Le Voyage de Monsieur PerrichonParte 5 de 12
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«Monsieur le Préfet, je crois devoir prévenir l'autorité que deux insensés ont l'intention de croiser le fer demain, à midi moins un quart…» (Parlé.) Je mets moins un quart afin qu'on soit exact. Il suffit quelquefois d'un quart d'heure! … (Reprenant sa lecture.) « à midi moins un quart… dans les bois de la Malmaison. Le rendez-vous est à la porte du garde… Il appartient à votre haute administration de veiller sur la vie des citoyens. Un des combattants est un ancien commerçant, père de famille, dévoué à nos institutions et jouissant d'une bonne notoriété dans son quartier. Veuillez agrée, Monsieur le Préfet, etc. etc…» S'il croit me faire peur, ce commandant! … Maintenant l'adresse… (Il écrit.) «Très pressé, communication importante»… comme ça, ça arrivera… Où est Jean?
ACTE III, SCÈNE XIII
PERRICHON, DANIEL, puis MADAME PERRICHON, HENRIETTE, puis JEAN
DANIEL, entrant par le fond, sa lettre à la main.—Impossible de trouver ce domestique. (Apercevant Perrichon.) Oh! (Il cache sa lettre.)
PERRICHON.—Daniel? (Il cache aussi sa lettre.)
DANIEL.—Eh bien, monsieur Perrichon?
PERRICHON.—Vous voyez… je suis calme … comme le bronze! (Apercevant sa femme et sa fille.) Ma femme, silence! (Il descend.)
MADAME PERRICHON, à son mari.—Mon ami, le maître de piano d'Henriette vient de nous envoyer des billets de concert pour demain… midi…
PERRICHON, à part.—Midi!
HENRIETTE.—C'est à son bénéfice; tu nous accompagneras?
PERRICHON.—Impossible! demain, ma journée est prise!
MADAME PERRICHON.—Mais tu n'as rien à faire.
PERRICHON.—Si… j'ai une affaire… très importante… demande à Daniel.
DANIEL.—Très importante!
MADAME PERRICHON.—Quel air sérieux! (A son mari.) Tu as la figure longue d'une aune, on dirait que tu as peur!
PERRICHON.—Moi? peur! I On me verra sur le terrain.
DANIEL, à part.—Aïe!
MADAME PERRICHON.—Le terrain!
PERRICHON, à part.—Sapristi! ça m'a échappé!
HENRIETTE, courant à lui.—Un duel! papa!
PERRICHON.—Eh bien! oui, mon enfant, je ne voulais pas te le dire, ça m'a échappé: ton père se bat!…
MADAME PERRICHON.—Mais avec qui?
PERRICHON.—Avec un commandant au deuxième zouaves!
MADAME PERRICHON et HENRIETTE, effrayées.—Ah! grand Dieu!
PERRICHON.—Demain, à midi, dans le bois de la Malmaison, à la porte du garde!
MADAME PERRICHON, allant à lui.—Mais tu es fou… toi! un bourgeois!
PERRICHON.—Madame Perrichon, je blâme le duel… mais il y a des circonstances où l'homme se doit à son honneur! (A part, montrant sa lettre.) Où est donc Jean?
MADAME PERRICHON, à part.—Non! c'est impossible! je ne souffrirai pas… (Elle va à la table au fond et écrit à part.) « Monsieur le préfet de police…»
JEAN, paraissant.—Le dîner est servi!
PERRICHON, s'approchant de Jean et bas.—Cette lettre à son adresse, c'est très pressé! (Il s'éloigne.)
DANIEL, bas à Jean.—Cette lettre à son adresse… c'est très pressé! (Il s'éloigne.)
MADAME PERRICHON, bas à Jean.-Cette lettre à son adresse… c'est très pressé!
PERRICHON.—Allons! à table!
HENRIETTE, à part.—Je vais faire prévenir[] monsieur Armand. (Elle entre à droite.)
MADAME PERRICHON, à Jean avant de sortir.—Chut!
DANIEL, de même.—Chut!
PERRICHON, de même.—Chut! (Ils disparaissent tous les trois.)
JEAN, seul.—Quel est ce mystère? (Lisant l'adresse des trois lettres.) Monsieur le préfet… Monsieur le préfet… (Étonné, et avec joie.) Tiens! il n'y a qu'une course!
