Les Mille et Une Nuits (contes choisis)Parte 30 de 48
Original em francês · tradução para inglês
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Quand il vit que j'étais fâché tout de bon: Seigneur, me dit-il, ne vous fâchez pas; nous allons commencer. Effectivement il me lava la tête et se mit à me raser; mais il ne m'eut pas donné quatre coups de rasoir qu'il s'arrêta pour me dire: Seigneur, vous êtes prompt; vous devriez vous abstenir de ces emportements qui ne viennent que du démon. Je mérite, d'ailleurs, que vous ayez de la considération pour moi, à cause de mon âge, de ma science et de mes vertus éclatantes...
Continuez de me raser, lui dis-je en l'interrompant encore, et ne parlez plus. C'est-à-dire, reprit-il, que vous avez quelque affaire qui vous presse; je vais parier que je ne me trompe pas. Eh! il y a deux heures, lui repartis-je, que je vous le dis: vous devriez déjà m'avoir rasé. Modérez votre ardeur, répliqua-t-il; vous n'avez peut-être pas bien pensé à ce que vous allez faire: quand on fait les choses avec précipitation on s'en repent presque toujours. Je voudrais que vous me dissiez quelle est cette affaire qui vous presse si fort, je vous en dirais mon sentiment. Vous avez du temps de reste, puisque l'on ne vous attend qu'à midi et qu'il ne sera midi que dans trois heures. Je ne m'arrête point à cela, lui dis-je; les gens d'honneur et de parole préviennent le temps qu'on leur a donné; mais je ne m'aperçois pas qu'en m'amusant à raisonner avec vous, je tombe dans les défauts des barbiers babillards: achevez vite de me raser.
Plus je témoignais d'empressement, et moins il en avait à m'obéir. Il quitta son rasoir pour prendre son astrolabe; puis, laissant son astrolabe, il reprit son rasoir...
CIIE NUIT
Le barbier, continua le jeune boiteux, quitta encore son rasoir, prit une seconde fois son astrolabe et me laissa à demi rasé, pour aller voir quelle heure il était précisément. Il revint. Seigneur, me dit-il, je savais bien que je ne me trompais pas; il y a encore trois heures jusqu'à midi, j'en suis assuré, ou toutes les règles de l'astronomie sont fausses. Juste ciel! m'écriai-je, ma patience est à bout; je n'y puis plus tenir. Maudit barbier, barbier de malheur, peu s'en faut que je ne me jette sur toi et que je ne t'étrangle! Doucement, monsieur! me dit-il d'un air froid, sans s'émouvoir de mon emportement; vous ne craignez donc pas de retomber malade? Ne vous emportez pas, vous allez être servi dans un moment. En disant ces paroles il remit son astrolabe dans sa trousse, reprit son rasoir, qu'il repassa sur le cuir qu'il avait attaché à sa ceinture, et recommença de me raser; mais, en me rasant, il ne put s'empêcher de parler. Si vous vouliez, seigneur, me dit-il, m'apprendre quelle est cette affaire que vous avez à midi, je vous donnerais quelque conseil dont vous pourriez vous trouver bien. Pour le contenir, je lui dis que des amis m'attendaient à midi pour me régaler et se réjouir avec moi du retour de ma santé.
Quand le barbier entendit parler de régal: Dieu vous bénisse en ce jour comme en tous les autres! s'écria-t-il. Vous me faites souvenir que j'invitai hier quatre ou cinq amis à venir manger aujourd'hui chez moi; je l'avais oublié, et je n'ai encore fait aucun préparatif. Que cela ne vous embarrasse pas, lui dis-je; quoique j'aille manger dehors, mon garde-manger ne laisse pas d'être toujours bien garni; je vous fais présent de tout ce qui s'y trouvera; je vous ferai même donner du vin tant que vous en voudrez, car j'en ai d'excellent dans ma cave; mais il faut que vous acheviez promptement de me raser, et souvenez-vous qu'au lieu que mon père vous faisait des présents pour vous entendre parler, je vous en fais, moi, pour vous faire taire.
