NanaParte 11 de 48
Original em francês · tradução para inglês
A tradução continua com o Premium.
- O sentido de cada trecho
- Notas sobre expressões e gramática
- Todos os livros do catálogo
— Diable! est-ce que vous êtes jalouse?
— Jalouse! dit Lucy furieuse. Ah bien! si Rose a envie de Léon, je le lui donne volontiers. Pour ce qu'il vaut! … Un bouquet par semaine, et encore! … Voyez-vous, mon cher, ces filles de théâtre sont toutes les mêmes. Rose a pleuré de rage en lisant l'article de Léon sur Nana; je le sais. Alors, vous comprenez, il lui faut aussi un article, et elle le gagne… Moi, je vais flanquer Léon à la porte, vous verrez ça!
Elle s'arrêta pour dire au garçon debout derrière elle, avec ses deux bouteilles:
— Léoville.
Puis, elle repartit, baissant la voix:
— Je ne veux pas crier, ce n'est pas mon genre… Mais c'est une fière salope tout de même. A la place de son mari, je lui allongerais une danse fameuse… Oh! ça ne lui portera pas bonheur. Elle ne connaît pas mon Fauchery, un monsieur malpropre encore, celui-là, qui se colle aux femmes, pour faire sa position… Du joli monde!
Vandeuvres tâcha de la calmer. Bordenave, délaissé par Rose et par Lucy, se fâchait, en criant qu'on laissait mourir papa de faim et de soif. Cela produisit une heureuse diversion. Le souper traînait, personne ne mangeait plus; on gâchait dans les assiettes des cèpes à l'italienne et des croustades d'ananas Pompadour. Mais le champagne, qu'on buvait depuis le potage, animait peu à peu les convives d'une ivresse nerveuse. On finissait par se moins bien tenir. Les femmes s'accoudaient en face de la débandade du couvert; les hommes, pour respirer, reculaient leur chaise; et des habits noirs s'enfonçaient entre des corsages clairs, des épaules nues à demi tournées prenaient un luisant de soie. Il faisait trop chaud, la clarté des bougies jaunissait encore, épaissie, au-dessus de la table. Par instants, lorsqu'une nuque dorée se penchait sous une pluie de frisures, les feux d'une boucle de diamants allumaient un haut chignon. Des gaietés jetaient une flamme, des yeux rieurs, des dents blanches entrevues, le reflet des candélabres brûlant dans un verre de champagne. On plaisantait très haut, on gesticulait, au milieu des questions restées sans réponse, des appels jetés d'un bout de la pièce à l'autre. Mais c'étaient les garçons qui faisaient le plus de bruit, croyant être dans les corridors de leur restaurant, se bousculant, servant les glaces et le dessert avec des exclamations gutturales.
— Mes enfants, cria Bordenave, vous savez que nous jouons demain… Méfiez-vous! pas trop de champagne!
— Moi, disait Foucarmont, j'ai bu de tous les vins imaginables dans les cinq parties du monde… Oh! des liquides extraordinaires, des alcools à vous tuer un homme raide… Eh bien! ça ne m'a jamais rien fait. Je ne peux pas me griser. J'ai essayé, je ne peux pas.
Il était très pâle, très froid, renversé contre le dossier de sa chaise, et buvant toujours.
— N'importe, murmura Louise Violaine, finis, tu en as assez… Ce serait drôle, s'il me fallait te soigner le reste de la nuit.
Une griserie mettait aux joues de Lucy Stewart les flammes rouges des poitrinaires, tandis que Rose Mignon se faisait tendre, les yeux humides. Tatan Néné, étourdie d'avoir trop mangé, riait vaguement à sa bêtise. Les autres, Blanche, Caroline, Simonne, Maria, parlaient toutes ensemble, racontant leurs affaires, une dispute avec leur cocher, un projet de partie à la campagne, des histoires compliquées d'amants volés et rendus. Mais un jeune homme, près de Georges, ayant voulu embrasser Léa de Horn, reçut une tape avec un: «Dites donc, vous! lâchez-moi!» plein d'une belle indignation; et Georges, très gris, très excité par la vue de Nana, hésita devant une idée qu'il mûrissait gravement, celle de se mettre à quatre pattes, sous la table, et d'aller se blottir à ses pieds, ainsi qu'un petit chien. Personne ne l'aurait vu, il y serait resté bien sage. Puis, sur la prière de Léa, Daguenet ayant dit au jeune homme de se tenir tranquille, Georges, tout d'un coup, éprouva un gros chagrin, comme si l'on venait de le gronder lui-même; c'était bête, c'était triste, il n'y avait plus rien de bon. Daguenet pourtant plaisantait, le forçait à avaler un grand verre d'eau, en lui demandant ce qu'il ferait, s'il se trouvait seul avec une femme, puisque trois verres de champagne le flanquaient par terre.
