Le Voyage de Monsieur PerrichonParte 3 de 12
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PERRICHON.—Certainement… mais je ne voudrais pas écrire quelque chose d'ordinaire… il me faudrait… là… une pensée! … une jolie pensée! … (Rendant le livre à l'aubergiste.) Je vais y rêver en mettant mes chaussons. (A Daniel.) Je suis à vous dans la minute. (Il entre à droite suivi de l'aubergiste.)
ACTE II, SCÈNE VI
DANIEL, puis ARMAND
DANIEL, seul.—Ce carrossier est un trésor d'ingratitude. Or, les trésors appartiennent à ceux qui les trouvent, article 716 du Code civil…
ARMAND, paraissant à la porte du fond.—Eh bien?
DANIEL, à part.—Pauvre garçon!
ARMAND.—L'avez-vous vu?
DANIEL.—Oui.
ARMAND.—Lui avez-vous parlé?
DANIEL.—Je lui ai parlé.
ARMAND.—Alors vous avez fait ma demande?…
DANIEL.—Non.
ARMAND.—Tiens! pourquoi?
DANIEL.—Nous nous sommes promis d'être francs vis-à-vis l'un de l'autre… Eh bien! mon cher Armand, je ne pars plus, je continue la lutte.
ARMAND, étonné.—Ah! c'est différent! … et peut-on vous demander les motifs qui ont changé votre détermination?
DANIEL.—Les motifs… j'en ai un puissant: je crois réussir.
ARMAND.—Vous?
DANIEL.—Je compte prendre un autre chemin que le vôtre et arriver plus vite.
ARMAND.—C'est très bien… vous êtes dans votre droit…
DANIEL.—Mais la lutte n'en continuera pas moins loyale et amicale?
ARMAND.—Oui.
DANIEL.—Voilà un oui un peu sec!
ARMAND.—Pardon! … (Lui tendant la main.) Daniel, je vous le promets…
DANIEL.—A la bonne heure! (Il remonte.)
ACTE II, SCÈNE VII
LES MÊMES, PERRICHON, puis L'AUBERGISTE
PERRICHON.—Je suis prêt… j'ai mis mes chaussons… Ah! monsieur Armand!
ARMAND.—Vous sentez-vous remis de votre chute?
PERRICHON.—Tout à fait! ne parlons plus de ce petit accident… c'est oublié!
DANIEL, à part.—Oublié! il est plus vrai que nature[l]…
PERRICHON.—Nous partons pour la mer de Glace… êtes-vous des nôtres?
ARMAND.—Je suis un peu fatigué… je vous demanderai la permission de rester…
PERRICHON, avec empressement.—Très volontiers! ne vous gênez pas! (A l'aubergiste qui entre.) Ah! monsieur l'aubergiste, donnez-moi le livre des voyageurs. (Il s'assied à droite et écrit.)
DANIEL, à part.—Il paraît qu'il a trouvé sa pensée… la jolie pensée.
PERRICHON, achevant d'écrire.—Là… voilà ce que c'est! (Lisant avec emphase.) «Que l'homme est petit quand on le contemple du haut de la mère de Glace!»
DANIEL.—Sapristi! c'est fort!
ARMAND, à part.—Courtisan!
PERRICHON, modestement.—Ce n'est pas l'idée de tout le monde.
DANIEL, à part.—Ni l'orthographe; il a écrit mère, r, e, re!
PERRICHON, à l'aubergiste, lui montrant le livre ouvert sur la table.—Prenez garde! c'est frais!
L'AUBERGISTE.—Le guide attend ces messieurs avec les bâtons ferrés.
PERRICHON.—Allons! en route!
DANIEL.—En route! (Daniel et Perrichon sortent suivis de l'aubergiste.)
ACTE II, SCÈNE VIII
ARMAND, puis L'AUBERGISTE et LE COMMANDANT MATHIEU
ARMAND.—Quel singulier revirement chez Daniel! Ces dames sont là… elles ne peuvent tarder à sortir, je veux les voir… leur parler… (S'asseyant vers la cheminée et prenant un journal.) Je vais les attendre.
L'AUBERGISTE, à la cantonade.—Par ici, monsieur!…
LE COMMANDANT, entrant.—Je ne reste qu'une minute… je repars à l'instant pour là mer de Glace… (S'asseyant devant la table sur laquelle est resté le registre ouvert.) Faites-moi servir un grog au kirsch, je vous prie.
L'AUBERGISTE, sortant à droite.—Tout de suite, monsieur.
