Les Mille et Une Nuits (contes choisis)Parte 22 de 48
Original em francês · tradução para inglês
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Nous courûmes la mer quelque temps; nous touchâmes à plusieurs îles, et nous abordâmes enfin à celle de Salahat, d'où l'on tire le sandal, qui est un bois de grand usage dans la médecine. Nous entrâmes dans le port, et nous y mouillâmes. Les marchands commencèrent à faire débarquer leurs marchandises pour les vendre ou les échanger. Pendant ce temps-là, le capitaine m'appela et me dit: Frère, j'ai en dépôt des marchandises qui appartiennent à un marchand qui a navigué quelque temps sur mon navire. Comme ce marchand est mort, je les fais valoir pour en rendre compte à ses héritiers, lorsque j'en rencontrerai quelqu'un. Les ballots dont il entendait parler étaient déjà sur le tillac. Il me les montra, en me disant: Voilà les marchandises en question; j'espère que vous voudrez bien vous charger d'en faire commerce, sous la condition du droit dû à la peine que vous prendrez. J'y consentis, en le remerciant de ce qu'il me donnait occasion de ne pas demeurer oisif.
L'écrivain du navire enregistrait tous les ballots, avec les noms des marchands à qui ils appartenaient. Comme il demandait au capitaine sous quel nom il voulait qu'il enregistrât ceux dont il venait de me charger: Écrivez, lui répondit-il, sous le nom de Sindbad le marin. Je ne pus m'entendre nommer sans émotion; et, envisageant le capitaine, je le reconnus pour celui qui, dans mon second voyage, m'avait abandonné dans l'île où je m'étais endormi au bord d'un ruisseau, et qui avait remis à la voile sans m'attendre ou me faire chercher. Je ne me l'étais pas remis d'abord, à cause du changement qui s'était fait en sa personne depuis le temps que je ne l'avais vu.
Pour lui, qui me croyait mort, il ne faut pas s'étonner s'il ne me reconnut pas. Capitaine, lui dis-je, est-ce que le marchand à qui étaient ces ballots s'appelait Sindbad. Oui, me répondit-il, il se nommait de la sorte; il était de Bagdad, et il s'était embarqué sur mon vaisseau à Balsora. Un jour que nous descendîmes dans une île pour faire de l'eau et prendre quelques rafraîchissements, je ne sais par quelle méprise je remis à la voile sans prendre garde qu'il ne s'était pas embarqué avec les autres. Nous ne nous en aperçûmes, les marchands et moi, que quatre heures après. Nous avions le vent en poupe, et si frais, qu'il ne nous fut pas possible de revirer de bord pour aller le reprendre. Vous le croyez donc mort? repris-je. Assurément, repartit-il. Hé bien! capitaine, lui répliquai-je, ouvrez les yeux, et reconnaissez ce Sindbad que vous laissâtes dans cette île déserte. Je m'endormis au bord d'un ruisseau; et quand je me réveillai, je ne vis plus personne de l'équipage. A ces mots, le capitaine s'attacha à me regarder...
LXIXE NUIT
Le capitaine, dit Sindbad, après m'avoir fort attentivement considéré, me reconnut enfin. Dieu soit loué! s'écria-t-il en m'embrassant; je suis ravi que la fortune ait réparé ma faute. Voilà vos marchandises, que j'ai toujours pris soin de conserver et de faire valoir dans tous les ports où j'ai abordé. Je vous les rends avec le profit que j'en ai tiré. Je les pris, en témoignant au capitaine toute la reconnaissance que je lui devais.
De l'île de Salahat nous allâmes à une autre, où je me fournis de clous de girofle, de cannelle et d'autres épiceries. Quand nous nous en fûmes éloignés, nous vîmes une tortue qui avait vingt coudées en longueur et en largeur; nous remarquâmes aussi un poisson qui tenait de la vache; il avait du lait, et sa peau est d'une si grande dureté, qu'on en fait ordinairement des boucliers. J'en vis un autre qui avait la figure et la couleur d'un chameau. Enfin, après une longue navigation, j'arrivai à Balsora, et de là je revins en cette ville de Bagdad avec tant de richesses, que j'en ignorais la quantité. J'en donnai encore aux pauvres une partie considérable, et j'ajoutai d'autres grandes terres à celles que j'avais déjà acquises.
Sindbad acheva ainsi l'histoire de son troisième voyage. Il fit donner ensuite cent autres sequins à Hindbad, en l'invitant au repas du lendemain et au récit du quatrième voyage. Hindbad et la compagnie se retirèrent; et le jour suivant étant revenu, Sindbad prit la parole sur la fin du dîner, et continua ses aventures.
