Les Trophées Cap. 1/1 · 0%

Les TrophéesParte 6 de 7

José-Maria de Heredia

Original em francês · tradução para inglês

A tradução continua com o Premium.

  • O sentido de cada trecho
  • Notas sobre expressões e gramática
  • Todos os livros do catálogo

Quittant cloître, métier, champ, taverne et lavoir, Clercs, bourgeois ou vilains, tout le bon peuple exulte; Les femmes aux balcons se penchent pour mieux voir.

C'est que, vengeur du Christ que le Croissant insulte, Rodrigue de Bivar, vainqueur, rentre aujourd'hui Dans Zamora qu'emplit un merveilleux tumulte.

Il revient de la guerre, et partout devant lui, Sur son genet rapide et rayé comme un zèbre Le cavalier berbère en blasphémant a fui.

Il a tout pris, pillé, rasé, brûlé, de l'Èbre Jusques au Guadiana qui roule un sable d'or, Et de l'Algarbe en feu monte un long cri funèbre.

Il revient tout chargé de butin, plus encor De gloire, ramenant cinq rois de Morérie. Ses captifs l'ont nommé le Cid Campeador.

Tel Ruy Diaz, à travers le peuple qui s'écrie, La lance sur la cuisse, en triomphal arroi, Rentre dans Zamora pavoisée et fleurie.

Donc, lorsque les huissiers annoncèrent: Le Roi! Telle fut la clameur, que corbeaux et corneilles Des tours et des clochers s'envolèrent d'effroi.

Et Don Fernan debout sous les portes vermeilles, Un instant, ébloui, s'arrêta sur le seuil Aux acclamations qui flattaient ses oreilles.

Il s'avançait, chargé du glorieux accueil… Tout à coup, repoussant peuple, massiers et garde, Une femme apparut, pâle, en habits de deuil.

Ses yeux resplendissaient dans sa face hagarde, Et, sous le voile épars de ses longs cheveux roux, Sanglotante et pâmée, elle cria:—Regarde!

Reconnais-moi! Seigneur, j'embrasse tes genoux. Mon père est mort qui fut ton fidèle homme lige; Fais justice, Fernan, venge-le, venge-nous!

Je me plains hautement que le Roi me néglige Et ne veux plus attendre, au gré du meurtrier, La vengeance à laquelle un grand serment t'oblige.

Oui, certe, ô Roi, je suis lasse de larmoyer; La haine dans mon coeur bout et s'irrite et monte Et me prend à la gorge et me force à crier:

Vengeance, ô Roi, vengeance et justice plus prompte! Tire de l'assassin tout le sang qu'il me doit!— Et le peuple disait:—C'est la fille du Comte.

Car d'un geste rigide elle montrait du doigt Cid Ruy Diaz de Bivar qui, du haut de sa selle, Lui dardait un regard étincelant et droit.

Et l'oeil sombre de l'homme et les yeux clairs de celle Qui l'accusait, alors se croisèrent ainsi Que deux fers d'où jaillit une double étincelle.

Don Fernan se taisait, fort perplexe et transi, Car l'un et l'autre droit que son esprit balance Pèse d'un poids égal qui le tient en souci.

Il hésite. Le peuple attendait en silence. Et le vieux Roi promène un regard incertain Sur cette foule où luit l'éclair des fers de lance.

Il voit les cavaliers qui gardent le butin, Glaive au poing, casque en tête, au dos la brigandine, Rangés autour du Cid impassible et hautain.

Portant l'étendard vert consacré dans Médine, Il voit les captifs pris au Miramamolin, Les cinq Émirs vêtus de soie incarnadine;

Et derrière eux, plus noirs sous leurs turbans de lin, Douze nègres, chacun menant un cheval barbe. Or, le bon prince était à la justice enclin:

—Il a vengé son père, il a conquis l'Algarbe; Elle, au nom de son père, inculpe son amant.— Et Don Fernan pensif se caresse la barbe.

—Que faire, songe-t-il, en un tel jugement?— Chimène à ses genoux pleurait toutes ses larmes. Il la prit par la main et très courtoisement:

—Relève-toi, ma fille, et calme tes alarmes, Car sur le coeur d'un prince espagnol et chrétien Les larmes de tes yeux sont de trop fortes armes.

