Poil de CarotteParte 5 de 11
Original em francês · tradução para inglês
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En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'étire et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaçons qui se dissolvent et circulent. On croirait que ses vêtements et ses membres suent de l'huile. Par terre, la mare augmente; elle gagne Poil de Carotte elle arrive:
C'est lui le but. Bientôt il pourra jouer avec.
Cependant madame Lepic commence une manoeuvre habile. Elle frôle l'aveugle, lui donne des coups de coude, lui marche sur les pieds, le fait reculer, le force à se loger entre le buffet et l'armoire où la chaleur ne rayonne pas. L'aveugle, dérouté, tâtonne, gesticule et ses doigts grimpent comme des bêtes. Il ramone sa nuit. De nouveau les glaçons se forment; voici qu'il regèle.
Et l'aveugle termine son histoire d'une voix pleurarde.
--Oui, mes bons amis, fini, plus d'zieux, plus rien, un noir de four.
Son bâton lui échappe. C'est ce qu'attendait madame Lepic. Elle se précipite, ramasse le bâton et le rend à l'aveugle, -- sans le lui rendre.
Il croit le tenir, il ne l'a pas.
Au moyen d'adroites tromperies, elle le déplace encore, lui remet ses sabots et le guide du côté de la porte.
Puis elle le pince légèrement, afin de se venger un peu; elle le pousse dans la rue, sous l'édredon du ciel gris qui se vide de toute sa neige, contre le vent qui grogne ainsi qu'un chien oublié dehors.
Et, avant de refermer la porte, madame Lepic crie à l'aveugle, comme s'il était sourd:
--Au revoir; ne perdez pas votre pièce; à dimanche prochain s'il fait beau et si vous êtes toujours de ce monde. Ma foi! vous avez raison, mon vieux papa Tissier, on ne sait jamais ni qui vit ni qui meurt. Chacun ses peines et Dieu pour tous!
Le Jour de l'An
Il neige. Pour que le jour de l'an réussisse, il faut qu'il neige.
Madame Lepic a prudemment laissé la porte de la cour verrouillée. Déjà des gamins secouent le loquet, cognent au bas, discrets d'abord, puis hostiles, à coups de sabots, et, las d'espérer, s'éloignent à reculons, les yeux encore vers la fenêtre d'où madame Lepic les épie. Le bruit de leurs pas s'étouffe dans la neige.
Poil de Carotte saute du lit, va se débarbouiller, sans savon, dans l'auge du jardin. Elle est gelée. Il doit en casser la glace, et ce premier exercice répand par tout son corps une chaleur plus saine que celle des poêles. Mais il feint de se mouiller la figure, et, comme on le trouve toujours sale, même lorsqu'il a fait sa toilette à fond, il n'ôte que le plus gros.
Dispos et frais pour la cérémonie, il se place derrière son grand frère Félix, qui se tient derrière soeur Ernestine, l'aînée. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y réunir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les embrasse et dit:
--Bonjour, papa, bonjour, maman, je vous souhaite une bonne année, une bonne santé et le paradis à la fin de vos jours.
Grand frère Félix dit la même chose, très vite, courant au bout de la phrase, et embrasse pareillement.
Mais Poil de Carotte sort de sa casquette une lettre. On lit sur l'enveloppe fermée:
"A mes Chers Parents." Elle ne porte pas d'adresse. Un oiseau d'espèce rare, riche en couleurs, file, d'un trait, dans un coin.
Poil de Carotte la tend à madame Lepic, qui la décachette. Des fleurs écloses ornent abondamment la feuille de papier, et une telle dentelle en fait le tour que souvent la plume de Poil de Carotte est tombée dans les trous, éclaboussant le mot voisin.
Monsieur Lepic: Et moi, je n'ai rien!
Poil de Carotte: C'est pour vous deux; maman te la prêtera.
Monsieur Lepic: Ainsi, tu aimes mieux ta mère que moi. Alors, fouille-toi pour voir si cette pièce de dix sous neuve est dans ta poche.
Poil de Carotte: Patiente un peu, maman a fini.
Madame Lepic: Tu as du style, mais une si mauvaise écriture que je ne peux pas lire.
--Tiens, papa, dit Poil de Carotte empressé, à toi, maintenant.
Tandis que Poil de Carotte, se tenant droit, attend la réponse, M. Lepic lit la lettre une fois, deux fois, l'examine longuement, selon son habitude, fait "Ah! ah!" et la dépose sur la table.