FIN DU TROISIÈME ACTE
ACTE QUATRIÈME
Un jardin. Bancs, chaises, table rustique; à droite, un pavillon praticable.
SCÈNE PREMIÈRE
DANIEL, puis PERRICHON
DANIEL, entrant par le fond à gauche.—Dix heures! le rendez-vous n'est que pour midi. (Il s'approche du pavillon et fait signe.) Psit! psit!
PERRICHON, passant la tête à la porte du pavillon.—Ah! c'est vous… ne faites pas de bruit… dans une minute je suis à vous. (Il rentre.)
DANIEL, seul.—Ce pauvre monsieur Perrichon! il a dû passer une bien mauvaise nuit… heureusement ce duel n'aura pas lieu.
PERRICHON, sortant du pavillon avec un grand manteau.—Me voici… je vous attendais…
DANIEL.—Comment vous trouvez-vous?
PERRICHON.—Calme comme le bronze!
DANIEL.—J'ai des épées dans la voiture.
PERRICHON, entr'ouvrant son manteau.—Moi, j'en ai là.
DANIEL.—Deux paires!
PERRICHON.—Une peut casser… je ne veux pas me trouver dans l'embarras.
DANIEL, à part.—Décidément, c'est un lion! … (Haut.) Le fiacre est à la porte… si vous voulez…
PERRICHON.—Un instant! Quelle heure est-il?
DANIEL,—Dix heures!
PERRICHON.—Je ne veux pas arriver avant midi… ni après. (A part.) Ça ferait tout manquer.
DANIEL.—Vous avez raison… pourvu qu'on soit à l'heure… (A part.) Ça ferait tout manquer.
PERRICHON.—Arriver avant… c'est de la fanfaronnade… après, c'est de l'hésitation; d'ailleurs, j'attends Majorin… je lui ai écrit hier soir un mot pressant.
DANIEL.—Ah! le voici.
ACTE IV, SCÈNE II
LES MÊMES, MAJORIN
MAJORIN.—J'ai reçu ton billet, j'ai demandé un congé… de quoi s'agit-il?
PERRICHON.—Majorin… je me bats dans deux heures!…
MAJORIN.—Toi? allons donc! et avec quoi?
PERRICHON, ouvrant son manteau et laissant voir ses épées.—Avec ceci.
MAJORIN.—Des épées!
PERRICHON.—Et j'ai compté sur toi pour être mon second. (Daniel remonte.)
MAJORIN.—Sur moi? permets, mon ami, c'est impossible!
PERRICHON.—Pourquoi?
MAJORIN.—Il faut que j'aille à mon bureau… je me ferais destituer.
PERRICHON.—Puisque tu as demandé un congé…
MAJORIN.—Pas pour être témoin! … On leur fait des procès aux témoins!
PERRICHON.—Il me semble, monsieur Majorin, que je vous ai rendu assez de services pour que vous ne refusiez pas de m'assister dans une circonstance capitale de ma vie.
MAJORIN, à part.—Il me reproche ses six cents francs!
PERRICHON.—Mais si vous craignez de vous compromettre… si vous avez peur…
MAJORIN.—Je n'ai pas peur… (Avec amertume.) D'ailleurs je ne suis pas libre… tu as su m'enchaîner par les liens de la reconnaissance. (Grinçant.) Ah! la reconnaissance!
DANIEL, à part.—Encore un!
MAJORIN.—Je ne te demande qu'une chose… c'est d'être de retour à deux heures… pour toucher mon dividende… je te rembourserai immédiatement, et alors… nous serons quittes!…
DANIEL.—Je crois qu'il est temps de partir. (A Perrichon.) Si vous désirez faire vos adieux à madame Perrichon et à votre fille…
PERRICHON.—Non! je veux éviter cette scène… ce serait 15 des pleurs, des cris… elles s'attacheraient à mes habits pour me retenir… partons! (On entend chanter dans la coulisse.) Ma fille!
ACTE IV, SCÈNE III
LES MÊMES, HENRIETTE, puis MADAME PERRICHON
HENRIETTE, entrant en chantant, et un arrosoir à la main.—Tra la la! tra la la! (Parlé.) Ah! c'est toi, mon petit papa…
PERRICHON.—Oui… tu vois… nous partons… avec ces deux messieurs… il le faut… (Il l'embrasse avec émotion.) Adieu!