Certes, Bivar m'est cher; c'est l'espoir, le soutien De Castille; et pourtant j'accorde ta requête, Il mourra si tu veux, ô Chimène, il est tien.

Dispose, il est à toi. Parle, la hache est prête!— Ruy Diaz la regardait, grave et silencieux. Elle ferma les yeux, elle baissa la tête.

Elle n'a pu braver ce front victorieux Qu'illumine l'ardeur du regard qui la dompte; Elle a baissé la tête, elle a fermé les yeux.

Elle n'est plus la fille orgueilleuse du Comte, Car elle sent rougir son visage enflammé Moins encor de courroux que d'amour et de honte.

—C'est sous un bras loyal par l'honneur même armé Que ton père a rendu son âme—que Dieu sauve! L'homme applaudit au coup que le prince a blâmé.

Car l'honneur de Laynez et de Laÿn le Chauve, Non moins pur que celui des rois dont je descends, Vaut l'orgueil du sang goth qui dore ton poil fauve.

Condamne, si tu peux… Pardonne, j'y consens. Que Gormaz et Laynez à leur antique souche, Voient par vous reverdir des rameaux florissants.

Parle, et je donne à Ruy, sur un mot de ta bouche, Belforado, Saldagne et Carrias del Castil.— Mais Chimène gardait un silence farouche.

Fernan lui murmura:—Dis, ne te souvient-il, Ne te souvient-il plus de l'amour ancienne?— Ainsi parle le Roi gracieux et subtil.

Et la main de Chimène a frémi dans la sienne.

LES CONQUÉRANTS DE L'OR

I

Après que Balboa menant son bon cheval Par les bois non frayés, droit, d'amont en aval, Eut, sur l'autre versant des Cordillères hautes, Foulé le chaud limon des insalubres côtes De l'Isthme qui partage avec ses monts géants La glauque immensité des deux grands Océans, Et qu'il eut, s'y jetant tout armé de la berge, Planté son étendard dans l'écume encor vierge, Tous les aventuriers, dont l'esprit s'enflamma, Rêvaient, en arrivant au port de Panama, De retrouver, espoir cupide et magnifique, Aux rivages dorés de la mer Pacifique, El Dorado promis qui fuyait devant eux, Et, mêlant avec l'or des songes monstrueux, De forcer jusqu'au fond de ces torrides zones L'âpre virginité des rudes Amazones Que n'avait pu dompter la race des héros, De renverser des dieux à têtes de taureaux Et de vaincre, vrais fils de leur ancêtre Hercule, Les peuples de l'Aurore et ceux du Crépuscule.

Ils savaient que, bravant ces illustres périls, Ils atteindraient les bords où germent les béryls Et Doboyba qui comble, en ses riches ravines, Du vaste écroulement des temples en ruines, La nécropole d'or des princes de Zenu; Et que, suivant toujours le chemin inconnu Des Indes, par-delà les îles des Épices Et la terre où bouillonne au fond des précipices Sur un lit d'argent fin la Source de Santé, Ils verraient, se dressant en un ciel enchanté Jusqu'au zénith brûlé du feu des pierreries, Resplendir au soleil les vivantes féeries Des sierras d'émeraude et des pics de saphir Qui recèlent l'antique et fabuleux Ophir.

Et quand Vasco Nuñez eut payé de sa tête L'orgueil d'avoir tenté cette grande conquête, Poursuivant après lui ce mirage éclatant, Malgré sa mort, la fleur des Cavaliers, portant Le pennon de Castille écartelé d'Autriche, Pénétra jusqu'au fond des bois de Côte-Riche À travers la montagne horrible, ou navigua Le long des noirs récifs qui cernent Veragua, Et vers l'Est atteignit, malgré de grands naufrages, Les bords où l'Orénoque, enflé par les orages, Inondant de sa vase un immense horizon, Sous le fiévreux éclat d'un ciel lourd de poison, Se jette dans la mer par ses cinquante bouches.

Enfin cent compagnons, tous gens de bonnes souches, S'embarquèrent avec Pascual d'Andagoya Qui, poussant encor plus sa course, côtoya Le golfe où l'Océan Pacifique déferle, Mit le cap vers le Sud, doubla l'île de Perle, Et cingla devant lui toutes voiles dehors, Ayant ainsi, parmi les Conquérants d'alors, L'heur d'avoir le premier fendu les mers nouvelles Avec les éperons des lourdes caravelles.

