Contes cruelsPart 22 of 24
French original · English translation
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LE TRAITEMENT DU DOCTEUR TRISTAN
A Monsieur Jules de Brayer.
«Fili Domini, putasne vivent ossa ista?»
Isaïe.
Hurrah! C’en est fait! En joie! For ever!!! Le Progrès nous emporte en son torrent. Lancés comme nous le sommes, tout temps d’arrêt serait un véritable suicide. Victoire! victoire! La vitesse de notre entraînement prend des proportions de brouillard tellement admirables que c’est à peine si nous avons le loisir de distinguer autre chose que l’extrémité de notre propre nez.
Pour échapper à l’horrible hypnotisme qui pourrait s’en ensuivre, avons-nous d’autres ressources que celle de fermer définitivement les yeux? Non. Pas d’autre. Abaissons donc les paupières et—laissons-nous aller.
Que de découvertes! Que d’inventions, butyreuses pour tous!—L’Humanité devient, entre deux déluges, un fait, positivement divin! Récapitulons:
1o Poudre de riz noire, pour éclaircir le teint des nègres marrons;
2o Réflecteurs du Dr Grave, qui vont, dès demain, couvrir d’affiches le vaste mur du ciel nocturne;
3o Toiles d’araignée artificielles pour chapeaux de savants;
4o Machine-à-Gloire de l’illustre Bathybius Bottom, le parfait baron moderne;
5o L’Ève-nouvelle, machine électro-humaine (presque une bête!...), offrant le clichage du premier amour,—par l’étonnant Thomas Alva Edison, l’ingénieur américain, le Papa du Phonographe.
—Mais, chut! Voici du nouveau!—Voici encore du nouveau!... Toujours!... Cette fois, c’est la Médecine qui va nous éblouir. Écoutons! Un stupéfiant praticien, le Dr T. Chavassus, vient de trouver un traitement radical des Bruits, Bourdonnements, et tous autres troubles du canal auditif. Il guérit jusqu’aux personnes qui entendent de travers, maladie devenue contagieuse de nos jours.—Chavassus, enfin, possédant, à fond, la connaissance de tous les tambours de l’ouïe humaine, s’adresse, d’une façon intellectuelle, à ces gens nerveux qui sentent trop vite, comme on dit, la Puce à l’oreille!—Il calme les démangeaisons que, par exemple, la sensation des «outrages» éveille encore derrière l’appendice auriculaire de certains humains en retard et demeurés trop susceptibles! Mais son triomphe, sa spécialité, c’est la cure des personnes qui «entendent des Voix», soit les Jeanne d’Arc, par exemple.—C’est là son titre principal à l’estime publique.
Le traitement du Dr Chavassus est tout rationnel; sa devise est: «Tout pour le Bon-Sens et par le Bon-Sens!» Plus d’inspirations héroïques à craindre, avec lui. Ce prince du savoir empêcherait un malade de distinguer jusqu’à la voix de sa conscience, au besoin. Et il garantit, à forfait, que toute Jeanne d’Arc, au sortir de ses mains éclairées, n’entendra plus aucune espèce de Voix (pas même la sienne), et que les tambours des oreilles seront, chez elle, aussi voilés que tout tambour sérieux et rationnel doit l’être aujourd’hui.
Plus de ces entraînements irréfléchis, dus, par exemple, à l’excitation que les vieux chants d’une patrie éveillent, maladivement, dans le cœur de quelques derniers enthousiastes! Plus d’enfantillages! Ne craignons plus de reconquérir des provinces à l’étourdie! Le Docteur est là. Seriez-vous tourmenté par quelques lointains appels des sirènes de la Gloire?... Chavassus vous fera passer ces bourdonnements d’oreilles.—Entendez-vous des accents sublimes, dans le silence, comme si l’âme de votre pays vous parlait?... Éprouvez-vous des sursauts d’honneur révolté lorsque le sentiment du courage vaincu et de l’indomptable espoir des grands lendemains s’allume en votre cœur et fait rougir le lobe de vos oreilles?...—Vite! vite! chez le Docteur: il vous ôtera ces démangeaisons-là!