LE COMMANDANT, apercevant le registre.—Ah! ah! le livre des voyageurs! voyons… (Lisant.) «Que l'homme est petit quand on le contemple du haut de la mère de Glace! …» Signé Perrichon… mère! Voilà un monsieur qui mérite une leçon d'orthographe.
L'AUBERGISTE, apportant le grog.—Voici, monsieur. (Il le pose sur la table à gauche.)
LE COMMANDANT, tout en écrivant sur le registre.—Ah, monsieur l'aubergiste…
L'AUBERGISTE.—Monsieur?
LE COMMANDANT.—Vous n'auriez pas parmi les personnes qui sont venues chez vous ce matin un voyageur du nom d'Armand Desroches?
ARMAND.—Hein? … c'est moi, monsieur.
LE COMMANDANT, se levant.—Vous, monsieur! … pardon! (A l'aubergiste.) Laissez-nous. (L'aubergiste sort.) C'est bien à monsieur Armand Desroches de la maison Turneps, Desroches et Cie que j'ai l'honneur de parler?
ARMAND.—Oui, monsieur.
LE COMMANDANT.—Je suis le commandant Mathieu. (Il s'assied à gauche et prend son grog.)
ARMAND.—Ah! enchanté! … mais je ne crois pas avoir l'avantage de vous connaître, commandant.
LE COMMANDANT.—Vraiment? Alors je vous apprendrai que vous me poursuivez à outrance pour une lettre de change que j'ai eu l'imprudence de mettre dans la circulation…
ARMAND.—Une lettre de change!
LE COMMANDANT.—Vous avez même obtenu contre moi une prise de corps.
ARMAND.—C'est possible, commandant, mais ce n'est pas moi, c'est la maison qui agit.
LE COMMANDANT.—Aussi n'ai-je aucun ressentiment contre vous… ni contre votre maison… seulement, je tenais à vous dire que je n'avais pas quitté Paris pour échapper aux poursuites.
ARMAND.—Je n'en doute pas.
LE COMMANDANT.—Au contraire! … Dès que je serai de retour à Paris, dans une quinzaine, avant peut-être… je vous le ferai savoir, et je vous serai infiniment obligé de me faire mettre à Clichy… le plus tôt possible?…
ARMAND.—Vous plaisantez, commandant…
LE COMMANDANT.—Pas le moins du monde! … Je vous demande cela comme un service…
ARMAND.—J'avoue que je ne comprends pas…
LE COMMANDANT (ils se lèvent).—Mon Dieu! je suis moi-même un peu embarrassé pour vous expliquer… Pardon, êtes-vous garçon?
ARMAND.—Oui, commandant.
LE COMMANDANT.—Oh! alors! je puis vous faire ma confession… J'ai le malheur d'avoir une faiblesse… J'aime.
ARMAND.—Vous?
LE COMMANDANT.—C'est bien ridicule à mon âge, n'est-ce pas?
ARMAND.—Je ne dis pas ça.
LE COMMANDANT.—Oh! ne vous gênez pas! Je me suis affolé d'une jeune personne qui se nomme Anita… et qui se moque de moi. Cela me ruine. Je veux la quitter, je pars, je fais deux cents lieues; j'arrive à la mer de Glace… et je ne suis pas sûr de ne pas retourner ce soir à Paris! … C'est plus fort que moi! … L'amour à cinquante ans… voyez-vous… c'est comme un rhumatisme, rien ne le guérit.
ARMAND, riant.—Commandant, je n'avais pas besoin de cette confidence pour arrêter les poursuites… je vais écrire immédiatement à Paris…
LE COMMANDANT, vivement.—Mais, du tout! n'écrivez pas! Je tiens à être enfermé; c'est peut-être un moyen de guérison. Je n'en ai pas encore essayé.
ARMAND.—Mais cependant…
LE COMMANDANT.—Permettez! j'ai la loi pour moi.
ARMAND.—Allons, commandant! puisque vous le voulez…
LE COMMANDANT.—Je vous en prie… instamment… Dès que je serai de retour… je vous ferai passer ma carte et vous pourrez faire instrumenter… Je ne sors jamais avant dix heures. (Saluant.) Monsieur, je suis bien heureux d'avoir eu l'honneur de faire votre connaissance.
ARMAND.—Mais c'est moi, commandant… (Ils se saluent. Le commandant sort par le fond.)
ACTE II, SCÈNE IX
ARMAND, puis MADAME PERRICHON, puis HENRIETTE
ARMAND.—A la bonne heure! il n'est pas banal celui-là! (Apercevant Madame Perrichon qui entre de la gauche.) Ah! madame Perrichon!