Elle ne sert plus à rien, son effet entièrement produit. Elle appartient à tout le monde. Chacun peut voir, toucher. Soeur Ernestine et grand frère Félix la prennent à leur tour et y cherchent des fautes d'orthographe. Ici Poil de Carotte a dû changer de plume, on lit mieux. Ensuite ils la lui rendent.
Il la tourne et la retourne, sourit laidement, et semble demander:
--Qui en veut?
Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les étrennes. Soeur Ernestine a une poupée aussi haute qu'elle, plus haute, et grand frère Félix une boîte de soldats en plomb prêts à se battre.
--Je t'ai réservé une surprise, dit madame Lepic à Poil de Carotte.
Poil de Carotte: Ah, oui!
Madame Lepic: Pourquoi cet: ah, oui! Puisque tu la connais, il est inutile que je te la montre.
Poil de Carotte: Que jamais je ne voie Dieu, si je la connais.
Il lève la main en l'air, grave, sûr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. Poil de Carotte hâlette. Elle enfonce son bras jusqu'à l'épaule, et, lente, mystérieuse, ramène sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
Poil de Carotte, sans hésitation, rayonne de joie. Il sait ce qu'il lui reste à faire. Bien vite, il veut fumer en présence de ses parents, sous les regards envieux (mais on ne peut pas tout avoir!) de grand frère Félix et de soeur Ernestine. Sa pipe de sucre rouge entre deux doigts seulement, il se cambre, incline la tête du côté gauche. Il arrondit la bouche, rentre les joues et aspire avec force et bruit.
Puis, quand il a lancé jusqu'au ciel une énorme bouffée:
--Elle est bonne, dit-il, elle tire bien.
Aller et Retour
Messieurs Lepic et mademoiselle Lepic viennent en vacances. Au saut de la diligence, et du plus loin qu'il voit ses parents, Poil de Carotte se demande:
--Est-ce le moment de courir au-devant d'eux?
Il hésite:
--C'est trop tôt, je m'essoufflerais, et puis il ne faut rien exagérer.
Il diffère encore:
--Je courrai à partir d'ici..., non, à partir de là...
Il se pose des questions:
--Quand faudra-t-il ôter ma casquette? Lequel des deux embrasser le premier?
Mais grand frère Félix et soeur Ernestine l'ont devancé et se partagent les caresses familiales. Quand Poil de Carotte arrive, il n'en reste plus.
--Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa", à ton âge? dis-lui: "mon père" et donne-lui une poignée de main; c'est plus viril.
Ensuite elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Poil de Carotte est tellement content de se voir en vacances, qu'il en pleure. Et c'est souvent ainsi; souvent il manifeste de travers.
Le jour de la rentrée (la rentrée est fixée au lundi matin, 2 octobre; on commencera par la messe du Saint-Esprit), du plus loin qu'elle entend les grelots de la diligence, madame Lepic tombe sur ses enfants et les étreint d'une seule brassée. Poil de Carotte ne se trouve pas dedans. Il espère patiemment son tour, la main déjà tendue vers les courroies de l'impériale, ses adieux tout prêts, à ce point triste qu'il chantonne malgré lui.
--Au revoir, ma mère, dit-il d'un air digne.
--Tiens, dit madame Lepic, pour qui te prends-tu, pierrot? Il t'en coûterait de m'appeler "maman" comme tout le monde? A-t-on jamais vu? C'est encoure blanc de bec et sale de nez et ça veut faire l'original!
Cependant elle le baise, une fois, au front, pour ne pas faire de jaloux.
Le Porte-Plume
L'institution Saint-Marc, ou M. Lepic a mis grand frère Félix et Poil de Carotte, suit les cours du lycée. Quatre fois par jour les élèves font la même promenade, très agréable dans la belle saison, et, quand il pleut, si courte que les jeunes gens se rafraîchissent plutôt qu'ils ne se mouillent, elle leur est hygiénique d'un bout à l'autre.
Comme ils reviennent du lycée ce matin, traînant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tête basse, entend dire:
--Poil de Carotte, regarde ton père là-bas!
M. Lepic aime surprendre ainsi ses garçons. Il arrive sans écrire, et on l'aperçoit soudain, planté sur le trottoir d'en face, au coin de la rue, les mains derrière le dos, une cigarette à la bouche.
Poil de Carotte et grand frère Félix sortent des rangs et courent à leur père.
--Vrai! dit Poil de Carotte, si je pensais à quelqu'un, ce n'était pas à toi.
--Tu penses à moi quand tu me vois, dit M. Lepic.