Ses consultations sont de deux à quatre. Et quel homme affable! charmant! irrésistible!—Vous pénétrez dans son cabinet, pièce décorée avec cette ornementation sévère qui convient à la Science. Pour tout objet de luxe, vous apercevez une botte d’oignons appendue au-dessous d’un buste d’Hippocrate, pour indiquer aux personnes sentimentales qu’elles pourront se procurer, au besoin, des larmes de gratitude après succès.
Chavassus vous indique un fauteuil scellé dans le parquet. A peine y êtes-vous commodément installé, que de brusques crampons, pareils à des griffes de tigre, paralysent, à l’instant même, chez vous, le plus léger mouvement.—Le Docteur, alors, vous regarde pendant quelque temps, bien en face, en haussant les sourcils, en poussant sa joue avec sa langue et un cure-dents à la main, vous témoignant, ainsi, du violent intérêt que vous lui inspirez.
—Avez-vous eu souvent l’oreille basse, dans la vie? vous demande-t-il.
—Mais... comme tout le monde, aujourd’hui, répondez-vous, gaiement.—Souventes fois, pour me distraire.
—Espérez, en ce cas, reprend le Docteur. Ce sont des échos, mon ami; ce ne sont pas des Voix que vous avez entendues.
Et soudain, se précipitant sur votre oreille, il y colle sa bouche. Puis, avec une intonation d’abord lente et basse, mais qui ne tarde pas à s’enfler comme le rugissement de la foudre, il y articule ce seul mot: «HUMANITÉ». Les yeux sur son chronomètre, il en arrive, après vingt minutes, à le prononcer dix-sept fois par seconde, sans en confondre les syllabes, résultat conquis par bien des veilles! fruit de nombreux et périlleux exercices.
Il répète donc ce mot, de cette manière surprenante, en votre dite oreille: non point que ce vocable représente, à son esprit, un sens quelconque! Au contraire! (Il ne s’en sert, personnellement, que comme certain chanteur se servait, tous les matins, du mot «Carcassonne», pour se nettoyer le gosier, et voilà tout.) Mais il lui attribue des vertus magiques et il prétend que, lorsqu’il a bien endormi, châtré et englué le cervelet d’un malade avec ce mot-là, la guérison est aux trois quarts obtenue.
Cela fait, il passe à l’autre oreille et y susurre, avec les inflexions d’une tyrolienne, environ nonante Queues-de-mots, de sa confection. Ces Queues-de-mots, jouent sur les désinences de certains termes, aujourd’hui démodés et dont il est presque impossible de retrouver la signification,—par exemple de mots tels que: Générosité!... Foi!... Désintéressement!... Ame immortelle!... etc., et autres expressions fantastiques. A la fin, vous l’écoutez en remuant doucement la tête de haut en bas; vous souriez, dans une sorte d’extase.
Au bout d’une demi-heure, le vase de votre entendement étant rempli de la sorte, il devient nécessaire de le boucher, n’est-il pas vrai?... de peur que son précieux contenu ne s’évente. Chavassus, donc, aux approches du moment qu’il juge psychologique, vous introduit dans les oreilles deux fils d’induction tout particulièrement enduits, préparés et saturés d’un fluide positif dont il a le secret.—Chut! ne bougeons plus!... Il touche l’interrupteur d’une pile voisine; l’étincelle part dans votre oreille. Trente mille cymbales résonnent sous votre crâne. Les crampons et le fauteuil retiennent le bond terrible dont vous savourez, intérieurement, l’élan contenu.
—Eh bien!—Quoi?... quoi?... quoi?... ne cesse de vous répéter, en souriant, le Docteur.