MADAME PERRICHON.—Comment! vous êtes seul, monsieur? Je croyais que vous deviez accompagner ces messieurs.
ARMAND.—Je suis déjà venu ici l'année dernière, et j'ai demandé à monsieur Perrichon la permission de me mettre à vos ordres.
MADAME PERRICHON.—Ah! monsieur. (A part.) C'est tout à fait un homme du monde! … (Haut.) Vous aimez beaucoup la Suisse?
ARMAND.—Oh! il faut bien aller quelque part.
MADAME PERRICHON.—Oh! moi, je ne voudrais pas habiter ce pays-là… il y a trop de précipices et de montagnes… Ma famille est de la Beauce.
ARMAND.—Ah! je comprends.
MADAME PERRICHON.—Près d'Étampes…
ARMAND, à part.—Nous devons avoir un correspondant à Étampes; ce serait un lien. (Haut.) Vous ne connaissez pas monsieur Pingley, à Étampes?
MADAME PERRICHON.—Pingley! … c'est mon cousin! Vous le connaissez?
ARMAND.—Beaucoup. (A part.) Je ne l'ai jamais vu!
MADAME PERRICHON.—Quel homme charmant!
ARMAND.—Ah! oui!
MADAME PERRICHON.—C'est un bien grand malheur qu'il ait son infirmité!
ARMAND.—Certainement… c'est un bien grand malheur!
MADAME PERRICHON.—Sourd à quarante-sept ans!
ARMAND, à part.—Tiens! il est sourd, notre correspondant! C'est donc pour ça qu'il ne répond jamais à nos lettres.
MADAME PERRICHON.—Est-ce singulier! c'est un ami de Pingley qui sauve mon mari! … Il y a de bien grands hasards dans le monde.
ARMAND.—Souvent aussi on attribue au hasard des péripéties dont il est parfaitement innocent.
MADAME PERRICHON.—Ah! oui… souvent aussi on attribue… (A part.) Qu'est-ce qu'il veut dire?
ARMAND.—Ainsi, madame, notre rencontre en chemin de fer, puis à Lyon, puis à Genève, à Chamouny, ici même, vous mettez tout cela sur le compte du hasard?
MADAME PERRICHON.—En voyage, on se retrouve…
ARMAND.—Certainement… surtout quand on se cherche.
MADAME PERRICHON.—Comment?…
ARMAND.—Oui, madame, il ne m'est pas permis de jouer plus longtemps la comédie du hasard; je vous dois là vérité, pour vous, pour mademoiselle votre fille.
MADAME PERRICHON.—Ma fille!
ARMAND.—Me pardonnerez-vous? Le jour où je la vis, j'ai été touché, charmé… J'ai appris que vous partiez pour la Suisse… et je suis parti.
MADAME PERRICHON.—Mais alors, vous nous suivez?…
ARMAND.—Pas à pas… Que voulez-vous? j'aime!
MADAME PERRICHON.—Monsieur!
ARMAND.—Oh! rassurez-vous! j'aime avec tout le respect, toute la discrétion qu'on doit à une jeune fille dont on serait heureux de faire sa femme.
MADAME PERRICHON, perdant la tête, à part.—Une demande en mariage! Et Perrichon qui n'est pas là! (Haut.) Certainement, monsieur… je suis charmée… non, flattée! … parce que vos manières… votre éducation… Pingley… le service que vous nous avez rendu… mais monsieur Perrichon est sorti… pour la mer de Glace… et aussitôt qu'il rentrera…
HENRIETTE, entrant vivement.—Maman! … (S'arrêtant.) Ah! tu causais avec monsieur Armand?
MADAME PERRICHON, troublée.—Nous causions, c'est-à-dire, oui! nous parlions de Pingley! Monsieur connaît Pingley; n'est-ce pas?
ARMAND.—Certainement je connais Pingley!
HENRIETTE.—Oh! quel bonheur!
MADAME PERRICHON, à Henriette.—Ah! comme tu es coiffée… et ta robe! ton col! (Bas.) Tiens-toi donc droite!
HENRIETTE, étonnée.—Qu'est-ce qu'il y a? (Cris et tumulte au dehors.)
MADAME PERRICHON et HENRIETTE.—Ah! mon Dieu!
ARMAND.—Ces cris!…
ACTE II, SCÈNE X
LES MÊMES, PERRICHON, DANIEL, LE GUIDE, L'AUBERGISTE
Daniel entre soutenu par l'aubergiste et par le guide
PERRICHON, très ému.—Vite! de l'eau! du sel! du vinaigre! (Il fait asseoir Daniel.)