Poil de Carotte voudrait répondre quelque chose d'affectueux. Il ne trouve rien, tant il est occupé. Haussé sur la pointe des pieds, il s'efforce d'embrasser son père. Une première fois il lui touche la barbe du bout des lèvres. Mais M. Lepic, d'un mouvement machinal, dresse la tête, comme s'il se dérobait. Puis il se penche et de nouveau recule, et Poil de Carotte, qui cherchait sa joue, le manque. Il n'effleure que le nez. Il baise le vide. Il tâche de s'expliquer cet accueil étrange.
--Est-ce que mon papa ne m'aimerait plus? se dit-il. Je l'ai vu embrasser grand frère Félix. Il s'abandonnait au lieu de se retirer. Pourquoi m'évite-t-il? Veut-on me rendre jaloux? Régulièrement je fais cette remarque. Si je reste trois mois loin de mes parents, j'ai une grosse envie de les voir. Je me promets de bondir à leur cou comme un jeune chien. Nous nous mangerons de caresses. Mais les voici, et ils me glacent.
Tout à ses pensées tristes, Poil de Carotte répond mal aux questions de M. Lepic qui lui demande si le grec marche un peu.
Poil de Carotte: Ça dépend. La version va mieux que le thème, parce que dans la version on peut deviner.
Monsieur Lepic: Et l'allemand?
Poil de Carotte: C'est très difficile à prononcer, papa.
Monsieur Lepic: Bougre! Comment, la guerre déclarée, battras-tu les Prussiens, sans savoir leur langue vivante?
Poil de Carotte: Ah! d'ici là, je m'y mettrai. Tu me menaces toujours de la guerre. Je crois décidément qu'elle attendra, pour éclater, que j'aie fini mes études.
Monsieur Lepic: Quelle place as-tu obtenu dans la dernière composition? J'espère que tu n'es pas à la queue.
Poil de Carotte: Il en faut bien un.
Monsieur Lepic: Bougre! moi qui voulais t'inviter à déjeuner. Si encore c'était dimanche! Mais en semaine, je n'aime guère vous déranger de votre travail.
Poil de Carotte: Personnellement je n'ai pas grand'chose à faire; et toi, Félix?
Grand frère Félix: Juste, ce matin le professeur a oublié de nous donner notre devoir.
Monsieur Lepic: Tu étudieras mieux ta leçon.
Grand frère Félix: Ah! je la sais d'avance, papa. C'est la même qu'hier.
Monsieur Lepic: Malgré tout, je préfère que vous rentriez. Je tâcherai de rester jusqu'à dimanche et nous nous rattraperons.
Ni la moue de grand frère Félix, ni le silence affecté de Poil de Carotte ne retardent les adieux et le moment est venu de se séparer.
Poil de Carotte l'attendait avec inquiétude.
--Je verrai, se dit-il, si j'aurai plus de succès; si, oui ou non, il déplaît maintenant à mon père que je l'embrasse.
Et résolu, le regard droit, la bouche haute, il s'approche.
Mais M. Lepic, d'une main défensive, le tient encore à distance et lui dit:
--Tu finiras par me crever les yeux avec ton porte-plume sur ton oreille. Ne pourrais-tu le mettre ailleurs quand tu m'embrasses? Je te prie de remarquer que j'ôte ma cigarette, moi.
Poil de Carotte: Oh! mon vieux papa, je te demande pardon. C'est vrai, quelque jour un malheur arrivera par ma faute. On m'a déjà prévenu, mais mon porte-plume tient si à son aise sur mes pavillons que j'y laisse tout le temps et que je l'oublie. Je devrais au moins ôter ma plume! Ah! pauvre vieux papa, je suis content de savoir que mon porte-plume te faisait peur.
Monsieur Lepic: Bougre! tu ris parce que tu as failli m'éborgner.
Poil de Carotte: Non, mon vieux papa, je ris pour autre chose: une idée sotte à moi que je m'étais encore fourrée dans la tête.
Les Joues rouges.
Son inspection habituelle terminée, M. le Directeur de l'Institution Saint-Marc quitte le dortoir. Chaque élève s'est glissé dans ses draps, comme dans un étui, en se faisant tout petit, afin de ne pas se déborder. Le maître d'étude, Violone, d'un tour de tête, s'assure que tout le monde est couché, et, se haussant sur la pointe du pied, doucement baisse le gaz. Aussitôt, entre voisins, le caquetage commence. De chevet en chevet, les chuchotements se croisent, et des lèvres en mouvement monte, par tout le dortoir, un bruissement confus, où, de temps en temps, se distingue le sifflement bref d'une consonne.