Mais quand, dix mois plus tard, malade et déconfit, Après avoir très loin navigué sans profit Vers cet El Dorado qui n'était qu'un vain mythe, Bravé cent fois la mort, dépassé la limite Du monde, ayant perdu quinze soldats sur vingt, Dans ses vaisseaux brisés Andagoya revint, Pedrarias d'Avila se mit fort en colère; Et ceux qui, sur la foi du récit populaire, Hidalgos et routiers, s'étaient tous rassemblés Dans Panama, du coup demeurèrent troublés.

Or les seigneurs, voyant qu'ils ne pouvaient plus guère Employer leur personne en actions de guerre, Partaient pour Mexico; mais ceux qui, n'ayant rien, Étaient venus tenter aux plages de Darien, Désireux de tromper la misère importune, Ce que vaut un grand coeur à vaincre la fortune, S'entretenant à jeun des rêves les plus beaux, Restaient, l'épée oisive et la cape en lambeaux, Quoique tous bon marins ou vieux batteurs d'estrade, À regarder le flot moutonner dans la rade, En attendant qu'un chef hardi les commandât.

II

Deux ans étaient passés, lorsqu'un obscur soldat Qui fut depuis titré Marquis pour sa conquête, François Pizarre, osa présenter la requête D'armer un galion pour courir par-delà Puerto Pinas. Alors Pedrarias d'Avila Lui fit représenter qu'en cette conjoncture Il n'était pas prudent de tenter l'aventure Et ses dangers sans nombre et sans profit; d'ailleurs, Qu'il ne lui plaisait point de voir que les meilleurs De tous ses gens de guerre, en entreprises folles, Prodiguassent le sang des veines espagnoles, Et que nul avant lui, de tant de Cavaliers, N'avait pu triompher des bois de mangliers Qui croisent sur ces bords leurs noeuds inextricables; Que, la tempête ayant rompu vergues et câbles À leurs vaisseaux en vain si loin aventurés, Ils étaient revenus mourants, désemparés, Et trop heureux encor d'avoir sauvé la vie.

Mais ce conseil ne fit qu'échauffer son envie. Si bien qu'avec Diego d'Almagro, par contrats, Ayant mis en commun leur fortune et leurs bras, Et don Fernan de Luque ayant fourni les sommes, En l'an mil et cinq cent vingt-quatre, avec cent hommes, Pizarre le premier, par un brumeux matin De novembre, montant un mauvais brigantin, Prit la mer, et lâchant au vent toute sa toile, Se fia bravement en son heureuse étoile.

Mais tout sembla d'abord démentir son espoir. Le vent devint bourrasque, et jusqu'au ciel très noir La mer terrible, enflant ses houles couleur d'encre, Défonça les sabords, rompit les mâts et l'ancre, Et fit la triste nef plus rase qu'un radeau. Enfin après dix jours d'angoisse, manquant d'eau Et de vivres, sa troupe étant d'ailleurs fort lasse, Pizarre débarqua sur une côte basse.

Au bord, les mangliers formaient un long treillis; Plus haut, impénétrable et splendide fouillis De lianes en fleur et de vignes grimpantes, La berge s'élevait par d'insensibles pentes Vers la ligne lointaine et sombre des forêts.

Et ce pays n'était qu'un très vaste marais.

Il pleuvait. Les soldats, devenus frénétiques Par le harcèlement venimeux des moustiques Qui noircissaient le ciel de bourdonnants essaims, Foulaient avec horreur, en ces bas-fonds malsains, Des reptiles nouveaux et d'étranges insectes Ou voyaient émerger des lagunes infectes, Sur leur ventre écaillé se traînant d'un pied tors, Ces lézards monstrueux qu'on nomme alligators. Et quand venait la nuit, sur la terre trempée, Dans leurs manteaux, auprès de l'inutile épée, Lorsqu'ils s'étaient couchés, n'ayant pour aliment Que la racine amère ou le rouge piment, Sur le groupe endormi de ces chercheurs d'empires Flottait, crêpe vivant, le vol mou des vampires, Et ceux-là qu'ils marquaient de leurs baisers velus Dormaient d'un tel sommeil qu'ils ne s'éveillaient plus.