TOUS.—Qu'y a-t-il?
PERRICHON.—Un événement affreux! (S'interrompant.) Faites-le boire, frottez-lui les tempes!
DANIEL.—Merci… Je me sens mieux.
ARMAND.—Qu'est-il arrivé?
DANIEL.—Sans le courage de monsieur Perrichon…
PERRICHON, vivement.—Non, pas vous! ne parlez pas! … (Racontant.) C'est horrible! … Nous étions sur la mer de Glace… Le mont Blanc nous regardait tranquille et majestueux…
DANIEL, à part.—Le récit de Théramène!
MADAME PERRICHON.—Mais dépêche-toi donc!
HENRIETTE.—Mon père!
PERRICHON.—Un instant, que diable! Depuis cinq minutes nous suivions, tout pensifs, un sentier abrupt qui serpentait entre deux crevasses… de glace! Je marchais le premier.
MADAME PERRICHON.—Quelle imprudence!
PERRICHON.—Tout à coup, j'entends derrière moi comme un éboulement; je me retourne: monsieur venait de disparaître dans un de ces abîmes sans fond, dont la vue seule fait frissonner!…
MADAME PERRICHON, impatientée.—Mon ami!
PERRICHON.—Alors, n'écoutant que mon courage, moi, père de famille, je m'élance…
MADAME PERRICHON et HENRIETTE.—Ciel!
PERRICHON.—… sur le bord du précipice; je lui tends mon bâton ferré… il s'y cramponne… je tire… il tire… nous tirons, et, après une lutte insensée, je l'arrache au néant et je le ramène à la face du soleil, notre père à tous! … (Il s'essuie le front avec son mouchoir.)
HENRIETTE.—Oh! papa!
MADAME PERRICHON.—Mon ami!
PERRICHON, embrassant sa femme et sa fille.—Oui, mes enfants, c'est une belle page…
ARMAND, à Daniel.—Comment vous trouvez-vous?
DANIEL, bas.—Très bien! ne vous inquiétez pas! (Il se lève.) Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un fils à sa mère…
PERRICHON, majestueusement.—C'est vrai!
DANIEL.—Un frère à sa soeur!
PERRICHON.—Et un homme à la société!
DANIEL.—Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel service.
PERRICHON.—C'est vrai!
DANIEL.—Il n'y a que le coeur… entendez-vous, le coeur!…
PERRICHON.—Monsieur Daniel! Non! laissez-moi vous appeler Daniel!
DANIEL.—Comment donc! (A part.) Chacun son tour!
PERRICHON, ému.—Daniel, mon ami, mon enfant… votre main! (Il lui prend la main.) Je vous dois les plus douces émotions de ma vie… Sans moi, vous ne seriez qu'une masse informe et repoussante, ensevelie sous les frimas… Vous me devez tout, tout! (Avec noblesse.) Je ne l'oublierai jamais!
DANIEL.—Ni moi!
PERRICHON, à Armand, en s'essuyant les yeux.—Ah! jeune homme! … vous ne savez pas le plaisir qu'on éprouve à sauver son semblable!
HENRIETTE.—Mais, papa, monsieur le sait bien; puisque tantôt…
PERRICHON, se rappelant.—Ah! oui! c'est juste! Monsieur l'aubergiste, apportez-moi le livre des voyageurs.
MADAME PERRICHON.—Pourquoi faire?
PERRICHON.—Avant de quitter ces lieux, je désire consacrer par une note le souvenir de cet événement!
L'AUBERGISTE, apportant le registre.—Voilà, monsieur.
PERRICHON.—Merci… Tiens, qui est-ce qui a écrit ça?
TOUS.—Quoi donc?
PERRICHON, lisant.—«Je ferai observer à monsieur Perrichon que la mer de Glace n'ayant pas d'enfants, l'E qu'il lui attribue devient un dévergondage grammatical.» Signé: le Commandant.
TOUS.—Hein?
HENRIETTE, bas à son père.—Oui, papa! mer ne prend pas d'E à la fin.
PERRICHON.—Je le savais! Je vais lui répondre à ce monsieur. (Il prend une plume et écrit.) «Le Commandant est… un paltoquet!» Signé: Perrichon.
LE GUIDE, rentrant.—La voiture est là.
PERRICHON.—Allons! Dépêchons-nous! (Aux jeunes gens.) Messieurs, si vous voulez accepter une place… (Armand et Daniel s'inclinent.)
MADAME PERRICHON, appelant son mari.—Perrichon, aide-moi à mettre mon manteau. (Bas.) On vient de me demander notre fille en mariage…
PERRICHON.—Tiens! à moi aussi!
