Les Mille et Une Nuits (contes choisis)Parte 18 de 48
Original em francês · tradução para inglês
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Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre, nous prîmes les provisions et l'eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage. Enfin, nous mîmes à la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter...
LVIIE NUIT
Zobéide reprit ainsi son histoire, en s'adressant toujours au calife:
Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble, mais, hélas! notre union ne dura pas longtemps. Mes sœurs devinrent jalouses de l'intelligence qu'elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque nous serions arrivées à Bagdad. Je m'aperçus bien qu'elles ne me faisaient cette question que pour découvrir mes sentiments. C'est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur répondis que je le prendrais pour mon époux; ensuite, me tournant vers le prince, je lui dis: Mon prince, je vous supplie d'y consentir. D'abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne, pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes services, et vous reconnaître pour le maître absolu de mes volontés.
Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez; mais, pour moi, je vous déclare fort sérieusement, devant mesdames vos sœurs, que dès ce moment j'accepte de bon cœur l'offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu'elles n'avaient plus pour moi les mêmes sentiments qu'auparavant.
Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Bassora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j'espérais que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormais, mes sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer; elles traitèrent de la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelsques moments sur l'eau, et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m'avançai vers une noirceur qui me paraissait terre, autant que l'obscurité me permettait de la distinguer. Effectivement je gagnai une plage, et le jour me fit connaître que j'étais dans une petite île déserte, située à environ vingt milles de Bassora. J'eus bientôt fait sécher mes habits au soleil; et en marchant, je remarquai plusieurs sortes de fruits, et même de l'eau douce; ce qui me donna quelque espérance que je pourrais conserver ma vie.
Je me reposais à l'ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et fort long, qui s'avançait vers moi en se démenant à droite et à gauche, et tirant la langue; cela me fit juger que quelque mal le pressait. Je me levai; et m'apercevant qu'il était suivi d'un autre serpent plus gros qui le tenait par la queue et faisait ses efforts pour le dévorer, j'en eus pitié. Au lieu de fuir, j'eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent; je le frappai à la tête, et l'écrasai. L'autre, se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et s'envola; je le regardai longtemps en l'air, comme une chose extraordinaire; mais l'ayant perdu de vue, je me rassis à l'ombre dans un autre endroit, et je m'endormis.
A mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire, qui avait des traits vifs et agréables, et qui tenait à l'attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et lui demandai qui elle était. Je suis, me répondit-elle, le serpent que vous avez délivré de son cruel ennemi, il n'y a pas longtemps. J'ai cru ne pouvoir mieux reconnaître le service important que vous m'avez rendu qu'en faisant l'action que je viens de faire. J'ai su la trahison de vos sœurs; et pour vous en venger, d'abord que j'ai été libre par vos généreux secours, j'ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées comme moi; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins à Bagdad, après quoi nous l'avons submergé. Ces deux chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j'ai donné cette forme. Ce châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai.
A ces mots, la fée m'embrassa étroitement d'un de ses bras, et les deux chiennes de l'autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avait été chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me dit: Sous peine d'être changée comme elles en chienne, je vous ordonne, de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime qu'elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince qu'elles ont noyé. Je fus obligée de lui promettre que j'exécuterais son ordre.
Depuis ce temps-là je les ai traitées chaque nuit, à regret, de la même manière dont Votre Majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs avec combien de douleur et de répugnance je m'acquitte d'un si cruel devoir.
Après avoir écouté Zobéide avec admiration, le calife fit prier, par son grand vizir, l'agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi elle était marquée de cicatrices...
LVIIIE NUIT
HISTOIRE D'AMINE
Commandeur des croyants, dit Amine, pour ne pas répéter des choses dont Votre Majesté a déjà été instruite par l'histoire de ma sœur, je vous dirai que ma mère, ayant pris une maison pour passer son veuvage en particulier, me donna en mariage, avec le bien que mon père m'avait laissé, à un des plus riches héritiers de cette ville.
