Contes cruelsPart 4 of 24
French original · English translation
The translation continues with Premium.
- The meaning of every phrase
- Notes on idioms and grammar
- Every book in the catalog
—Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de la plume quotidienne,—vous devez commettre une erreur... il y a malentendu. Vous n’avez pas lu... avec attention...
—Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq mille en vingt-quatre heures! s’écrie le directeur. La qualité seule du style, vous dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs peuvent, dans un journal, tracer l’exposé d’une soi-disant idée... Ah! black upon white! Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer, à son tour et à sa manière, cette idée, dans un livre? tout le reste est oublié. Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur du sable.—Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y faire? c’est ainsi.—Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout journal.
»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend toujours un peu, ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’on ne sait quoi de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les gens n’aiment pas qu’on les humilie! La puissance impressionnante de votre style naturel transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi rédhibitoire!—Vous imprimer? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin! Ce serait plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, d’un monsieur qui, sachant que telle femme, dont il convoite la dot, a le goût des bancroches, affecte une claudication mensongère pour se bien faire venir de la dame,—ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer l’estime et le respect de ses professeurs, de ses camarades, se ferait teindre les cheveux en blanc.—Monsieur, les quelques pages que je viens de parcourir me suffisent pour savoir très bien à qui j’ai affaire.—Personne n’est dupe aujourd’hui! Le public a son instinct, son flair, aussi sûr que celui d’un animal. Il connaît les siens et ne se trompe jamais. Il vous devine. Il pressent que, sachant au mieux la valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits, vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, comme la poudre de vos bottines; qu’enfin ses vagues et insoucieux propos à votre égard sont, pour vous, comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du vent dans une serrure. Le visible effort que,—poussé par quelque détresse financière, sans doute,—vous avez commis ici pour vous niveler à ses «idées» l’insulte horriblement. La gaucherie de votre humilité de commande a des hésitations meurtrières pour les bouffissures de son apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le nez en paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne pas, cela, de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent, seuls, se permettre, dans leurs livres, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre à relever la tête!—Mais, dans un journal, monsieur, ces façons-là sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir de la feuille aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de pareils articles.
»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de «poète», sourit in petto et se désabonne,—en déclarant, tout haut, que vous avez beaucoup de talent!—Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits ne l’ont pas atteint; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans les louanges et, de confiance ou d’instinct, ne vous lisent jamais, car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils haïssent le plus au monde.—Et c’est moi qui paye!
(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur avec des yeux ternes):
—Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard? Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!—Il est doué d’un autre genre... d’intelligence que vous, voilà tout.
—Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le public... ce n’est pas moi?
—Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition! c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: Sois médiocre! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.—Ah! c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!—Nous avons progressé. L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de se naturaliser en lui.—Or, vous arrivez, vous, prétendant lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature. Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!—Les rois, tout ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière, Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments. Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise. Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends, j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort est stérile: il est impossible de devenir une canaille sincère: il faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité, et, surtout, l’inconscience:—sinon vous serez antipathique: on vous devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,—si vous n’êtes pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),—votre cas n’est pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir: sans cela, rien à faire ensemble.—Tenez, moi, moi qui vous parle, je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux, derrière moi, que le néant.
—Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air étonné.
—Non. Rien.—Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton péremptoire, le directeur.
—Ah! c’est différent.
—Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.
Un silence.
—Permettez, monsieur, répond alors l’Inconnu, en ressaisissant son travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont le verbe flambe clair et dont l’utile critique rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un d’entre eux.
—Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: la probité n’a pas d’époque!
—La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire.
—Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là!
—Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, je vous aurais cru... plus jeune.
—Hein?... mais,—il me semble que vous cherchez la petite bête en ce que je dis, monsieur?
(Ici, l’inconnu se lève.)
—Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve parfois la grande,—répond-il distraitement.
—Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette subite aigreur?
(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur, si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au fauteuil.)
—Soit, je serai franc, répond-il.—Quoi! je viens vous offrir une ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le cynisme quiet, la nullité sentencieuse,—l’idéal du genre! une perle, enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre oui ou non, vous m’accablez d’injures! Vous m’affublez des épithètes les plus ridiculisantes! Vous me traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, de penseur, que sais-je? J’ai vu le moment où... sans aucune provocation de ma part... (Ici notre ami baisse la voix en regardant autour de lui comme craignant les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme de génie!» Ne niez pas: je vous voyais venir.—Monsieur, on ne traite pas, comme cela, d’hommes de génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous, ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous savez fort bien qu’un tel propos peut avoir pour fatales conséquences de priver un innocent de tout gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée de tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non le déprécier en le déclarant entaché de génie. Où voulez-vous que je le porte, maintenant! Oui, j’ai sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je l’avoue! Et je vous avertis que si vous ébruitiez sur mon compte d’aussi venimeuses calomnies,—comme je ne tiens pas à mourir de faim, de misère et de honte sous les demi-sourires approbateurs et les clins d’yeux encourageants du bal de domestiques où je me trouve dans la vie,—je saurais vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à des excuses dictées.—Brisons là. Ces quelques paroles, ne me paraissant présenter qu’imparfaitement, entre nous, les prodromes d’une amitié naissante, souffrez que je prenne congé à l’anglaise, en vous prévenant (à titre gracieux et pour votre gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié l’art de ne jamais donner ni recevoir de coups de manchette et qu’un brevet de courage convenu peut coûter plus cher avec moi.—Serviteur.
Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, le littérateur se retire, lentement.
Une fois seul:
—Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le directeur: bah! soyons philosophe. Socrate, ayant remporté le prix de courage à la bataille de Potidée, le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons ce sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme est amusant, et sa petite pique ne me déplaît pas. Jadis, j’ai eu ça moi-même.
(Ici notre homme tire sa montre.)
—Cinq heures!...—Voyons, soyons sérieux. Que mangerai-je bien ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... oui!—un peu truité?... Non!—saumoneux?... Oui, plutôt.—Et... comme entremets?...
Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le directeur de la feuille politique, littéraire, commerciale, électorale, industrielle, financière et théâtrale se replonge dans ses opimes et absconses méditations. Et il serait impossible d’en pénétrer l’important objet, car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, un vieux proverbe mozarabe: «Le flambeau n’éclaire pas sa base.»
L’AFFICHAGE CÉLESTE
A Monsieur Henry Ghys.
«Eritis sicut Dii»
(Ancien Testament.)
Chose étrange et capable d’éveiller le sourire chez un financier: il s’agit du Ciel! Mais entendons-nous: du ciel considéré au point de vue industriel et sérieux.
Certains événements historiques, aujourd’hui scientifiquement avérés et expliqués (ou tout comme), par exemple le Labarum de Constantin, les croix répercutées sur les nuages par des plaines de neige, les phénomènes de réfraction du mont Brocken et certains effets de mirage dans les contrées boréales, ayant singulièrement intrigué et, pour ainsi dire, piqué au jeu, un savant ingénieur méridional, M. Grave, celui-ci conçut, il y a quelques années, le projet lumineux d’utiliser les vastes étendues de la nuit, et d’élever, en un mot, le ciel à la hauteur de l’époque.
A quoi bon, en effet, ces voûtes azurées qui ne servent à rien, qu’à défrayer les imaginations maladives des derniers songe-creux? Ne serait-ce pas acquérir de légitimes droits à la reconnaissance publique, et, disons-le (pourquoi pas?), à l’admiration de la Postérité, que de convertir ces espaces stériles en spectacles réellement et fructueusement instructifs, que de faire valoir ces landes immenses et de rendre, finalement, d’un bon rapport, ces Solognes indéfinies et transparentes?
Il ne s’agit pas ici de faire du sentiment. Les affaires sont les affaires. Il est à propos d’appeler le concours, et, au besoin, l’énergie des gens sérieux sur la valeur et les résultats pécuniaires de la découverte inespérée dont nous parlons.
De prime abord, le fond même de la chose paraît confiner à l’Impossible et presque à l’Insanité. Défricher l’azur, coter l’astre, exploiter les deux crépuscules, organiser le soir, mettre à profit le firmament jusqu’à ce jour improductif, quel rêve! quelle application épineuse, hérissée de difficultés! Mais, fort de l’Esprit de progrès, de quels problèmes l’Homme ne parviendrait-il pas à trouver la solution?
Plein de cette idée et convaincu que si Franklin, Benjamin Franklin, l’imprimeur, avait arraché la foudre au ciel, il devait être possible, à fortiori, d’employer ce dernier à des usages humanitaires, M. Grave étudia, voyagea, compara, dépensa, forgea, et, à la longue, ayant perfectionné les lentilles énormes et les gigantesques réflecteurs des ingénieurs américains, notamment des appareils de Philadelphie et de Québec (tombés, faute d’un génie tenace, dans le domaine du Cant et du Puff), M. Grave, disons-nous, se propose (nanti de brevets préalables) d’offrir, incessamment, à nos grandes industries manufacturières et même aux petits négociants, le secours d’une Publicité absolue.
Toute concurrence serait impossible devant le système du grand vulgarisateur. Qu’on se figure, en effet, quelques-uns de nos grands centres de commerce, aux populations houleuses, Lyon, Bordeaux, etc., à l’heure où tombe le soir. On voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses. Tout à coup, de puissants jets de magnésium ou de lumière électrique, grossis cent mille fois, partent du sommet de quelque colline fleurie, enchantements des jeunes ménages,—d’une colline analogue, par exemple, à notre cher Montmartre;—ces jets lumineux, maintenus par d’immenses réflecteurs versicolores, envoient, brusquement, au fond du ciel, entre Sirius et Aldébaran, l’Œil du taureau, sinon même au milieu des Eyades, l’image gracieuse de ce jeune adolescent qui tient une écharpe sur laquelle nous lisons tous les jours, avec un nouveau plaisir, ces belles paroles: On restitue l’or de toute emplette qui a cessé de ravir! Peut-on bien s’imaginer les expressions différentes que prennent, alors, toutes ces têtes de la foule, ces illuminations, ces bravos, cette allégresse?—Après le premier mouvement de surprise, bien pardonnable, les anciens ennemis s’embrassent, les ressentiments domestiques les plus amers sont oubliés: l’on s’asseoit sous la treille pour mieux goûter ce spectacle à la fois magnifique et instructif,—et le nom de M. Grave, emporté sur l’aile des vents, s’envole vers l’Immortalité.