C'est pourquoi les soldats, par force et par prière, Contraignirent leur chef à tourner en arrière, Et, malgré lui, disant un éternel adieu Au triste campement du port de Saint-Mathieu, Pizarre, par la mer nouvellement ouverte, Avec Bartolomé suivant la découverte, Sur un seul brigantin d'un faible tirant d'eau Repartit, et, doublant Punta de Pasado, Le bon pilote Ruiz eut la fortune insigne, Le premier des marins, d'avoir franchi la Ligne Et poussé plus au sud du monde occidental.

La côte s'abaissait, et les bois de santal Exhalaient sur la mer leurs brises parfumées. De toutes parts montaient de légères fumées, Et les marins joyeux, accoudés aux haubans, Voyaient les fleuves luire en tortueux rubans À travers la campagne, et tout le long des plages Fuir des champs cultivés et passer des villages.

Ensuite, ayant serré la côte de plus près, À leurs yeux étonnés parurent les forêts.

Au pied des volcans morts, sous la zone des cendres, L'ébénier, le gayac et les durs palissandres, Jusques aux confins bleus des derniers horizons Roulant le flot obscur des vertes frondaisons, Variés de feuillage et variés d'essence, Déployaient la grandeur de leur magnificence; Et du nord au midi, du levant au ponant, Couvrant tout le rivage et tout le continent, Partout où l'oeil pouvait s'étendre, la ramure Se prolongeait avec un éternel murmure Pareil au bruit des mers. Seul, en ce cadre noir, Étincelait un lac, immobile miroir Où le soleil, plongeant au milieu de cette ombre, Faisait un grand trou d'or dans la verdure sombre.

Sur les sables marneux, d'énormes caïmans Guettaient le tapir noir ou les roses flamants. Les majas argentés et les boas superbes Sous leurs pesants anneaux broyaient les hautes herbes, Ou, s'enroulant autour des troncs d'arbres pourris, Attendaient l'heure où vont boire les pécaris. Et sur les bords du lac horriblement fertile Où tout batracien pullule et tout reptile, Alors que le soleil décline, on pouvait voir Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir: Le puma, l'ocelot et les chats-tigres souples, Et le beau carnassier qui ne va que par couples Et qui par-dessus tous les félins est cité Pour sa grâce terrible et sa férocité, Le jaguar. Et partout dans l'air multicolore Flottait la végétale et la vivante flore; Tandis que les cactus aux hampes d'aloès, Les perroquets divers et les kakatoès Et les aras, parmi d'assourdissants ramages, Lustraient au soleil clair leurs splendides plumages, Dans un pétillement d'ailes et de rayons, Les frêles oiseaux-mouches et les grands papillons, D'un vol vibrant, avec des jets de pierreries, Irradiaient autour des lianes fleuries.

Plus loin, de toutes parts élancés, des halliers, Des gorges, des ravins, des taillis, par milliers, Pillant les monbins mûrs et les buissons d'icaques, Les singes de tout poil, ouistitis et macaques, Sakis noirs, capucins, trembleurs et carcajous Par les figuiers géants et les hauts acajous, Sautant de branche en branche ou pendus par leurs queues, Innombrables, de l'aube au soir, durant des lieues, Avec des gestes fous hurlant et gambadant, Tout au long de la mer les suivaient.

Cependant, Poussé par une tiède et balsamique haleine, Le navire, doublant le cap de Sainte-Hélène, Glissa paisiblement dans le golfe d'azur Où sous l'éclat d'un jour éternellement pur, La mer de Guayaquil, sans colère et sans lutte, Arrondissant au loin son immense volute, Frange les sables d'or d'une écume d'argent.

Et l'horizon s'ouvrit magnifique et changeant.

Les montagnes, dressant les neiges de leur crête, Coupaient le ciel foncé d'une brillante arête D'où s'élançaient tout droits au haut de l'éther bleu Le Prince du Tonnerre et le Seigneur du Feu: Le mont Chimborazo dont la sommité ronde, Dôme prodigieux sous qui la foudre gronde, Dépasse, gigantesque et formidable aussi, Le cône incandescent du vieux Cotopaxi.