— Tenez, reprit Foucarmont, à La Havane, ils font une eau-de-vie avec une baie sauvage; on croirait avaler du feu… Eh bien! j'en ai bu un soir plus d'un litre. Ça ne m'a rien fait… Plus fort que ça, un autre jour, sur les côtes de Coromandel, des sauvages nous ont donné je ne sais quel mélange de poivre et de vitriol; ça ne m'a rien fait… Je ne peux pas me griser.
Depuis un instant, la figure de la Faloise, en face, lui déplaisait. Il ricanait, il lançait des mots désagréables. La Faloise, dont la tête tournait, se remuait beaucoup, en se serrant contre Gaga. Mais une inquiétude avait achevé de l'agiter: on venait de lui prendre son mouchoir, il réclamait son mouchoir avec l'entêtement de l'ivresse, interrogeant ses voisins, se baissant pour regarder sous les sièges et sous les pieds. Et, comme Gaga tâchait de le tranquilliser:
— C'est stupide, murmura-t-il; il y a, au coin, mes initiales et ma couronne… Ça peut me compromettre.
— Dites donc, monsieur Falamoise, Lamafoise, Mafaloise! cria Foucarmont, qui trouva très spirituel de défigurer ainsi à l'infini le nom du jeune homme.
Mais la Faloise se fâcha. Il parla de ses ancêtres en bégayant. Il menaça d'envoyer une carafe à la tête de Foucarmont. Le comte de Vandeuvres dut intervenir pour lui assurer que Foucarmont était très drôle. Tout le monde riait, en effet. Cela ébranla le jeune homme ahuri, qui voulut bien se rasseoir; et il mangeait avec une obéissance d'enfant, lorsque son cousin lui ordonnait de manger, en grossissant la voix. Gaga l'avait repris contre elle; seulement, de temps à autre, il jetait sur les convives des regards sournois et anxieux, cherchant toujours son mouchoir.
Alors, Foucarmont, en veine d'esprit, attaqua Labordette, à travers toute la table. Louise Violaine tâchait de le faire taire, parce que, disait-elle, quand il était comme ça taquin avec les autres, ça finissait toujours mal pour elle. Il avait trouvé une plaisanterie qui consistait à appeler Labordette «madame»; elle devait l'amuser beaucoup, il la répétait, tandis que Labordette, tranquillement, haussait les épaules, en disant chaque fois:
— Taisez-vous donc, mon cher, c'est bête.
Mais, comme Foucarmont continuait et arrivait aux insultes, sans qu'on sût pourquoi, il cessa de lui répondre, il s'adressa au comte de Vandeuvres.
— Monsieur, faites taire votre ami… Je ne veux pas me fâcher.
A deux reprises, il s'était battu. On le saluait, on l'admettait partout. Ce fut un soulèvement général contre Foucarmont. La table s'égayait, le trouvant très spirituel; mais ce n'était pas une raison pour gâter la nuit. Vandeuvres, dont le fin visage se cuivrait, exigea qu'il rendît son sexe à Labordette. Les autres hommes, Mignon, Steiner, Bordenave, très lancés, intervinrent aussi, criant, couvrant sa voix. Et seul, le vieux monsieur, qu'on oubliait près de Nana, gardait son grand air, son sourire las et muet, en suivant de ses yeux pâles cette débâcle du dessert.
— Mon petit chat, si nous prenions le café ici? dit Bordenave. On est très bien.
Nana ne répondit pas tout de suite. Depuis le commencement du souper, elle ne semblait plus chez elle. Tout ce monde l'avait noyée et étourdie, appelant les garçons, parlant haut, se mettant à l'aise, comme si l'on était au restaurant. Elle-même oubliait son rôle de maîtresse de maison, ne s'occupait que du gros Steiner, qui crevait d'apoplexie à son côté. Elle l'écoutait, refusant encore de la tête, avec son rire provocant de blonde grasse. Le champagne qu'elle avait bu la faisait toute rose, la bouche humide, les yeux luisants; et le banquier offrait davantage, à chaque mouvement câlin de ses épaules, aux légers renflements voluptueux de son cou, lorsqu'elle tournait la tête. Il voyait là, près de l'oreille, un petit coin délicat, un satin qui le rendait fou. Par moments, Nana, dérangée, se rappelait ses convives, cherchant à être aimable, pour montrer qu'elle savait recevoir. Vers la fin du souper, elle était très grise; ça la désolait, le champagne la grisait tout de suite. Alors, une idée l'exaspéra. C'était une saleté que ces dames voulaient lui faire en se conduisant mal chez elle. Oh! elle voyait clair! Lucy avait cligné l'oeil pour pousser Foucarmont contre Labordette, tandis que Rose, Caroline et les autres excitaient ces messieurs. Maintenant, le bousin était à ne pas s'entendre, histoire de dire qu'on pouvait tout se permettre, quand on soupait chez Nana. Eh bien! ils allaient voir. Elle avait beau être grise, elle était encore la plus chic et la plus comme il faut.