Il suffit de réfléchir, un tant soit peu, pour concevoir les résultats de cette ingénieuse invention.—Ne serait-ce pas de quoi étonner la Grande-Ourse elle-même, si, soudainement, surgissait, entre ses pattes sublimes, cette annonce inquiétante: Faut-il des corsets, oui, ou non? Ou mieux encore: ne serait-ce pas un spectacle capable d’alarmer les esprits faibles et d’éveiller l’attention du clergé que de voir apparaître, sur le disque même de notre satellite, sur la face épanouie de la Lune, cette merveilleuse pointe-sèche que nous avons tous admirée sur les boulevards et qui a pour exergue: A l’Hirsute? Quel coup de génie si, dans l’un des segments tirés entre le v de l’Atelier du Sculpteur, on lisait enfin: Vénus, réduction Kaulla!—Quel émoi si, à propos de ces liqueurs de dessert dont on recommande l’usage à plus d’un titre, on apercevait, dans le sud de Régulus, ce chef-lieu du Lion, sur la pointe même de l’Épi de la Vierge, un Ange tenant un flacon à la main, tandis que sortirait de sa bouche un petit papier sur lequel on lirait ces mots: Dieu, que c’est bon!...
Bref, on conçoit qu’il s’agit, ici, d’une entreprise d’affichage sans précédents, à responsabilité illimitée, au matériel infini: le Gouvernement pourrait même la garantir, pour la première fois de sa vie.
Il serait oiseux de s’appesantir sur les services, vraiment éminents, qu’une telle découverte est appelée à rendre à la société et au Progrès. Se figure-t-on, par exemple, la photographie sur verre, et le procédé de Lampascope appliqués de cette façon,—c’est-à-dire cent mille fois grandis,—soit pour la capture des banquiers en fuite, soit pour celle des malfaiteurs célèbres?—Le coupable, désormais facile à suivre, comme dit la chanson, ne pourrait mettre le nez à la fenêtre de son wagon sans apercevoir dans les nues sa figure dénonciatrice.
Et en politique! en matière d’élections, par exemple! Quelle prépondérance! Quelle suprématie! Quelle simplification incroyable dans les moyens de propagande, toujours si onéreux!—Plus de ces petits papiers bleus, jaunes, tricolores, qui abîment les murs et nous redisent sans cesse le même nom, avec l’obsession d’un tintouin! Plus de ces photographies si dispendieuses (le plus souvent imparfaites) et qui manquent leur but, c’est-à-dire qui n’excitent point la sympathie des électeurs, soit par l’agrément des traits du visage des candidats , soit par l’air de majesté de l’ensemble! Car, enfin, la valeur d’un homme est dangereuse, nuisible et plus que secondaire, en politique; l’essentiel est qu’il ait l’air «digne» aux yeux de ses mandants.
Supposons qu’aux dernières élections, par exemple, les médaillons de MM. B... et A... fussent apparus tous les soirs, en grandeur naturelle, juste sous l’étoile β de la Lyre?—C’était là leur place, on en conviendra! puisque ces hommes d’État enfourchèrent jadis Pégase, si l’on doit en croire la Renommée. Tous les deux eussent été exposés là, pendant la soirée qui eût précédé le scrutin; tous deux légèrement souriants, le front voilé d’une convenable inquiétude, et, néanmoins, la mine assurée. Le procédé du Lampascope pouvait même, à l’aide d’une petite roue, modifier à tout instant l’expression des deux physionomies. On eût pu les faire sourire à l’Avenir, répandre des larmes sur nos mécomptes, ouvrir la bouche, plisser le front, gonfler les narines dans la colère, prendre l’air digne, enfin tout ce qui concerne la tribune et donne tant de valeur à la pensée chez un véritable orateur. Chaque électeur eût fait son choix, eût pu, enfin, se rendre compte à l’avance, se fût fait une idée de son député et n’eût pas, comme on dit, acheté chat en poche. On peut même ajouter que, sans la découverte de M. Grave, le Suffrage universel est une espèce de dérision.
Attendons-nous, en conséquence, à ce que l’une de ces aubes, ou mieux, l’un de ces soirs, M. Grave, appuyé par le concours d’un gouvernement éclairé, commencera ses importantes expériences. Les incrédules auront beau jeu d’ici là! Comme du temps où M. de Lesseps parlait de réunir des Océans (ce qu’il a fait, malgré les incrédules). La Science aura donc, ici encore, le dernier mot et M. Excessivement-Grave laissera rire. Grâce à lui, le Ciel finira par être bon à quelque chose et par acquérir, enfin, une valeur intrinsèque.