Il ne se contenta pas de la parole que je lui donnais. Dieu vous récompensera, s'écria-t-il, de la grâce que vous me faites; mais montrez-moi tout à l'heure ces provisions, afin que je voie s'il y aura de quoi bien régaler mes amis: je veux qu'ils soient contents de la bonne chère que je leur ferai. J'ai, lui dis-je, un agneau, six chapons, une douzaine de poulets, et de quoi faire quatre entrées. Je donnai ordre à un esclave d'apporter tout cela sur-le-champ, avec quatre grandes cruches de vin. Voilà qui est bien, reprit le barbier; mais il faudrait des fruits, et de quoi assaisonner la viande. Je lui fis encore donner ce qu'il demandait. Il cessa de me raser, pour examiner chaque chose l'une après l'autre; et comme cet examen dura près d'une demi-heure, je pestais, j'enrageais; mais j'avais beau pester et enrager, le bourreau ne s'en pressait pas davantage. Il reprit pourtant le rasoir, et me rasa quelques moments; puis, s'arrêtant tout à coup: Je n'aurais jamais cru, seigneur, me dit-il, que vous fussiez si libéral: je commence à connaître que feu monsieur votre père revit en vous. Certes, je ne méritais pas les grâces dont vous me comblez, et je vous assure que j'en conserverai une éternelle reconnaissance. Car, seigneur, afin que vous le sachiez, je n'ai rien que ce qui me vient de la générosité des honnêtes gens comme vous: en quoi je ressemble à Zantout, qui frotte le monde au bain; à Sali, qui vend des pois chiches grillés par les rues; à Salouz, qui vend des fèves; à Akerska, qui vend des herbes; à Abou-Mekarès, qui arrose les rues pour abattre la poussière; et à Cassem, de la garde du calife: tous ces gens-là n'engendrent point de mélancolie; ils ne sont ni fâcheux ni querelleurs; plus contents de leur sort que le calife au milieu de toute sa cour, ils sont toujours gais, prêts à chanter et à danser, et ils ont chacun leur chanson et leur danse particulières, dont ils divertissent toute la ville de Bagdad; mais ce que j'estime le plus en eux, c'est qu'ils ne sont pas grands parleurs, non plus que votre esclave qui a l'honneur de vous parler. Tenez, seigneur, voici la chanson et la danse de Zantout, qui frotte le monde au bain: regardez-moi, et voyez si je sais bien l'imiter...
CIIIE NUIT
Le barbier chanta la chanson et dansa la danse de Zantout, continua le jeune boiteux; et, quoi que je pusse dire pour l'obliger à finir ses bouffonneries, il ne cessa pas qu'il n'eût contrefait de même tous ceux qu'il avait nommés. Après cela, s'adressant à moi: Seigneur, me dit-il, je vais faire venir chez moi tous ces honnêtes gens; si vous m'en croyez, vous serez des nôtres et vous laisserez là vos amis, qui sont peut-être de grands parleurs, qui ne feront que vous étourdir par leurs ennuyeux discours, et vous feront retomber dans une maladie pire que celle dont vous sortez; au lieu que chez moi vous n'aurez que du plaisir.
Malgré ma colère, je ne pus m'empêcher de rire de ses folies. Je voudrais, lui dis-je, n'avoir pas affaire, j'accepterais la proposition que vous me faites; j'irais de bon cœur me réjouir avec vous: mais je vous prie de m'en dispenser, je suis trop engagé aujourd'hui; je serai plus libre un autre jour, et nous ferons cette partie. Achevez de me raser, et hâtez-vous de vous en retourner vos amis sont déjà peut-être dans votre maison. Seigneur, reprit-il, ne me refusez pas la grâce que je vous demande. Venez vous réjouir avec la bonne compagnie que je dois avoir. Si vous vous étiez trouvé une fois avec ces gens-là, vous en seriez si content, que vous renonceriez pour eux à vos amis. Ne parlons plus de cela, lui répondis-je; je ne puis être de votre festin.
Je ne gagnai rien par la douceur. Puisque vous ne voulez pas venir chez moi, répliqua le barbier, il faut donc que vous trouviez bon que j'aille avec vous. Je vais porter chez moi ce que vous m'avez donné; mes amis mangeront, si bon leur semble: je reviendrai aussitôt. Je ne veux pas commettre l'incivilité de vous laisser aller seul; vous méritez bien que j'aie pour vous cette complaisance. Ciel! m'écriai-je alors, je ne pourrai donc pas me délivrer aujourd'hui d'un homme si fâcheux? Au nom du grand Dieu vivant, lui dis-je, finissez vos discours importuns. Allez trouver vos amis, buvez, mangez, réjouissez-vous, et laissez-moi la liberté d'aller avec les miens. Je veux partir seul, je n'ai pas besoin que personne m'accompagne. Aussi bien, il faut que je vous l'avoue, le lieu où je vais n'est pas un lieu où vous puissiez être reçu; on n'y veut que moi. Vous vous moquez, seigneur, repartit-il: si vos amis vous ont convié à un festin, quelle raison peut vous empêcher de me permettre de vous accompagner? Vous leur ferez plaisir, j'en suis sûr, de leur mener un homme qui a comme moi le mot pour rire, et qui sait divertir agréablement une compagnie. Quoi que vous puissiez dire, la chose est résolue, je vous accompagnerai malgré vous.