Attentif aux gabiers en vigie à la hune, Dans le pressentiment de sa haute fortune, Pizarre, sur le pont avec les Conquérants, Jetait sur ces splendeurs des yeux indifférents, Quand, soudain, au détour du dernier promontoire, L'équipage, poussant un long cri de victoire, Dans le repli du golfe où tremblent les reflets Des temples couverts d'or et des riches palais, Avec ses quais noircis d'une innombrable foule, Entre l'azur du ciel et celui de la houle, Au bord de l'Océan vit émerger Tumbez.

Alors, se recordant ses compagnons tombés À ses côtés, ou morts de soif et de famine, Et voyant que le peu qui restait avait mine De gens plus disposés à se ravitailler Qu'à reprendre leur course, errer et batailler, Pizarre comprit bien que ce serait démence Que de s'aventurer dans cet empire immense; Et jugeant sagement qu'en ce dernier effort Il fallait à tout prix qu'il restât le plus fort, Il prit langue parmi ces nations étranges, Rassembla beaucoup d'or par dons et par échanges, Et, gagnant Panama sur son vieux brigantin Plein des fruits de la terre et lourd de son butin, Il mouilla dans le port après trois ans de courses. Là, se trouvant à bout d'hommes et de ressources, Bien que fort malhabile aux manières des cours, Il résolut d'user d'un suprême recours Avant que de tenter sa dernière campagne, Et de Nombre de Dios s'embarqua pour l'Espagne.

III

Or, lorsqu'il toucha terre au port de San-Lucar, Il retrouva l'Espagne en allégresse, car L'Impératrice-Reine, en un jour très prospère, Comblant les voeux du prince et les désirs du père, Avait heureusement mis au monde l'Infant Don Philippe—que Dieu conserve triomphant! Et l'Empereur joyeux le fêtait dans Tolède. Là, Pizarre, accouru pour implorer son aide, Conta ses longs travaux et, ployant le genou, Lui fit en bon sujet hommage du Pérou. Puis ayant présenté, non sans quelque vergogne D'offrir si peu, de l'or, des laines de vigogne Et deux lamas vivants avec un alpaca, Il exposa ses droits. Don Carlos remarqua Ces moutons singuliers et de nouvelle espèce Dont la taille était haute et la toison épaisse; Même, il daigna peser entre ses doigts royaux, Fort gracieusement, la lourdeur des joyaux; Mais quand il dut traiter l'objet de la demande, Il répondit avec sa rudesse flamande: Qu'il trouvait, à son gré, que le vaillant Marquis Don Hernando Cortès avait assez conquis En subjuguant le vaste empire des Aztèques; Et que lui-même ainsi que les saints Archevêques Et le Conseil étaient fermement résolus À ne rien entreprendre et ne protéger plus, Dans ses possessions des mers occidentales, Ceux qui s'entêteraient à ces courses fatales Où s'abîma jadis Diego de Nicuessa. Mais, à ce dernier mot, Pizarre se dressa Et lui dit: Que c'était chose qui scandalise Que d'ainsi rejeter du giron de l'Église, Pour quelques onces d'or, autant d'infortunés, Qui, dans l'idolâtrie et l'ignorance nés, Ne demandaient, voués au céleste anathème, Qu'à laver leurs péchés dans l'eau du saint baptême. Ensuite il lui peignit en termes éloquents La Cordillère énorme avec ses vieux volcans D'où le feu souverain, qui fait trembler la terre Et fondre le métal au creuset du cratère, Précipite le flux brûlant des laves d'or Que garde l'oiseau Rock qu'ils ont nommé condor. Il lui dit la nature enrichissant la fable; D'innombrables torrents qui roulent dans leur sable Des pierres d'émeraude en guise de galets; La chicha fermentant aux celliers des palais Dans des vases d'or pur pareils aux vastes jarres Où l'on conserve l'huile au fond des Alpujarres; Les temples du Soleil couvrant tout le pays, Revêtus d'or, bordés de leurs champs de maïs Dont les épis sont d'or aussi bien que la tige Et que broutent, miracle à donner le vertige Et fait pour rendre même un Empereur pensif, Des moutons d'or avec leurs bergers d'or massif.