QUATRIÈME VOYAGE DE SINDBAD LE MARIN
Les plaisirs, dit-il, et les divertissements que je pris après mon troisième voyage n'eurent pas des charmes assez puissants pour me déterminer à ne pas voyager davantage. Je me laissai encore entraîner à la passion de trafiquer et de voir des choses nouvelles. Je mis donc ordre à mes affaires; et ayant fait un fonds de marchandises de débit dans les lieux où j'avais dessein d'aller, je partis. Je pris la route de la Perse, dont je traversai plusieurs provinces, et j'arrivai à un port de mer, où je m'embarquai. Nous mîmes à la voile, et nous avions déjà touché à plusieurs ports de terre ferme et à quelques îles orientales, lorsque, faisant un jour un grand trajet, nous fûmes surpris d'un coup de vent, qui obligea le capitaine à faire amener les voiles, et à donner tous les ordres nécessaires pour prévenir le danger dont nous étions menacés. Mais toutes nos précautions furent inutiles; la manœuvre ne réussit pas bien; les voiles furent déchirées en mille pièces; et le vaisseau, ne pouvant plus être gouverné, donna sur des récifs, et se brisa de manière qu'un grand nombre de marchands et de matelots se noyèrent, et que la charge périt...
LXXE NUIT
J'eus le bonheur, continua Sindbad, de même que plusieurs autres marchands et matelots, de me prendre à une planche. Nous fûmes tous emportés par un courant vers une île qui était devant nous. Nous y trouvâmes des fruits et de l'eau de source qui servirent à rétablir nos forces. Nous nous reposâmes même la nuit dans l'endroit où la mer nous avait jetés, sans avoir pris aucun parti sur ce que nous devions faire. L'abattement où nous étions de notre disgrâce nous en avait empêchés.
Le jour suivant, dès que le soleil fut levé, nous nous éloignâmes du rivage; et, avançant dans l'île, nous y aperçûmes des habitations, où nous nous rendîmes. A notre arrivée, des noirs vinrent à nous en très-grand nombre; ils nous environnèrent, se saisirent de nos personnes, en firent une espèce de partage, et nous conduisirent ensuite dans leurs maisons.
Nous fûmes menés, cinq de mes camarades et moi, dans un même lieu. D'abord on nous fit asseoir, et l'on nous servit d'une certaine herbe, en nous invitant par signes à manger. Mes camarades, sans faire réflexion que ceux qui la servaient n'en mangeaient pas, ne consultèrent que leur faim qui les pressait, et se jetèrent dessus avec avidité. Pour moi, par un pressentiment de quelque supercherie, je ne voulus pas seulement en goûter, et je m'en trouvai bien; car peu de temps après je m'aperçus que l'esprit avait tourné à mes compagnons, et qu'en me parlant ils ne savaient ce qu'ils disaient.
On nous servit ensuite du riz préparé avec de l'huile de coco; et mes camarades, qui n'avaient plus de raison, en mangèrent extraordinairement. J'en mangeai aussi, mais fort peu. Les noirs avaient d'abord présenté de cette herbe pour nous troubler l'esprit, et nous ôter par là le chagrin que la triste connaissance de notre sort nous devait causer; et ils nous donnaient du riz pour nous engraisser. Comme ils étaient anthropophages, leur intention était de nous manger quand nous serions devenus gras. C'est ce qui arriva à mes camarades, qui ignoraient leur destinée, parce qu'ils avaient perdu leur bon sens. Puisque j'avais conservé le mien, vous jugez bien, seigneurs, qu'au lieu d'engraisser comme les autres, je devins encore plus maigre que je n'étais. La crainte de la mort, dont j'étais incessamment frappé, tournait en poison tous les aliments que je prenais. Je tombai dans une langueur qui me fut fort salutaire, car les noirs ayant assommé et mangé mes compagnons, en demeurèrent là; et me voyant sec, décharné, malade, ils remirent ma mort à un autre temps.