HENRIETTE, tranquillement.—Adieu, papa. (A part.) Il n'y a rien à craindre, maman a prévenu le préfet de police… et moi, j'ai prévenu monsieur Armand. (Elle va arroser les fleurs.)
PERRICHON, s'essuyant les yeux et la croyant près de lui.—Allons! ne pleure pas! … si tu ne me revois pas… songe… (S'arrêtant.) Tiens! elle arrose!
MAJORIN, à part.—Ça me révolte, mais c'est bien fait!
MADAME PERRICHON, entrant avec des fleurs à la main, à son mari.—Mon ami… peut-on couper quelques dahlias?
PERRICHON, à part.—Ma femme!
MADAME PERRICHON.—Je cueille un bouquet pour mes vases.
PERRICHON.—Cueille… dans un pareil moment je n'ai rien à te refuser… je vais partir, Caroline.
MADAME PERRICHON, tranquillement.—Ah! tu vas là-bas.
PERRICHON.—Oui… je vais… là-bas, avec ces deux messieurs.
MADAME PERRICHON.—Allons! tâche d'être revenu pour dîner.
PERRICHON et MAJORIN.—Hein?
PERRICHON, à part.—Cette tranquillité! … est-ce que ma femme ne m'aimerait pas?
MAJORIN, à part.—Tous les Perrichon manquent de coeur! c'est bien fait!
DANIEL.—Il est l'heure… si vous voulez être au rendez-vous à midi.
PERRICHON, vivement.—Précis!
MADAME PERRICHON, vivement.—Précis! vous n'avez pas de temps à perdre.
HENRIETTE.—Dépêche-toi, papa.
PERRICHON.—Oui…
MAJORIN, à part.—Ce sont elles qui le renvoient! Quelle jolie famille!
PERRICHON.—Allons! Caroline! ma fille! adieu! adieu! (Ils remontent.)
ACTE IV, SCÈNE IV
LES MÊMES, ARMAND
ARMAND, paraissant au fond.—Restez, monsieur Perrichon: le duel n'aura pas lieu.
TOUS.—Comment?
HENRIETTE, à part.—Monsieur Armand! j'étais bien sûre de lui!
MADAME PERRICHON, à Armand.—Mais expliquez-nous…
ARMAND.—C'est bien simple… je viens de faire mettre à Clichy le commandant Mathieu.
TOUS.—A Clichy?
DANIEL, à part.—Il est très actif, mon rival!
ARMAND.—Oui… cela avait été convenu depuis un mois entre le commandant et moi… et je ne pouvais trouver une meilleure occasion de lui être agréable… (A Perrichon.) et de vous en débarrasser!
MADAME PERRICHON, à Armand.—Ah! monsieur, que de reconnaissance!…
HENRIETTE, bas.—Vous êtes notre sauveur!
PERRICHON, à part.—Eh bien! je suis contrarié de ça… j'avais si bien arrangé ma petite affaire… à midi moins un quart on nous mettait la main dessus…
MADAME PERRICHON, allant à son mari.—Remercie donc!
PERRICHON.—Qui ça?
MADAME PERRICHON.—Eh bien! monsieur Armand.
PERRICHON.—Ah! oui. (A Armand, sèchement.) Monsieur, je vous remercie.
MAJORIN, à part.—On dirait que ça l'étrangle. (Haut.) Je vais toucher mon dividende. (A Daniel.) Croyez-vous que la caisse soit ouverte?
DANIEL.—Oui, sans doute. J'ai une voiture, je vais vous conduire. Monsieur Perrichon, nous nous reverrons; vous avez une réponse à me donner.
MADAME PERRICHON, bas à Armand.—Restez. Perrichon a promis de se prononcer aujourd'hui: le moment est favorable, faites votre demande.
ARMAND.—Vous croyez? … c'est que…
HENRIETTE, bas.—Courage, monsieur Armand!
ARMAND.—Vous! oh! quel bonheur!
MAJORIN.—Adieu, Perrichon.
DANIEL, saluant.—Madame… mademoiselle. (Henriette et madame Perrichon sortent par la droite. Majorin et Daniel par le fond, à gauche.)