Seconde étincelle. Crac! Cela suffit. Victoire!... Le tympan est crevé,—c’est-à-dire ce point mystérieux, ce point malade, ce point inquiétant qui, dans le tympan de votre misérable oreille, apportait à votre esprit ces bourdonnements de gloire, d’honneur et de courage.—Vous êtes sauvé. Vous n’entendez plus rien. Miracle! L’Abstraction et la Queue-de-mot couvrent, en vous, tous cris de colère devant le vieil Idéal assassiné! L’amour exclusif de votre santé et de vos aises vous inspire un mépris éclairé de toutes les offenses! vous voici, désormais, à l’épreuve de dix mille claques.—Enfin!!! Vous respirez. Chavassus vous délivre une pichenette sur le nez, en signe de guérison; vous vous levez;—vous êtes LIBRE...
Si vous appréhendez quelques puérils regains de dignité, si, en un mot, vous doutez encore, le Docteur Tristan, tout en mâchonnant son cure-dents, détache, à la chute de vos lombes, un fort coup de pied, que vous recevez d’un cœur débordant de gratitude et en regardant la botte d’oignons. Vous voilà rassuré. Vous partez après l’avoir couvert d’or. Vous sortez de chez lui, frais, dispos, leste—(en ce bel habit noir, vulgò sifflet, aliàs queue-de-pie, avec lequel vous portez, si divinement, le deuil des mots que vous avez tués);—les mains dans les poches, au gai soleil, la mine entendue, l’œil fin,—l’esprit bien délivré de toutes ces Voix vaines et confuses qui, la veille encore, vous harcelaient. Vous sentez le Bon-sens couler, comme un baume, dans tout votre être. Votre indifférence... ne connaît plus de frontières. Vous êtes sacré par un raisonnement qui vous rend supérieur à toutes les hontes. Vous êtes devenu un homme de l’Humanité.
CONTE D’AMOUR
«Et que Dieu ne te récompense jamais du bien que tu m’as fait!»
Henri Heine, l’Intermezzo.
I ÉBLOUISSEMENT
La Nuit, sur le grand mystère,
Entr’ouvre ses écrins bleus:
Autant de fleurs sur la terre
Que d’étoiles dans les cieux!
On voit ses ombres dormantes
S’éclairer, à tous moments,
Autant par les fleurs charmantes
Que par les astres charmants.
Moi, ma nuit au sombre voile
N’a, pour charme et pour clarté,
Qu’une fleur et qu’une étoile:
Mon amour et ta beauté!
II L’AVEU
J’ai perdu la forêt, la plaine
Et les frais avrils d’autrefois...
Donne tes lèvres: leur haleine,
Ce sera le souffle des bois!
J’ai perdu l’Océan morose,
Son deuil, ses vagues, ses échos;
Dis-moi n’importe quelle chose:
Ce sera la rumeur des flots.
Lourd d’une tristesse royale,
Mon front songe aux soleils enfuis...
Oh! cache-moi dans ton sein pâle!
Ce sera le calme des nuits!
III LES PRÉSENTS
Si tu me parles, quelque soir,
Du secret de mon cœur malade,
Je te dirai, pour t’émouvoir,
Une très ancienne ballade.
Si tu me parles de tourment,
D’espérance désabusée,
J’irai te cueillir, seulement,
Des roses pleines de rosée.
Si, pareille à la fleur des morts
Qui se plaît dans l’exil des tombes,
Tu veux partager mes remords...
Je t’apporterai des colombes.
IV AU BORD DE LA MER
Au sortir de ce bal nous suivîmes les grèves;
Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
Nous allions: une fleur se fanait dans sa main;
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.
Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outre-mer épandait sa lumière mystique,
Les algues parfumaient les espaces glacés;
Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière!
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.
Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils:
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées!
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.
Le danger la revêt d’un rayon familier:
Même dans son étreinte oublieusement tendre
Ses crimes, évoqués, sont tels, qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.
Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne,
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.
Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers:
«Autrefois, autrefois,—quand je faisais partie
»Des vivants,—leurs amours sous les pâles flambeaux
»Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux,
»Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
»J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser:
»Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,
»Les aveux suppliants de ces âmes en peine:
»Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
»Je suis donc insensible et faite de silence
»Et je n’ai pas vécu; mes jours sont froids et vains:
»Les Cieux m’ont refusé les battements divins!
»On a faussé pour moi les poids de la balance.
»Je sens que c’est mon sort même dans le trépas:
»Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
»Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
»Moi je reposerai, ne les comprenant pas.»
Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
A dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent du remords battait de ses rafales
Et pendant que la mer déserte se gonflait:
—«Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
»Et les sons de cristal de vos phrases polies
»Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.
»Rieuse et respirant une touffe de roses
»Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
»Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
»Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses.
»J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
»Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête,
»Et s’éclairer enfin votre douleur distraite,
»Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil.»
Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
—«Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
»J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?
»Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés
»Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...
»Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
»Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés.»
V RÉVEIL
O toi, dont je reste interdit,
J’ai donc le mot de ton abîme!
N’importe quel baiser t’anime:
Un passant; de l’or; tout est dit.
Tu n’aimes que comme on se venge;
Tu mens en cris délicieux;
Et tu te plais, riant des cieux,
A ces vains jeux de mauvais ange.
En tes baisers nuls et pervers
Si j’ai bu vos sucs, jusquiames,
Enchanteresse entre les femmes
Sois oubliée, en tes hivers!
VI ADIEU
Un vertige épars sous tes voiles
Tenta mon front vers tes bras nus.
Adieu, toi par qui je connus
L’angoisse des nuits sans étoiles!
Quoi! ton seul nom me fit pâlir!
—Aujourd’hui, sans désirs ni craintes,
Dans l’ennui vil de tes étreintes
Je ne veux plus m’ensevelir.
Je respire le vent des grèves,
Je suis heureux loin de ton seuil:
Et tes cheveux couleur de deuil
Ne font plus d’ombre sur mes rêves.
VII RENCONTRE
Tu secouais ton noir flambeau;
Tu ne pensais pas être morte;
J’ai forgé la grille et la porte
Et mon cœur est sûr du tombeau.
Je ne sais quelle flamme encore
Brûlait dans ton sein meurtrier,
Je ne pouvais m’en soucier:
Tu m’as fait rire de l’aurore.
Tu crois au retour sur les pas?
Que les seuls sens font les ivresses?...
Or, je bâillais en tes caresses:
Tu ne ressusciteras pas.
SOUVENIRS OCCULTES
A Monsieur Franc Lamy.
«Et il n’y a pas, dans toute la contrée, de château plus chargé de gloire et d’années que mon mélancolique manoir héréditaire.»
Edgar Poe.
—Je suis issu, me dit-il, moi, dernier Gaël, d’une famille de Celtes, durs comme nos rochers. J’appartiens à cette race de marins, fleur illustre d’Armor, souche de bizarres guerriers, dont les actions d’éclat figurent au nombre des joyaux de l’Histoire.
L’un de ces devanciers, excédé, jeune encore, de la vue ainsi que du fastidieux commerce de ses proches, s’exila pour jamais, et le cœur plein d’un mépris oublieux, du manoir natal. C’était lors des expéditions d’Asie; il s’en alla combattre aux côtés du bailli de Suffren et se distingua bientôt, dans les Indes, par de mystérieux coups de main qu’il exécuta, seul, à l’intérieur des Cités-mortes.
Ces villes, sous des cieux blancs et déserts, gisent, effondrées au centre d’horribles forêts. Les faréoles, l’herbe, les rameaux secs jonchent et obstruent les sentiers qui furent des avenues populeuses, d’où le bruit des chars, des armes et des chants s’est évanoui.