Cependant j'avais beaucoup de liberté, et l'on ne prenait presque pas garde à mes actions. Cela me donna lieu de m'éloigner un jour des habitations des noirs, et de me sauver. Un vieillard qui m'aperçut, et qui se douta de mon dessein, me cria de toute sa force de revenir; mais, au lieu de lui obéir, je redoublai mes pas, et je fus bientôt hors de sa vue. Il n'y avait alors que ce vieillard dans les habitations; tous les autres noirs s'étaient absentés et ne devaient revenir que sur la fin du jour, ce qu'ils avaient coutume de faire assez souvent. C'est pourquoi, étant assuré qu'ils ne seraient plus à temps de courir après moi lorsqu'ils apprendraient ma fuite, je marchai jusqu'à la nuit, que je m'arrêtai pour prendre un peu de repos, et manger de quelques vivres dont j'avais fait provision. Mais je repris bientôt mon chemin, et continuai de marcher pendant sept jours, en évitant les endroits qui me paraissaient habités. Je vivais de cocos, qui me fournissaient en même temps de quoi boire et de quoi manger.
Le huitième jour, j'arrivai près de la mer; j'aperçus tout à coup des gens blancs comme moi, occupés à cueillir du poivre, dont il y avait là une grande abondance. Leur occupation me fut de bon augure, et je ne fis nulle difficulté de m'approcher d'eux....
LXXIE NUIT
Les gens qui cueillaient du poivre, continua Sindbad, vinrent au-devant de moi dès qu'ils me virent. Ils me demandèrent en arabe qui j'étais, et d'où je venais. Ravi de les entendre parler comme moi, je satisfis volontiers leur curiosité, en leur racontant de quelle manière j'avais fait naufrage, et étais venu dans cette île, où j'étais tombé entre les mains des noirs. Mais ces noirs, me dirent-ils, mangent les hommes! Par quel miracle êtes-vous échappé à leur cruauté? Je leur fis le même récit que vous venez d'entendre, et ils furent merveilleusement étonnés.
Je demeurai avec eux jusqu'à ce qu'ils eussent amassé la quantité de poivre qu'ils voulurent; après quoi ils me firent embarquer sur le bâtiment qui les avait amenés, et nous nous rendîmes dans une autre île d'où ils étaient venus. Ils me présentèrent à leur roi, qui était un bon prince. Il eut la patience d'écouter le récit de mon aventure, qui le surprit. Il me fit donner ensuite des habits, et commanda qu'on eût soin de moi.
L'île où je me trouvais était fort peuplée et abondante en toutes sortes de choses, et l'on faisait un grand commerce dans la ville où le roi demeurait. Cet agréable asile commença à me consoler de mon malheur; et les bontés que ce généreux prince avait pour moi achevèrent de me rendre content. En effet, il n'y avait personne qui fût mieux que moi dans son esprit, et par conséquent il n'y avait personne dans sa cour ni dans la ville qui ne cherchât l'occasion de me faire plaisir. Ainsi, je fus bientôt regardé comme un homme né dans cette île, plutôt que comme un étranger.
Je remarquai une chose qui me parut bien extraordinaire: tout le monde, le roi même, montait à cheval sans bride et sans étriers. Cela me fit prendre la liberté de lui demander un jour pourquoi Sa Majesté ne se servait pas de ces commodités. Il me répondit que je lui parlais de choses dont on ignorait l'usage dans ses États.
J'allai aussitôt chez un ouvrier, et je lui fis dresser le bois d'une selle sur le modèle que je lui donnai. Le bois de la selle achevé, je le garnis moi-même de bourre et de cuir, et l'ornai d'une broderie d'or. Je m'adressai ensuite à un serrurier, qui me fit un mors de la forme que je lui montrai, et je lui fis faire aussi des étriers.
Quand ces choses furent dans un état parfait, j'allai les présenter au roi; je les essayai sur un de ses chevaux. Ce prince monta dessus, et fut si satisfait de cette invention, qu'il m'en témoigna sa joie par de grandes largesses. Je ne pus me défendre de faire plusieurs selles pour ses ministres et pour les principaux officiers de sa maison, qui me firent tous des présents qui m'enrichirent en peu de temps. J'en fis aussi pour les personnes les plus qualifiées de la ville; ce qui me mit dans une grande réputation, et me fit considérer de tout le monde.
Comme je faisais ma cour au roi très-exactement, il me dit un jour: Sindbad, je t'aime, et je sais que tous mes sujets qui te connaissent te chérissent à mon exemple. J'ai une prière à te faire, et il faut que tu m'accordes ce que je vais te demander. Sire, lui répondis-je, il n'y a rien que je ne sois prêt à faire pour marquer mon obéissance à Votre Majesté: elle a sur moi un pouvoir absolu. Je veux te marier, répliqua le roi, afin que le mariage t'arrête en mes États, et que tu ne songes plus à ta patrie. Comme je n'osais résister à la volonté du prince, il me donna pour femme une dame de sa cour, noble, belle, sage et riche. Après les cérémonies des noces, je m'établis chez la dame, avec laquelle je vécus quelque temps dans une union parfaite. Néanmoins je n'étais pas trop content de mon état. Mon dessein était de m'échapper à la première occasion, et de retourner à Bagdad, dont mon établissement, tout avantageux qu'il était, ne pouvait me faire perdre le souvenir.