La première année de notre mariage n'était pas écoulée, que je demeurai veuve, et en possession de tout le bien de mon mari, qui montait à quatre-vingt-dix mille sequins. Le revenu seul de cette somme suffisait de reste pour me faire passer ma vie fort honnêtement. Cependant, dès que les premiers six mois de mon deuil furent passés, je me fis faire dix habits différents, d'une si grande magnificence, qu'ils revenaient à mille sequins chacun, et je commençai au bout de l'année à les porter.
Un jour que j'étais seule occupée à mes affaires domestiques, on me vint dire qu'une dame demandait à me parler. J'ordonnai qu'on la fît entrer. C'était une personne fort avancée en âge. Elle me salua en baisant la terre, et me dit en demeurant sur ses genoux: Ma bonne dame, je vous supplie d'excuser la liberté que je prends de vous venir importuner: la confiance que j'ai en votre charité me donne cette hardiesse. Je vous dirai, mon honorable dame, que j'ai une fille orpheline qui doit se marier aujourd'hui; qu'elle et moi sommes étrangères, et que nous n'avons pas la moindre connaissance en cette ville. Cela nous donne de la confusion; car nous voudrions faire connaître à la famille nombreuse avec laquelle nous allons faire alliance, que nous ne sommes pas des inconnues, et que nous avons quelque crédit. C'est pourquoi, ma charitable dame, si vous avez pour agréable d'honorer ces noces de votre présence, nous vous aurons d'autant plus d'obligation, que les dames de notre pays connaîtront que nous ne sommes pas regardées ici comme des misérables.
Ce discours, que la pauvre dame entremêla de larmes, me toucha de compassion. Ma bonne mère, lui dis-je, ne vous affligez pas; je veux bien vous faire le plaisir que vous me demandez; dites-moi où il faut que j'aille, je ne veux que le temps de m'habiller un peu proprement. La vieille dame, transportée de joie à cette réponse, fut plus prompte à me baiser les pieds que je ne le fus à l'en empêcher. Ma charitable dame, reprit-elle en se relevant, Dieu vous récompensera de la bonté que vous avez pour vos servantes. Il n'est pas encore besoin que vous preniez cette peine; il suffira que vous veniez avec moi sur le soir, à l'heure que je viendrai vous prendre. Adieu, madame, ajouta-t-elle, jusqu'à l'honneur de vous voir.
Aussitôt qu'elle m'eut quittée, je pris celui de mes habits qui me plaisait davantage, avec un collier de grosses perles, des bracelets, des bagues et des pendants d'oreilles de diamants les plus fins et les plus brillants. J'eus un pressentiment de ce qui me devait arriver.
La nuit commençait à paraître, lorsque la vieille dame arriva chez moi, d'un air qui marquait beaucoup de joie. Elle me baisa la main, et me dit: Ma chère dame, les parentes de mon gendre, qui sont les premières dames de la ville, sont assemblées; vous viendrez quand il vous plaira: me voilà prête à vous servir de guide. Nous partîmes aussitôt; elle marcha devant moi, et je la suivis avec un grand nombre de mes femmes esclaves proprement habillées. Nous nous arrêtâmes dans une rue fort large, nouvellement balayée et arrosée, à une grande porte éclairée par un fanal, dont la lumière me fit lire cette inscription qui était au-dessus de la porte en lettres d'or: C'est ici la demeure éternelle des plaisirs et de la joie. La vieille dame frappa, et l'on ouvrit à l'instant.