ACTE IV, SCÈNE V
PERRICHON, ARMAND, puis JEAN et LE COMMANDANT
PERRICHON, à part.—Je suis très contrarié… très contrarié! … j'ai passé une partie de la nuit à écrire à mes amis que je me battais… je vais être ridicule.
ARMAND, à part.—Il doit être bien disposé… Essayons. (Haut.) Mon cher monsieur Perrichon…
PERRICHON, sèchement.—Monsieur?
ARMAND.—Je suis plus heureux que je ne puis le dire d'avoir pu terminer cette désagréable affaire.
PERRICHON, à part.—Toujours son petit air protecteur! (Haut.) Quant à moi, monsieur, je regrette que vous m'ayez privé du plaisir de donner une leçon à ce professeur de grammaire!
ARMAND.—Comment? mais vous ignorez donc que votre adversaire…
PERRICHON.—Est un ex-commandant au deuxième zouaves… Eh bien, après? …J'estime l'armée, mais je suis de ceux qui savent la regarder en face! (Il passe fièrement devant lui.)
JEAN, paraissant et annonçant.—Le commandant Mathieu.
PERRICHON.—Hein?
ARMAND.—Lui!
PERRICHON.—Vous me disiez qu'il était en prison!
LE COMMANDANT, entrant.—J'y étais, en effet, mais j'en suis sorti. (Apercevant Armand.) Ah! monsieur Armand! je viens de consigner le montant du billet que je vous dois, plus les frais…
ARMAND.—Très bien, commandant… Je pense que vous ne me gardez pas rancune… vous paraissiez si désireux d'aller à Clichy.
LE COMMANDANT.—Oui, j'aime Clichy… mais pas les jours où je dois me battre. (A Perrichon.) Je suis désolé, monsieur, de vous avoir fait attendre…
JEAN, à part.—Oh! ce pauvre bourgeois!
PERRICHON.—Je pense, monsieur, que vous me rendrez la justice de croire que je suis tout à fait étranger à l'incident qui vient de se produire.
ARMAND.—Tout à fait! car à l'instant même, monsieur me manifestait ses regrets de ne pouvoir se rencontrer avec vous.
LE COMMANDANT, à Perrichon.—Je n'ai jamais douté, monsieur, que vous ne fussiez un loyal adversaire.
PERRICHON, avec hauteur.—Je me plais à l'espérer, monsieur.
JEAN, à part.—Il est très solide, le bourgeois.
LE COMMANDANT.—Mes témoins sont à la porte… partons!
PERRICHON.—Partons!
LE COMMANDANT, tirant sa montre.—Il est midi.
PERRICHON, à part.—Midi! … déjà!
LE COMMANDANT.—Nous serons là-bas à deux heures.
PERRICHON, à part.—Deux heures! ils seront partis.
ARMAND.—Qu'avez-vous donc?
PERRICHON.—J'ai… j'ai… messieurs, j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque noblesse à reconnaître ses torts.
LE COMMANDANT et JEAN, étonnés.—Hein?
ARMAND.—Que dit-il?
PERRICHON.—Jean… laisse-nous!
ARMAND.—Je me retire aussi.
LE COMMANDANT.—Oh! pardon! je désire que tout ceci se passe devant témoins.
ARMAND.—Mais…
LE COMMANDANT.—Je vous prie de rester.
PERRICHON.—Commandant… vous êtes un brave militaire… et moi… j'aime les militaires! je reconnais que j'ai eu des torts envers vous… et je vous prie de croire que… (A part.) Sapristi! devant mon domestique! (Haut.) Je vous prie de croire qu'il n'était ni dans mes intentions… (Il fait signe de sortir à Jean, qui a l'air de ne pas comprendre. A part.) Ça m'est égal, je le mettrai à la porte ce soir. (Haut.) …ni dans ma pensée… d'offenser un homme que j'estime et que j'honore!
JEAN, à part.—Il cane, le patron!
LE COMMANDANT.—Alors, monsieur, ce sont des excuses?
ARMAND, vivement.—Oh! des regrets!…
PERRICHON.—N'envenimez pas! n'envenimez pas! laissez parler le commandant.
LE COMMANDANT.—Sont-ce des regrets ou des excuses?
PERRICHON, hésitant.—Mais… moitié l'un… moitié l'autre…
LE COMMANDANT.—Monsieur, vous avez écrit en toutes lettres sur le livre du Montanvert… le commandant est un…
PERRICHON, vivement.—Je retire le mot! il est retiré!