J'étais dans ces sentiments, lorsque la femme d'un de mes voisins, avec lequel j'avais contracté une amitié fort étroite; tomba malade et mourut. J'allai chez lui pour le consoler; et le trouvant plongé dans la plus vive affliction: Dieu vous conserve, lui dis-je en l'abordant, et vous donne une longue vie! Hélas! me répondit-il, comment voulez-vous que j'obtienne la grâce que vous me souhaitez? je n'ai plus qu'une heure à vivre. Oh! repris-je, ne vous mettez pas dans l'esprit une pensée si funeste, j'espère que cela n'arrivera pas, et que j'aurai le plaisir de vous posséder encore longtemps. Je souhaite, répliqua-t-il, que votre vie soit de longue durée; pour ce qui est de moi, mes affaires sont faites, et je vous apprends que l'on m'enterre aujourd'hui avec ma femme. Telle est la coutume que nos ancêtres ont établie dans cette île, et qu'ils ont inviolablement gardée: le mari vivant est enterré avec la femme morte, et la femme vivante avec le mari mort. Rien ne peut me sauver; tout le monde subit cette loi.
Dans les temps qu'il m'entretenait de cette étrange barbarie, dont la nouvelle m'effraya cruellement, les parents, les amis et les voisins arrivèrent en corps pour assister aux funérailles. On revêtit le cadavre de la femme de ses habits les plus riches, comme au jour de ses noces, et on la para de tous ses joyaux.
On l'enleva ensuite dans une bière découverte, et le convoi se mit en marche. Le mari était à la tête du deuil, et suivait le corps de sa femme. On prit le chemin d'une haute montagne; et lorsqu'on y fut arrivé, on leva une grosse pierre qui couvrait l'ouverture d'un puits profond, et l'on y descendit le cadavre, sans lui rien ôter de ses habillements et de ses joyaux. Après cela le mari embrassa ses parents et ses amis, et se laissa mettre sans résistance dans une bière, avec un pot d'eau et sept petits pains auprès de lui; puis on le descendit de la même manière qu'on avait descendu sa femme. La montagne s'étendait en longueur, et servait de bornes à la mer, et le puits était très-profond. La cérémonie achevée, on remit la pierre sur l'ouverture.
Il n'est pas besoin, mes seigneurs, de vous dire que je fus un fort triste témoin de ces funérailles. Toutes les autres personnes qui y assistèrent n'en parurent presque pas touchées, par l'habitude de voir souvent la même chose. Je ne pus m'empêcher de dire au roi ce que je pensais là-dessus. Sire, lui dis-je, je ne saurais assez m'étonner de l'étrange coutume qu'on a dans vos États d'enterrer les vivants et les morts. J'ai bien voyagé, j'ai fréquenté les gens d'une infinité de nations, et je n'ai jamais entendu parler d'une loi si cruelle. Que veux-tu, Sindbad, me répondit le roi, c'est une loi commune, et j'y suis soumis moi-même: je serai enterré vivant avec la reine mon épouse, si elle meurt la première. Mais, sire, lui dis-je, oserai-je demander à Votre Majesté si les étrangers sont obligés d'observer cette coutume? Sans doute, repartit le roi en souriant du motif de ma question; ils n'en sont pas exceptés lorsqu'ils sont mariés dans cette île.
Je m'en retournai tristement au logis avec cette réponse. La crainte que ma femme ne mourût la première, et qu'on ne m'enterrât tout vivant avec elle, me faisait faire des réflexions très-mortifiantes. Cependant, quel remède apporter à ce mal? Il fallut prendre patience, et m'en remettre à la volonté de Dieu. Néanmoins je tremblais à la moindre indisposition que je voyais à ma femme: mais, hélas! j'eus bientôt la frayeur tout entière. Elle tomba véritablement malade, et mourut en peu de jours...
LXXIIE NUIT
Jugez de ma douleur, poursuivit Sindbad: être enterré tout vif ne me paraissait pas une fin moins déplorable que celle d'être dévoré par des anthropophages: il fallait pourtant en passer par là. Le roi, accompagné de toute sa cour, voulut honorer de sa présence le convoi; et les personnes les plus considérables de la ville me firent aussi l'honneur d'assister à mon enterrement.