On me conduisit au fond de la cour, dans une grande salle, où je fus reçue par une jeune dame d'une beauté sans pareille. Elle vint au-devant de moi; et après m'avoir embrassée et fait asseoir près d'elle dans un sofa, où il y avait un trône d'un bois précieux, rehaussé de diamants: Madame, me dit-elle, on vous a fait venir ici pour assister à des noces; mais j'espère que ces noces seront autres que celles que vous vous imaginez. J'ai un frère, qui est le mieux fait et le plus accompli de tous les hommes; il est si charmé du portrait qu'il a entendu faire de votre beauté, que son sort dépend de vous, et qu'il sera très-malheureux si vous n'avez pitié de lui. Il sait le rang que vous tenez dans le monde, et je puis vous assurer que le sien n'est pas indigne de votre alliance. Si mes prières, madame, peuvent quelque chose sur vous, je les joins aux siennes, et vous supplie de ne pas rejeter l'offre qu'il vous fait de vous recevoir pour femme.
Depuis la mort de mon mari, je n'avais pas encore en la pensée de me remarier; mais je n'eus pas la force de refuser une si belle personne. Dès que j'eus consenti à la chose par un silence accompagné d'une rougeur qui parut sur mon visage, la jeune dame frappa des mains: un cabinet s'ouvrit aussitôt, et il en sortit un jeune homme d'un air majestueux, et d'une fort belle figure. Il prit place auprès de moi; et je connus, par l'entretien que nous eûmes, que son mérite était encore au-dessus de ce que sa sœur m'en avait dit.
Lorsqu'elle vit que nous étions contents l'un de l'autre, elle frappa des mains une seconde fois, et un cadi entra, qui dressa notre contrat de mariage, le signa, et le fit signer aussi par quatre témoins qu'il avait amenés avec lui. La seule chose que mon nouvel époux exigea de moi fut que je ne me ferais point voir ni ne parlerais à aucun homme qu'à lui. Notre mariage fut conclu et achevé de cette manière; ainsi je fus la principale actrice des noces auxquelles j'avais été invitée seulement.
Un mois après notre mariage, ayant besoin de quelque étoffe, je demandai à mon mari la permission de sortir pour aller faire cette emplette. Il me l'accorda, et je pris pour m'accompagner la vieille dame dont j'ai déjà parlé, qui était de la maison, et deux de mes femmes esclaves.
Quand nous fûmes dans la rue des marchands, la vieille dame me dit: Ma bonne maîtresse, puisque vous cherchez une étoffe de soie, il faut que je vous mène chez un jeune marchand que je connais ici; il en a de toutes sortes; et, sans vous fatiguer à courir de boutique en boutique, je puis vous assurer que vous trouverez chez lui ce que vous ne trouveriez pas ailleurs. Je me laissai conduire, et nous entrâmes dans la boutique d'un jeune marchand. Je m'assis, et lui fis dire par la vieille dame de me montrer les plus belles étoffes de soie qu'il eût.
Le marchand me montra plusieurs étoffes, dont l'une, m'ayant agréé plus que les autres, je lui fis demander combien il l'estimait. Il répondit à la vieille: Je ne la lui vendrai ni pour or ni pour argent; mais je lui en ferai un présent, si elle veut bien me permettre de lui dire un mot à l'oreille. J'ordonnai à la vieille de lui dire qu'il était bien hardi de me faire cette proposition. Mais au lieu de m'obéir, elle me représenta que ce que le marchand demandait n'était pas une chose fort importante; qu'il ne s'agissait point de parler, mais seulement de se laisser dire un mot. J'avais tant d'envie d'avoir l'étoffe, que je fus assez simple pour suivre ce conseil, la vieille dame et mes femmes se mirent devant, afin qu'on ne me vît pas, et je me dévoilai; mais au lieu de me parler, le marchand me mordit jusqu'au sang.
La douleur et la surprise furent telles que j'en tombai évanouie, et je demeurai assez longtemps en cet état pour donner au marchand celui de fermer sa boutique et de prendre la fuite. Lorsque je fus revenue à moi, je me sentis la joue tout ensanglantée. La vieille dame et mes femmes avaient eu soin de la couvrir d'abord de mon voile, afin que le monde qui accourut ne s'aperçût de rien, et crût que ce n'était qu'une faiblesse qui m'avait prise...