Ni souffles, ni ramages, ni fontaines en la calme horreur de ces régions. Les bengalis, eux-mêmes, s’éloignent, ici, des vieux ébéniers, ailleurs leurs arbres. Entre les décombres, accumulés dans les éclaircies, d’immenses et monstrueuses éruptions de très longues fleurs, calices funestes où brûlent, subtils, les esprits du Soleil, s’élancent, striées d’azur, nuancées de feu, veinées de cinabre, pareilles aux radieuses dépouilles d’une myriade de paons disparus. Un air chaud de mortels aromes pèse sur les muets débris: et c’est comme une vapeur de cassolettes funéraires, une bleue, enivrante et torturante sueur de parfums.
Le hasardeux vautour qui, pèlerin des plateaux du Caboul, s’attarde sur cette contrée et la contemple du faîte de quelque dattier noir, ne s’accroche aux lianes, tout à coup, que pour s’y débattre en une soudaine agonie.
Çà et là, des arches brisées, d’informes statues, des pierres, aux inscriptions plus rongées que celles de Sardes, de Palmyre ou de Khorsabad. Sur quelques-unes, qui ornèrent le fronton, jadis perdu dans les cieux, des portes de ces cités, l’œil peut déchiffrer encore et reconstruire le zend, à peine lisible, de cette souveraine devise des peuples libres d’alors:
«... et Dieu ne prévaudra!»
Le silence n’est troublé que par le glissement des crotales, qui ondulent parmi les fûts renversés des colonnes, ou se lovent, en sifflant, sous les mousses roussâtres.
Parfois, dans les crépuscules d’orage, le cri lointain de l’hémyone, alternant tristement avec les éclats du tonnerre, inquiète la solitude.
Sous les ruines se prolongent des galeries souterraines aux accès perdus.
Là, depuis nombre de siècles, dorment les premiers rois de ces étranges contrées, de ces nations, plus tard sans maîtres, dont le nom même n’est plus. Or, ces rois, d’après les rites de quelque coutume sacrée sans doute, furent ensevelis sous ces voûtes, avec leurs trésors.
Aucune lampe n’illumine les sépultures.
Nul n’a mémoire que le pas d’un captif des soucis de la Vie et du Désir ait jamais importuné le sommeil de leurs échos.
Seule, la torche du brahmine,—ce spectre altéré de Nirvanah, ce muet esprit, simple témoin de l’universelle germination des devenirs,—tremble, imprévue, à de certains instants de pénitence ou de songeries divines, au sommet des degrés disjoints et projette, de marche en marche, sa flamme obscurcie de fumée jusqu’au profond des caveaux.
Alors les reliques, tout à coup mêlées de lueurs, étincellent d’une sorte de miraculeuse opulence!... Les chaînes précieuses qui s’entrelacent aux ossements semblent les sillonner de subits éclairs. Les royales cendres, toutes poudreuses de pierreries, scintillent!—Telle la poussière d’une route que rougit, avant l’ombre définitive, quelque dernier rayon de l’Occident.
Les Maharadjahs font garder, par des hordes d’élite, les lisières des forêts saintes et, surtout, les abords des clairières où commence le pêle-mêle de ces vestiges.—Interdits de même sont les rivages, les flots et les ponts écroulés des euphrates qui les traversent.—De taciturnes milices de cipayes, au cœur de hyène, incorruptibles et sans pitié, rôdent, sans cesse, de toutes parts, en ces parages meurtriers.
Bien des soirs, le héros déjoua leurs ruses ténébreuses, évita leurs embûches et confondit leur errante vigilance!...—Sonnant subitement du cor, dans la nuit, sur des points divers, il les isolait par ces alertes fallacieuses, puis, brusque, surgissait sous les astres, dans les hautes fleurs, éventrant rapidement leurs chevaux. Les soldats, comme à l’aspect d’un mauvais génie, se terrifiaient de cette présence inattendue.—Doué d’une vigueur de tigre, l’Aventurier les terrassait alors, un par un, d’un seul bond! les étouffait, tout d’abord, à demi, dans cette brève étreinte,—puis, revenant sur eux, les massacrait à loisir.