Ces paroles, mes seigneurs, me jetèrent dans un grand embarras. Comment me déferai-je de ce maudit barbier? disais-je en moi-même. Si je m'obstine à le contredire, nous ne finirons point notre contestation. D'ailleurs, j'entendais qu'on appelait déjà pour la première fois à la prière de midi, et qu'il était temps de partir; ainsi je pris le parti de ne dire mot, et de faire semblant de consentir qu'il vînt avec moi. Alors il acheva de me raser; et cela étant fait, je lui dis: Prenez quelques-uns de mes gens pour emporter avec vous ces provisions, et revenez; je vous attends, je ne partirai pas sans vous.
Il sortit enfin, et j'achevai promptement de m'habiller. J'entendis appeler à la prière pour la dernière fois: je me hâtai de me mettre en chemin; mais le malicieux barbier, qui avait jugé de mon intention, s'était contenté d'aller avec mes gens jusqu'à la vue de sa maison, et de les voir entrer chez lui. Il s'était caché à un coin de la rue pour m'observer et me suivre. En effet, quand je fus arrivé à la porte du cadi, je me retournai, et l'aperçus à l'entrée de la rue; j'en eus un chagrin mortel.
La porte du cadi était à demi ouverte; et, en entrant, je vis la vieille dame qui m'attendait, et qui, après avoir fermé la porte, me conduisit à la chambre de la jeune dame; mais à peine commençais-je à l'entretenir, que nous entendîmes du bruit dans la rue. La jeune dame mit la tête à la fenêtre, et vit au travers de la jalousie que c'était le cadi son père qui revenait de la prière. Je regardai aussi en même temps, et j'aperçus le cadi assis vis-à-vis, au même endroit d'où j'avais vu la jeune dame.
J'eus alors deux sujets de crainte, l'arrivée du cadi et la présence du barbier. La jeune dame me rassura sur le premier, en me disant que son père ne montait à sa chambre que très-rarement; et que, comme elle avait prévu que ce contre-temps pourrait arriver, elle avait songé au moyen de me faire sortir sûrement: mais l'indiscrétion du malheureux barbier me causait une grande inquiétude; et vous allez voir que cette inquiétude n'était pas sans fondement.
Dès que le cadi fut rentré chez lui, il donna lui-même la bastonnade à un esclave qui l'avait méritée. L'esclave poussait de grands cris qu'on entendait de la rue. Le barbier crut que c'était moi qui criais et qu'on maltraitait. Prévenu de cette pensée, il fait des cris épouvantables, déchire ses habits, jette de la poussière sur sa tête, appelle au secours tout le voisinage, qui vient à lui aussitôt. On lui demande ce qu'il a et quel secours on peut lui donner. Hélas! s'écrie-t-il, on assassine mon maître! mon cher patron! Et, sans rien dire davantage, il court jusque chez moi en criant toujours de même, et revient suivi de tous mes domestiques armés de bâtons. Ils frappent avec une fureur qui n'est pas concevable à la porte du cadi, qui envoya un esclave pour voir ce que c'était; mais l'esclave, tout effrayé, retourne vers son maître: Seigneur, dit-il, plus de dix mille hommes veulent entrer chez vous par force, et commencent à enfoncer la porte.
Le cadi courut aussitôt lui-même ouvrir la porte, et demanda ce qu'on lui voulait. Sa présence vénérable ne put inspirer du respect à mes gens, qui lui dirent insolemment: Maudit cadi, chien de cadi, quel sujet avez-vous d'assassiner notre maître? Que vous a-t-il fait? Bonnes gens, leur répondit le cadi, pourquoi aurais-je assassiné votre maître que je ne connais pas et qui ne m'a point offensé? Voilà ma maison ouverte: entrez, voyez, cherchez. Vous lui avez donné la bastonnade, dit le barbier; j'ai entendu ses cris il n'y a qu'un moment. Mais encore, répliqua le cadi, quelle offense m'a pu faire votre maître pour m'avoir obligé à le maltraiter comme vous le dites? Est-ce qu'il est dans ma maison? Et s'il y est, comment y est-il entré, ou qui peut l'y avoir introduit? Vous ne m'en ferez point accroire avec votre grande barbe, méchant cadi, repartit le barbier; je sais bien ce que je dis. Votre fille aime notre maître, et lui a donné rendez-vous dans votre maison pendant la prière de midi; vous en avez sans doute été averti; vous êtes revenu chez vous, vous l'y avez surpris, et lui avez fait donner la bastonnade par vos esclaves; mais vous n'aurez pas fait cette méchante action impunément: le calife en sera informé, et en fera bonne et brève justice. Laissez-le sortir, et nous le rendez tout à l'heure, sinon nous allons entrer et vous l'arracher, à votre honte. Il n'est pas besoin de tant parler, reprit le cadi, ni de faire un si grand éclat: si ce que vous dites est vrai, vous n'avez qu'à entrer et le chercher, je vous en donne la permission. Le cadi n'eut pas achevé ces mots, que le barbier et mes gens se jetèrent dans la maison comme des furieux, et se mirent à me chercher partout...