— Mon petit chat, reprit Bordenave, dis donc de servir le café ici… J'aime mieux ça, à cause de ma jambe.
Mais Nana s'était levée brutalement, en murmurant aux oreilles de Steiner et du vieux monsieur stupéfaits:
— C'est bien fait, ça m'apprendra à inviter du sale monde.
Puis, elle indiqua du geste la porte de la salle à manger, et ajouta tout haut:
— Vous savez, si vous voulez du café, il y en a là.
On quitta la table, on se poussa vers la salle à manger, sans remarquer la colère de Nana. Et il ne resta bientôt plus dans le salon que Bordenave, se tenant aux murs, avançant avec précaution, pestant contre ces sacrées femmes, qui se fichaient de papa, maintenant qu'elles étaient pleines. Derrière lui, les garçons enlevaient déjà le couvert, sous les ordres du maître d'hôtel, lancés à voix haute. Ils se précipitaient, se bousculaient, faisant disparaître la table comme un décor de féerie, au coup de sifflet du maître machiniste. Ces dames et ces messieurs devaient revenir au salon, après avoir pris le café.
— Fichtre! il fait moins chaud ici, dit Gaga avec un léger frisson, en entrant dans la salle à manger.
La fenêtre de cette pièce était restée ouverte. Deux lampes éclairaient la table, où le café se trouvait servi, avec des liqueurs. Il n'y avait pas de chaises, on but le café debout, pendant que le brouhaha des garçons, à côté, augmentait encore. Nana avait disparu. Mais personne ne s'inquiétait de son absence. On se passait parfaitement d'elle, chacun se servant, fouillant dans les tiroirs du buffet, pour chercher des petites cuillers, qui manquaient. Plusieurs groupes s'étaient formés; les personnes, séparées durant le souper, se rapprochaient; et l'on échangeait des regards, des rires significatifs, des mots qui résumaient les situations.
— N'est-ce pas, Auguste, dit Rose Mignon, que monsieur Fauchery devrait venir déjeuner un de ces jours?
Mignon, qui jouait avec la chaîne de sa montre, couva une seconde le journaliste de ses yeux sévères. Rose était folle. En bon administrateur, il mettrait ordre à ce gaspillage. Pour un article, soit; mais ensuite porte close. Cependant, comme il connaissait la mauvaise tête de sa femme, et qu'il avait pour règle de lui permettre paternellement une bêtise, lorsqu'il le fallait, il répondit en se faisant aimable:
— Certainement, je serai très heureux… Venez donc demain, monsieur Fauchery.
Lucy Stewart, en train de causer avec Steiner et Blanche, entendit cette invitation. Elle haussa la voix, disant au banquier:
— C'est une rage qu'elles ont toutes. Il y en a une qui m'a volé jusqu'à mon chien… Voyons, mon cher, est-ce ma faute si vous la lâchez?
Rose tourna la tête. Elle buvait son café à petites gorgées, elle regardait Steiner fixement, très pâle; et toute la colère contenue de son abandon passa dans ses yeux comme une flamme. Elle voyait plus clair que Mignon; c'était bête d'avoir voulu recommencer l'affaire de Jonquier, ces machines-là ne réussissaient pas deux fois. Tant pis! elle aurait Fauchery, elle s'en toquait depuis le souper; et si Mignon n'était pas content, ça lui apprendrait.
— Vous n'allez pas vous battre? vint dire Vandeuvres à Lucy Stewart.
— Non, n'ayez pas peur. Seulement, qu'elle se tienne tranquille, ou je lui lâche son paquet.
Et, appelant Fauchery d'un geste impérieux:
— Mon petit, j'ai tes pantoufles à la maison. Je te ferai mettre ça demain chez ton concierge.
Il voulut plaisanter. Elle s'éloigna d'un air de reine. Clarisse, qui s'était adossée contre un mur afin de boire tranquillement un verre de kirsch, haussait les épaules. En voilà des affaires pour un homme! Est-ce que, du moment où deux femmes se trouvaient ensemble avec leurs amants, la première idée n'était pas de se les faire? C'était réglé, ça. Elle, par exemple, si elle avait voulu, aurait arraché les yeux de Gaga, à cause d'Hector. Ah! ouiche! elle s'en moquait. Puis, comme la Faloise passait, elle se contenta de lui dire:
— Écoute donc, tu les aimes avancées, toi! Ce n'est pas mûres, c'est blettes qu'il te les faut.
La Faloise parut très vexé. Il restait inquiet. En voyant Clarisse se moquer de lui, il la soupçonna.