LIXE NUIT
Voici, dit la sultane, comment Amine reprit son histoire:
La vieille qui m'accompagnait, poursuivit-elle, extrêmement mortifiée de l'accident qui m'était arrivé, tâcha de me rassurer. Ma bonne maîtresse, me dit-elle, je vous demande pardon: je suis cause de ce malheur. Je vous ai amenée chez ce marchand, parce qu'il est de mon pays; et je ne l'aurais jamais cru capable d'une si grande méchanceté; mais ne vous affligez pas: ne perdons point de temps, retournons au logis; je vous donnerai un remède qui vous guérira en trois jours si parfaitement, qu'il n'y paraîtra pas la moindre marque.
La nuit venue, mon mari arriva; il s'aperçut que j'avais la tête enveloppée; il me demanda ce que j'avais. Je répondis que c'était un mal de tête; et j'espérais qu'il en demeurerait là; mais il prit une bougie, et voyant que j'étais blessée à la joue: D'où vient cette blessure? me dit-il. Quoique je ne fusse pas fort criminelle, je ne pouvais me résoudre à lui avouer la chose: Je lui dis que, comme j'allais acheter une étoffe de soie, avec la permission qu'il m'en avait donnée, un porteur chargé de bois avait passé si près de moi dans une rue fort étroite, qu'un bâton m'avait fait une égratignure au visage, mais que c'était peu de chose.
Cette raison mit mon mari en colère. Cette action, me dit-il, ne demeurera pas impunie. Je donnerai demain ordre au lieutenant de police d'arrêter tous ces brutaux de porteurs, et de les faire tous pendre. Dans la crainte que j'eus d'être cause de la mort de tant d'innocents, je lui dis: Seigneur, je serais fâchée qu'on fît une si grande injustice; gardez-vous bien de la commettre: je me croirais indigne de pardon, si j'avais causé ce malheur. Dites-moi donc sincèrement, reprit-il, ce que je dois penser de votre blessure.
Je lui repartis qu'elle m'avait été faite par l'inadvertance d'un vendeur de balais monté sur un âne; qu'il venait derrière moi la tête tournée d'un autre côté; que son âne m'avait poussée si rudement, que j'étais tombée, et que j'avais donné de la joue contre du verre. Cela étant, dit alors mon mari, le soleil ne se lèvera pas demain que le grand vizir Giafar ne soit averti de cette insolence. Il fera mourir tous ces marchands de balais. Au nom de Dieu, seigneur, interrompis-je, je vous supplie de leur pardonner; ils ne sont pas coupables. Comment donc, madame! dit-il; que faut-il que je croie? Parlez, je veux absolument entendre de votre bouche la vérité. Seigneur, lui répondis-je, il m'a pris un étourdissement et je suis tombée; voilà le fait.
A ces dernières paroles, mon époux perdit patience. Ah! s'écria-t-il, c'est trop longtemps écouter des mensonges. En disant cela, il frappa des mains, et trois esclaves entrèrent. Tirez-la hors du lit, leur dit-il, étendez-la au milieu de la chambre. Les esclaves exécutèrent son ordre; et comme l'un me tenait par la tête et l'autre par les pieds, il commanda au troisième d'aller prendre un sabre; et quand il l'eut apporté: Frappe, lui dit-il, coupe-lui le corps en deux, et va le jeter dans le Tigre; qu'il serve de pâture aux poissons. C'est le châtiment que je fais aux personnes à qui j'ai donné mon cœur et qui me manquent de foi. Comme il vit que l'esclave ne se hâtait pas d'obéir: Frappe donc! continua-t-il. Qui t'arrête? qu'attends-tu? Madame, me dit alors l'esclave, vous touchez au dernier moment de votre vie: voyez si vous avez quelque chose dont vous vouliez disposer avant votre mort.