LE COMMANDANT.—Il est retiré… ici… mais là-bas il s'épanouit au beau milieu d'une page que tous les voyageurs peuvent lire.
PERRICHON.—Ah! dame! pour ça! à moins que je ne retourne moi-même l'effacer…
LE COMMANDANT.—Je n'osais pas vous le demander, mais puisque vous me l'offrez…
PERRICHON.—Moi?
LE COMMANDANT.—…j'accepte.
PERRICHON.—Permettez…
LE COMMANDANT.—Oh! je ne vous demande pas de repartir aujourd'hui… non! … mais demain.
PERRICHON et ARMAND.—Comment?
LE COMMANDANT.—Comment? Par le premier convoi, et vous bifferez vous-même, de bonne grâce, les deux méchantes lignes échappées à votre improvisation… ça m'obligera.
PERRICHON.—Oui… comme ça… il faut que je retourne en Suisse?
LE COMMANDANT.—D'abord, le Montanvert étant en Savoie… maintenant c'est la France!
PERRICHON.—La France, reine des nations!
JEAN.—C'est bien moins loin!
LE COMMANDANT, ironiquement.—Il ne me reste plus qu'à rendre hommage à vos sentiments de conciliation.
PERRICHON.—Je n'aime pas à verser le sang!
LE COMMANDANT, riant.—Je me déclare complètement satisfait. (A Armand.) Monsieur Desroches, j'ai encore quelques billets en circulation; s'il vous en passe un par les mains, je me recommande toujours à vous! (Saluant.) Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous saluer!
PERRICHON, saluant.—Commandant… (Le Commandant sort.)
JEAN, à Perrichon, tristement.—Eh bien! monsieur… voilà votre affaire arrangée.
PERRICHON, éclatant.—Toi, je te donne ton compte! va faire des paquets, animal!
JEAN, stupéfait.—Ah bah! qu'est-ce que j'ai fait? (Il sort à droite.)
ACTE IV, SCÈNE VI
ARMAND, PERRICHON
PERRICHON, à part.—Il n'y a pas à dire… j'ai fait des excuses! moi! dont on verra le portrait au Musée… mais à qui la faute? à ce M. Armand!
ARMAND, à part, au fond.—Pauvre homme! je ne sais que lui dire.
PERRICHON, à part.—Ah ça! est-ce qu'il ne va pas s'en aller? Il a peut-être encore quelque service à me rendre… Ils sont jolis, ses services!
ARMAND.—Monsieur Perrichon!
PERRICHON.—Monsieur?
ARMAND.—Hier, en vous quittant, je suis allé chez mon ami… l'employé à l'administration des douanes… Je lui ai parlé de votre affaire.
PERRICHON, sèchement.—Vous êtes trop bon.
ARMAND.—C'est arrangé… on ne donnera pas suite au procès.
PERRICHON.—Ah!
ARMAND.—Seulement, vous écrirez au douanier quelques mots de regrets.
PERRICHON, éclatant.—C'est ça! des excuses! … De quoi vous mêlez-vous, à la fin?
ARMAND.—Mais…
PERRICHON.—Est-ce que vous ne perdrez pas l'habitude de vous fourrer à chaque instant dans ma vie?
ARMAND.—Comment?
PERRICHON.—Oui, vous touchez à tout! Qui est-ce qui vous a prié de faire arrêter le commandant? Sans vous nous étions tous là-bas, à midi!
ARMAND.—Mais rien ne vous empêchait d'y être à deux heures.
PERRICHON.—Ce n'est pas la même chose.
ARMAND.—Pourquoi?
PERRICHON.—Vous me demandez pourquoi? Parce que… non! Vous ne saurez pas pourquoi! (Avec colère.) Assez de services, monsieur! assez de services! Désormais, si je tombe dans un trou, je vous prie de m'y laisser! j'aime mieux donner cent francs au guide… car ça coûte cent francs… il n'y a pas de quoi être si fier! Je vous prierai aussi de ne plus changer les heures de mes duels, et de me laisser aller en prison si c'est ma fantaisie.