L’Exilé devint, ainsi, le fléau, l’épouvante et l’extermination de ces cruels gardes aux faces couleur de terre. Bref, c’était celui qui les abandonnait, cloués à de gros arbres, leurs propres yatagans dans le cœur.
S’engageant, ensuite, au milieu du passé détruit, dans les allées, les carrefours et les rues de ces villes des vieux âges, il gagnait, malgré les parfums, l’entrée des sépulcres non pareils où gisent les restes de ces rois hindous.
Les portes n’en étant défendues que par des colosses de jaspe, sortes de monstres ou d’idoles aux vagues prunelles de perles et d’émeraudes,—aux formes créées par l’imaginaire de théogonies oubliées,—il y pénétrait aisément, bien que chaque degré descendu fît remuer les longues ailes de ces dieux.
Là, faisant main basse autour de lui, dans l’obscurité, domptant le vertige étouffant des siècles noirs dont les esprits voletaient, heurtant son front de leurs membranes, il recueillait, en silence, mille merveilles. Tels, Cortez au Mexique et Pizarre au Pérou s’arrogèrent les trésors des caciques et des rois, avec moins d’intrépidité.
Les sacoches de pierreries au fond de sa barque, il remontait, sans bruit, les fleuves en se garant des dangereuses clartés de la lune. Il nageait, crispé sur ses rames, au milieu des ajoncs, sans s’attendrir aux appels d’enfants plaintifs que larmoyaient les caïmans à ses côtés.
En peu d’heures, il atteignait ainsi une caverne éloignée, de lui seul connue, et dans les retraits de laquelle il vidait son butin.
Ses exploits s’ébruitèrent.—De là, des légendes, psalmodiées encore aujourd’hui dans les festins des nababs, à grand renfort de théorbes, par les fakirs. Ces vermineux trouvères,—non sans un vieux frisson de haineuse jalousie ou d’effroi respectueux, y décernent à cet aïeul le titre de Spoliateur de tombeaux.
Une fois, cependant, l’intrépide nocher se laissa séduire par les insidieux et mielleux discours du seul ami qu’il s’adjoignît jamais, dans une circonstance tout spécialement périlleuse. Celui-ci, par un singulier prodige, en réchappa, lui!—Je parle du bien-nommé, du trop fameux colonel Sombre.
Grâce à cet oblique Irlandais, le bon Aventurier donna dans une embuscade.—Aveuglé par le sang, frappé de balles, cerné par vingt cimeterres, il fut pris, à l’improviste, et périt au milieu d’affreux supplices.
Les hordes hymalayennes, ivres de sa mort, et dans les bonds furieux d’une danse de triomphe, coururent à la caverne. Les trésors une fois recouvrés, ils s’en revinrent dans la contrée maudite. Les chefs rejetèrent pieusement ces richesses au fond des antres funèbres où gisent les mânes précités de ces rois de la nuit du monde. Et les vieilles pierreries y brillent encore, pareilles à des regards toujours allumés sur les races.
J’ai hérité,—moi, le Gaël,—des seuls éblouissements, hélas! du soldat sublime, et de ses espoirs.—J’habite, ici, dans l’Occident, cette vieille ville fortifiée, où m’enchaîne la mélancolie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m’attarde quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des environnantes forêts.—Parmi les resplendissements de la rosée, je marche, seul, sous les voûtes des noires allées, comme l’Aïeul marchait sous les cryptes de l’étincelant obituaire! D’instinct, aussi, j’évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite, quand je marche ainsi, avec mes rêves!... Car je sens, alors, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d’un grand nombre de rois oubliés.
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