— Pas de blague, murmura-t-il. Tu m'as pris mon mouchoir, rends-moi mon mouchoir.
— Nous rase-t-il assez avec son mouchoir! cria-t-elle. Voyons, idiot, pourquoi te l'aurais-je pris?
— Tiens! dit-il avec méfiance, pour l'envoyer à ma famille, pour me compromettre.
Cependant, Foucarmont s'attaquait aux liqueurs. Il continuait de ricaner en regardant Labordette, qui buvait son café, au milieu de ces dames. Et il lâchait des bouts de phrase: le fils d'un marchand de chevaux, d'autres disaient le bâtard d'une comtesse; aucun revenu, et toujours vingt-cinq louis dans la poche; le domestique des filles, un gaillard qui ne couchait jamais.
— Jamais! jamais! répétait-il en se fâchant. Non, voyez-vous, il faut que je le gifle.
Il vida un petit verre de chartreuse. La chartreuse ne le dérangeait aucunement; pas ça, disait-il; et il faisait claquer l'ongle de son pouce au bord de ses dents. Mais, tout d'un coup, au moment où il s'avançait sur Labordette, il devint blême et s'abattit devant le buffet, comme une masse. Il était ivre mort. Louise Violaine se désola. Elle le disait bien que ça finirait mal; maintenant, elle en avait pour le reste de sa nuit à le soigner. Gaga la rassurait, examinant l'officier d'un oeil de femme expérimentée, déclarant que ce ne serait rien, que ce monsieur allait dormir comme ça douze à quinze heures, sans accident. On emporta Foucarmont.
— Tiens! où donc a passé Nana? demanda Vandeuvres.
Oui, au fait, elle s'était envolée en quittant la table. On se souvenait d'elle, tout le monde la réclamait. Steiner, inquiet depuis un instant, questionna Vandeuvres au sujet du vieux monsieur, disparu lui aussi. Mais le comte le rassura, il venait de reconduire le vieillard; un personnage étranger dont il était inutile de dire le nom, un homme très riche qui se contentait de payer les soupers. Puis, comme on oubliait de nouveau Nana, Vandeuvres aperçut Daguenet, la tête à une porte, l'appelant d'un signe. Et, dans la chambre à coucher, il trouva la maîtresse de la maison assise, raidie, les lèvres blanches, tandis que Daguenet et Georges, debout, la regardaient d'un air consterné.
— Qu'avez-vous donc? demanda-t-il surpris.
Elle ne répondit pas, elle ne tourna pas la tête. Il répéta sa question.
— J'ai, cria-t-elle enfin, que je ne veux pas qu'on se foute de moi!
Alors, elle lâcha ce qui lui vint à la bouche. Oui, oui, elle n'était pas une bête, elle voyait clair. On s'était fichu d'elle pendant le souper, on avait dit des horreurs pour montrer qu'on la méprisait. Un tas de salopes qui ne lui allaient pas à la cheville! Plus souvent qu'elle se donnerait encore du tintouin, histoire de se faire bêcher ensuite! Elle ne savait pas ce qui la retenait de flanquer tout ce sale monde à la porte. Et, la rage l'étranglant, sa voix se brisa dans des sanglots.
— Voyons, ma fille, tu es grise, dit Vandeuvres, qui se mit à la tutoyer. Il faut être raisonnable.
Non, elle refusait d'avance, elle resterait là.
— Je suis grise, c'est possible. Mais je veux qu'on me respecte.
Depuis un quart d'heure, Daguenet et Georges la suppliaient vainement de revenir dans la salle à manger. Elle s'entêtait, ses invités pouvaient bien faire ce qu'ils voudraient; elle les méprisait trop pour retourner avec eux. Jamais, jamais! On l'aurait coupée en morceaux, qu'elle serait restée dans sa chambre.
— J'aurais dû me méfier, reprit-elle. C'est ce chameau de Rose qui a monté le complot. Ainsi, cette femme honnête que j'attendais ce soir, bien sûr Rose l'aura empêchée.
Elle parlait de madame Robert. Vandeuvres lui donna sa parole d'honneur que madame Robert avait refusé d'elle-même. Il écoutait et discutait sans rire, habitué à de pareilles scènes, sachant comment il fallait prendre les femmes, quand elles se trouvaient dans cet état. Mais, dès qu'il cherchait à lui saisir les mains, pour la lever de sa chaise et l'entraîner, elle se débattait, avec un redoublement de colère. Par exemple, on ne lui ferait jamais croire que Fauchery n'avait pas détourné le comte Muffat de venir. Un vrai serpent, ce Fauchery; un envieux, un homme capable de s'acharner après une femme et de détruire son bonheur. Car, enfin elle le savait, le comte s'était pris d'un béguin pour elle. Elle aurait pu l'avoir.
— Lui, ma chère, jamais! s'écria Vandeuvres, s'oubliant et riant.