ARMAND.—Mais, monsieur Perrichon…
PERRICHON.—Je n'aime pas les gens qui s'imposent… c'est de l'indiscrétion! Vous m'envahissez!…
ARMAND.—Permettez…
PERRICHON.—Non, monsieur! on ne me domine pas, moi! Assez de services! (Il sort par le pavillon.)
ACTE IV, SCÈNE VII
ARMAND, puis HENRIETTE
ARMAND, seul.—Je n'y comprends plus rien… je suis abasourdi!
HENRIETTE, entrant par la droite, au fond.—Ah! monsieur Armand!
ARMAND.—Mademoiselle Henriette!
HENRIETTE.—Avez-vous causé avec papa?
ARMAND.—Oui, mademoiselle.
HENRIETTE.—Eh bien?
ARMAND.—Je viens d'acquérir la preuve de sa parfaite antipathie.
HENRIETTE.—Que dites-vous là? C'est impossible.
ARMAND.—Il a été jusqu'à me reprocher de l'avoir sauvé au Montanvert… J'ai cru qu'il allait m'offrir cent francs de récompense.
HENRIETTE.—Cent francs! Par exemple!
ARMAND.—Il dit que c'est le prix!…
HENRIETTE.—Mais c'est horrible! c'est de l'ingratitude!…
ARMAND.—J'ai senti que ma présence le froissait, le blessait… et je n'ai plus, mademoiselle, qu'à vous faire mes adieux.
HENRIETTE, vivement.—Mais, pas du tout! restez!
ARMAND.—A quoi bon? c'est à Daniel qu'il réserve votre main.
HENRIETTE.—Monsieur Daniel? … mais je ne veux pas!
ARMAND, avec joie.—Ah!
HENRIETTE, se reprenant.—Ma mère ne veut pas! elle ne partage pas les sentiments de papa; elle est reconnaissante, elle; elle vous aime… Tout à l'heure elle me disait encore: Monsieur Armand est un honnête homme… un homme de coeur, et ce que j'ai de plus cher au monde, je le lui donnerais…
ARMAND.—Mais, ce qu'elle a de plus cher… c'est vous!
HENRIETTE, naïvement.—Je le crois.
ARMAND.—Ah! mademoiselle, que je vous remercie!
HENRIETTE.—Mais, c'est maman qu'il faut remercier.
ARMAND.—Et vous, mademoiselle, me permettez-vous d'espérer que vous auriez pour moi la même bienveillance?
HENRIETTE, embarrassée.—Moi, monsieur?…
ARMAND.—Oh! parlez! je vous en supplie…
HENRIETTE, baissant les yeux.—Monsieur, lorsqu'une demoiselle est bien élevée, elle pense toujours comme sa maman. (Elle se sauve.)
ACTE IV, SCÈNE VIII
ARMAND, puis DANIEL
ARMAND, seul.—Elle m'aime! elle me l'a dit! … Ah! je suis trop heureux! … ah!…
DANIEL, entrant.—Bonjour, Armand.
ARMAND.—C'est vous… (A part.) Pauvre garçon!
DANIEL.—Voici l'heure de la philosophie… Monsieur Perrichon se recueille… et dans dix minutes nous allons connaître sa réponse. Mon pauvre ami!
ARMAND.—Quoi donc?
DANIEL.—Dans la campagne que nous venons de faire, vous avez commis fautes sur fautes…
ARMAND, étonné.—Moi?
DANIEL.—Tenez, je vous aime, Armand… et je veux vous donner un bon avis qui vous servira… pour une autre fois! … vous avez un défaut mortel!
ARMAND.—Lequel?
DANIEL.—Vous aimez trop à rendre service… c'est une passion malheureuse!
ARMAND, riant.—Ah! par exemple!
DANIEL.—Croyez-moi… j'ai vécu plus que vous, et dans un monde… plus avancé! Avant d'obliger un homme, assurez-vous bien d'abord que cet homme n'est pas un imbécile.
ARMAND.—Pourquoi?
DANIEL.—Parce qu'un imbécile est incapable de supporter longtemps cette charge écrasante qu'on appelle la reconnaissance; il y a même des gens d'esprit qui sont d'une constitution si délicate…
ARMAND, riant.—Allons! développez votre paradoxe!
DANIEL.—Voulez-vous un exemple: monsieur Perrichon…
PERRICHON, passant sa tête à la porte du pavillon.—Mon nom!