C'est sourd, continu, agaçant à la fin, et il semble vraiment que tous ces babils, invisibles et remuants comme des souris, s'occupent à grignoter du silence.
Violone met des savates, se promène quelque temps entre les lits, chatouillant çà le pied d'un élève, là tirant le pompon du bonnet d'un autre, et s'arrête près de Marseau, avec lequel il donne, tous le soirs, l'exemple des longues causeries prolongées bien avant dans la nuit. Le plus souvent, les élèves ont cessé leur conversation, par degrés étouffée, comme s'ils avaient peu à peu tiré leur drap sur leur bouche, et dorment, que le maître d'étude est encore penché sur le lit de Marseau, les coudes durement appuyés sur le fer, insensible à la paralysie de ses avant-bras et au remue-ménage des fourmis courant à fleur de peau jusqu'au bout de ses doigts.
Il s'amuse de ses récits enfantins, et le tient éveillé par d'intimes confidences et des histoires de coeur. Tout de suite, il l'a chéri pour la tendre et transparente enluminure de son visage, qui paraît éclairé en dedans. Ce n'est plus une peau, mais une pulpe, derrière laquelle, à la moindre variation atmosphérique, s'enchevêtrent visiblement les veinules, comme des lignes d'une carte d'atlas sous une feuille de papier à décalquer. Marseau a d'ailleurs une manière séduisante de rougir sans savoir pourquoi et à l'improviste, qui le fait aimer comme une fille. Souvent, un camarade pèse du bout du doigt sur l'une de ses joues et se retire avec brusquerie, laissant une tache blanche, bientôt recouverte d'une belle coloration rouge, qui s'étend avec rapidité, comme du vin dans de l'eau pure, se varie richement et se nuance depuis le bout du nez rose jusqu'aux oreilles lilas. Chacun peut opérer soi-même. Marseau se prête complaisamment aux expériences. On l'a surnommé Veilleuse, Lanterne, Joue Rouge. Cette faculté de s'embraser à volonté lui fait bien des envieux.
Poil de Carotte, son voisin de lit, le jalouse entre tous. Pierrot lymphatique et grêle, au visage farineux, il pince vainement, à se faire mal, son épiderme exsangue, pour y amener quoi! et encore pas toujours, quelque point d'un roux douteux. Il zébrerait volontiers, haineusement, à coups d'ongles et écorcerait comme des oranges les joues vermillonnées de Marseau.
Depuis longtemps très intrigué, il se tient aux écoutes ce soir-là, dès la venue de Violone, soupçonneux avec raison peut-être, et désireux de savoir la vérité sur les allures cachottières du maître d'étude. Il met en jeu toute son habileté de petit espion, simule un ronflement pour rire, change avec affection de côté, en ayant soin de faire le tour complet, pousse un cri perçant comme s'il avait le cauchemar, ce qui réveille en peur le dortoir et imprime un fort mouvement de houle à tous les draps; puis, dès que Violone s'est éloigné, il dit à Marseau, te torse hors du lit, le souffle ardent:
--Pistolet! Pistolet!
On ne lui répond rien. Poil de Carotte se met sur les genoux, saisit le bras de Marseau, et, le secouant avec force.
--Entends-tu? Pistolet!
Pistolet ne semble pas entendre. Poil de Carotte exaspéré reprend:
--C'est du propre!... Tu crois que je ne vous ai pas vu. Dis voir un peu qu'il ne t'a pas embrassé! dis-le voir un peu que tu n'es pas son Pistolet.
Il se dresse, le col tendu, pareil à un jars blanc qu'on agace, les poings fermés au bord du lit.
Mais, cette fois, on lui répond:
--Eh bien! après?
D'un seul coup de reins, Poil de Carotte rentre dans ses draps.
C'est le maître d'étude qui revient en scène, apparu soudainement!
II
--Oui, dit Violone, je l'ai embrassé, Marseau; tu peux l'avouer, car tu n'as fait aucun mal. Je l'ai embrassé sur le front, mais Poil de Carotte ne peut pas comprendre, déjà trop dépravé pour son âge, que c'est là un baiser pur et chaste, un baiser de père à enfant, et que je t'aime comme un fils, ou si tu veux comme un frère, et demain il ira répéter partout je ne sais quoi, le petit imbécile!
A ces mots, tandis que la voix de Violone vibre sourdement, Poil de Carotte feint de dormir. Toutefois, il soulève sa tête pour entendre encore.