CIVE NUIT
Le jeune boiteux poursuivit ainsi: Comme j'avais entendu tout ce que le barbier avait dit au cadi, je cherchai un endroit pour me cacher. Je n'en trouvai point d'autre qu'un grand coffre vide, où je me jetai, et que je fermai sur moi. Le barbier, après avoir fureté partout, ne manqua pas de venir dans la chambre où j'étais. Il s'approcha du coffre, l'ouvrit, et dès qu'il m'eut aperçu il le prit, le chargea sur sa tête et l'emporta; il descendit d'un escalier assez haut, dans une cour qu'il traversa promptement, et enfin il gagna la porte de la rue. Pendant qu'il me portait, le coffre vint à s'ouvrir par malheur; et alors, ne pouvant souffrir la honte d'être exposé aux regards et aux huées de la populace qui nous suivait, je me lançai dans la rue avec tant de précipitation, que je me blessai à la jambe, de manière que je suis demeuré boiteux depuis ce temps-là. Je ne sentis pas d'abord tout mon mal, et ne laissai pas de me relever, pour me dérober à la risée du peuple par une prompte fuite. Je lui jetai même des poignées d'or et d'argent dont ma bourse était pleine; et tandis qu'il s'occupait à les ramasser, je m'échappai en enfilant des rues détournées. Mais le maudit barbier, profitant de la ruse dont je m'étais servi pour me débarrasser de la foule, me suivit sans me perdre de vue, en me criant de toute sa force: Arrêtez, seigneur: pourquoi courez-vous si vite? Si vous saviez combien j'ai été affligé du mauvais traitement que le cadi vous a fait, à vous qui êtes si généreux et à qui nous avons tant d'obligation, mes amis et moi! Ne vous l'avais-je pas dit, que vous exposiez votre vie par votre obstination à ne vouloir pas que je vous accompagnasse? Voilà ce qui vous est arrivé par votre faute; et si, de mon côté, je ne m'étais pas obstiné à vous suivre, pour voir où vous alliez, que seriez-vous devenu? Où allez-vous donc, seigneur? Attendez-moi.
C'est ainsi que le barbier malheureux parlait tout haut dans la rue. Il ne se contentait pas d'avoir causé un si grand scandale dans le quartier du cadi, il voulait encore que toute la ville en eût connaissance. Dans la rage où j'étais, j'avais envie de l'attendre pour l'étrangler: mais je n'aurais fait par là que rendre ma confusion plus éclatante. Je pris un autre parti: comme je m'aperçus que sa voix me livrait en spectacle à une infinité de gens qui paraissaient aux portes ou aux fenêtres, ou qui s'arrêtaient dans les rues pour me regarder, j'entrai dans un khan dont le concierge m'était connu. Je le trouvai à la porte, où le bruit l'avait attiré. Au nom de Dieu, lui dis-je, faites-moi la grâce d'empêcher que ce furieux n'entre ici après moi. Il me le promit, et me tint parole, mais ce ne fut pas sans peine, car l'obstiné barbier voulait entrer malgré lui, et ne se retira qu'après lui avoir dit mille injures; et jusqu'à ce qu'il fût rentré dans sa maison, il ne cessa d'exagérer, à tous ceux qu'il rencontrait, le grand service qu'il prétendait m'avoir rendu.
Voilà comme je me délivrai d'un homme si fatigant. Après cela, le concierge me pria de lui apprendre mon aventure. Je la lui racontai. Ensuite, je le priai à mon tour de me prêter un appartement jusqu'à ce que je fusse guéri. Seigneur, me dit-il, ne seriez-vous pas plus commodément chez vous? Je ne veux point y retourner, lui répondis-je: ce détestable barbier ne manquerait pas de m'y venir trouver; j'en serais tous les jours obsédé, et je mourrais à la fin de chagrin de l'avoir incessamment devant les yeux. D'ailleurs, après ce qui m'est arrivé aujourd'hui, je ne puis me résoudre à demeurer davantage en cette ville. Je prétends aller où ma mauvaise fortune me voudra conduire. Effectivement, dès que je fus guéri, je pris tout l'argent dont je crus avoir besoin pour voyager, et du reste de mon bien je fis une donation à mes parents.