loin de son opulence, à travers ces diluviennes forêts qui enserrent l’immense Schëunaar-aux-quatre-fleuves?—Les danses de Maha-Naïm secouent leurs palmes en fleur, les coupes scintillent; les Nephtaliennes entrelacent les éclairs de leurs javelots rassemblés, font siffler leurs colliers de serpents; les torches jettent des reflets de sang sur les chevelures; des cris d’amour, des hymnes idolâtres retentissent vers le Pacifique!... Soudain, en mémoire de Jéricho, les Capitaines des cavaliers de Sodome font sonner sept fois leurs tubals de fer, et les Rhoïms couronnés d’hysope, les Cohènes de la souveraine-Sacrificature, en longs vêtements blancs, apparaissent, précédant l’Agneau-pascal.

Alors le feu de l’ivresse envahit la multitude étincelante! On maudit le nom de l’horrible statue qui, frappée du soleil, appelait, aux travaux des Pharaons, les ancêtres,—lorsque, accédant à la menace, levée sur eux toujours, de ces roseaux brûlants que dévora le bâton de l’Échappé-des-eaux, ils se résignaient à creuser, sur le granit rose des pyramidions, malgré la défense des Livres-futurs,—malgré la prohibition du Lévitique!—les simulacres des ibis, des criosphynx, des phœnix et des licornes, êtres en horreur au Saint-des-saints, ou, en durs hiéroglyphes, les hauts faits, (nombreux comme le sable, évanouis comme lui), et les noms d’abomination de ces dynasties oubliées filles de Menès le Ténébreux. On maudit les oignons du salaire, les levains du pain de Memphis. Malgré l’alliance avec le roi Nëchao, les Plaies sont évoquées dans les acclamations.

On heurte les cymbales sacrées, prises au trésor du Temple, les cymbales de triomphe que portait la vieille sœur d’Aaron, lorsque, sous ses cheveux gris, elle dansait, ivre de la colère de Dieu, devant l’armée, sur les rivages de la mer. Des poignées de roses sont lancées par les gamaddim à la face des idoles abjurées. Les eunuques simulent des menaces dérisoires contre les Égyptiens; un rugissement de délivrance et de joie, pareil au murmure lointain du tonnerre, passe, dans les nuées, au-dessus de Hiérouschalaïm.

Cependant le Grand-Initié, ayant une seconde fois relevé la tête et considéré, plus attentif, le caractère des ombres, est devenu soucieux.

La flamme des sept-Chandeliers qui brûlent, espacés, devant l’esplanade, s’est renversée contre l’assemblée: les sept langues de feu, recourbées en arrière sur leurs tiges d’or, palpitent, allongées et haletantes, avec un bruit de fléaux.

Les serpents des Nephtaliennes se sont dénoués et se cachent dans les replis des chevelures. Les lynx, maintenant blottis autour du vieillard redouté, le regardent, inquiets et pleins de grondements.

Mais lui s’efforce de pénétrer le sens des présages: croisant ses phylactères sacerdotaux sur les plis de son pallah d’hyacinthe, il délibère. Vainement il a consulté, d’un regard, les téraphim mystérieux; avec le son de l’or vierge les lames révélatrices se sont brisées.

Sur l’épaule du Médiateur est demeurée la main radieuse du Roi. Les yeux de Helcias la rencontrent: il voit l’Anneau, le joyau-d’Alliance où s’allume la première clavicule, la clef-cruciale, figure de l’Abîme partagé en quatre voies.

Le puissant pantacle est entouré par la forme même de l’Anneau. Il est emprisonné dans l’éclair de l’Anneau, figure du Cercle-universel.

L’âme de Salomon, germe divin, est mêlée aux reflets de ce signe victorieux où s’épure, doucement, la lueur des étoiles.

La clavicule est l’expression où le Mage a concentré une partie des efforts de sa pensée, une somme des pouvoirs conquis dans le triomphe des épreuves, afin d’agir plus directement sur les forces intimes de l’Univers.

Ce Talisman de la Croix stellaire que contemple Helcias est pénétré d’une énergie capable de maîtriser la violence des éléments. Dilué, par myriades, sur la terre, ce Signe, en son poids spirituel, exprime et consacre la valeur des hommes, la science prophétique des nombres, la majesté des couronnes, la beauté des douleurs. Il est l’emblème de l’autorité dont l’Esprit revêt, secrètement, un être ou une chose. Il détermine, il rachète, il précipite à genoux, il éclaire!... Les profanateurs eux-mêmes fléchissent devant lui. Qui lui résiste est son esclave. Qui le méconnaît étourdiment souffre à jamais de ce dédain. Partout il se dresse, ignoré des enfants du siècle, mais inévitable.

La Croix est la forme de l’Homme lorsqu’il étend les bras vers son désir ou se résigne à son destin. Elle est le symbole même de l’Amour, sans qui tout acte demeure stérile. Car à l’exaltation du cœur se vérifie toute nature prédestinée. Lorsque le front seul contient l’existence d’un homme, cet homme n’est éclairé qu’au-dessus de la tête: alors son ombre jalouse, renversée toute droite au-dessous de lui, l’attire par les pieds, pour l’entraîner dans l’Invisible. En sorte que l’abaissement lascif de ses passions n’est, strictement, que le revers de la hauteur glacée de ses esprits. C’est pourquoi le Seigneur dit: Je connais les pensées des sages et je sais jusqu’à quel point elles sont vaines.

A peine le Grand-Médiateur a-t-il considéré l’infaillible, le céleste Anneau, qu’aussitôt, en face de lui, les sept flammes des Chandeliers d’or se tendent et se prolongent, immobiles, pareilles à sept épées brûlantes.

Le conjurateur reconnaît, enfin, les concordances dénonciatrices d’un Être du plus haut ciel. Son visage, plus impassible que celui des idoles, prend, silencieusement, la couleur des sépulcres. Il sent que le mandataire d’un Ordre incommutable s’approche, dans l’intérieur des airs, franchissant et refoulant les profondeurs: la tempête de son vol motive l’amoncellement des ombres. Une colonne s’écroule, soudain, près de l’esplanade; le flamboiement d’une signature occulte sillonne les ruines...

Helcias a recouvré l’intrépidité de son âme. Avec un frémissement de joie auguste, il a constaté le salëm de Dieu, le signe d’Élohim, le pantacle de la Mort.—Celui qui vient, c’est Azraël.

Et la multitude livide s’écrie, dans la Salle:

—Un éclair!