MADAME PERRICHON.—C'est monsieur Armand.
PERRICHON.—Moi, c'est Daniel… mon ami Daniel.
MADAME PERRICHON.—Mais il me semble que l'autre…
PERRICHON.—Nous parlerons de cela plus tard.
HENRIETTE, à la fenêtre.—Ah! il pleut à verse!
PERRICHON.—Ah diable! (A l'aubergiste.) Combien tient-on dans votre voiture?
L'AUBERGISTE.—Quatre dans l'intérieur et un à côté du cocher.
PERRICHON.—C'est juste le compte.
ARMAND.—Ne vous gênez pas pour moi.
PERRICHON.—Daniel montera avec nous.
HENRIETTE, bas à son père.—Et monsieur Armand?
PERRICHON, bas.—Dame! il n'y a que quatre places… il montera sur le siège.
HENRIETTE.—Par une pluie pareille?
MADAME PERRICHON.—Un homme qui t'a sauvé!
PERRICHON.—Je lui prêterai mon caoutchouc!
HENRIETTE.—Ah!
PERRICHON.—Allons! en route! en route!
DANIEL, à part.—Je savais bien que je reprendrais la corde!
FIN DU DEUXIÈME ACTE
ACTE TROISIÈME
Un salon chez Perrichon, à Paris.—Cheminée au fond; porte d'entrée dans l'angle à gauche; appartement dans l'angle à droite; salle à manger à gauche; au milieu, guéridon avec tapis; canapé à droite du guéridon.
SCÈNE PREMIÈRE
JEAN, seul, achevant d'essuyer un fauteuil
Midi moins un quart… C'est aujourd'hui que monsieur Perrichon revient de voyage avec madame et mademoiselle… J'ai reçu hier une lettre de monsieur… la voilà. (Lisant.) «Grenoble, 5 juillet. Nous arriverons mercredi, 7 juillet, à midi. Jean nettoiera l'appartement et fera poser les rideaux.» (Parlé.) C'est fait. (Lisant.) «Il dira à Marguerite, la cuisinière, de nous préparer le dîner. Elle mettra le pot au feu… un morceau pas trop gras… de plus, comme il y a longtemps que nous n'avons mangé de poisson de mer, elle nous achètera une petite barbue bien fraîche… Si la barbue était trop chère, elle la remplacerait par un morceau de veau à la casserole.» (Parlé.) Monsieur peut arriver… tout est prêt… Voilà ses journaux, ses lettres, ses cartes de visite… Ah! par exemple, il est venu ce matin de bonne heure un monsieur que je ne connais pas… il m'a dit qu'il s'appelait le Commandant… Il doit repasser. (Coup de sonnette à la porte extérieure.) On sonne! … c'est monsieur… je reconnais sa main!…
ACTE III, SCÈNE II
JEAN, PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE
Ils portent des sacs de nuit et des cartons
PERRICHON.—Jean… c'est nous!
JEAN.—Ah! monsieur! … madame! … mademoiselle! … (Il les débarrasse de leurs paquets.)
PERRICHON.—Ah! qu'il est doux de rentrer chez soi, de voir ses meubles, de s'y asseoir! (Il s'assied sur le canapé.)
MADAME PERRICHON, assise à gauche.—Nous devrions être de retour depuis huit jours…
PERRICHON.—Nous ne pouvions passer à Grenoble sans aller voir les Darinel… ils nous ont retenus… (A Jean.) Est-il venu quelque chose pour moi en mon absence?
JEAN.—Oui, monsieur… tout est là sur la table.
PERRICHON, prenant plusieurs cartes de visite.—Que de visites! (Lisant.) Armand Desroches…
HENRIETTE, avec joie.—Ah!
PERRICHON.—Daniel Savary… brave jeune homme! Armand Desroches… Daniel Savary… charmant jeune homme! … Armand Desroches.
JEAN.—Ces messieurs sont venus tous les jours s'informer de votre retour.
MADAME PERRICHON.—Tu leur dois une visite.
PERRICHON.—Certainement j'irai le voir… ce brave Daniel!
HENRIETTE.—Et monsieur Armand?
PERRICHON.—J'irai le voir aussi… après. (Il se lève.)
HENRIETTE, à Jean.—Aidez-moi à porter ces cartons dans la chambre.
JEAN.—Oui, mademoiselle. (Regardant Perrichon.) Je trouve monsieur engraissé. On voit qu'il a fait un bon voyage.
PERRICHON.—Splendide, mon ami, splendide! Ah! tu ne sais pas? J'ai sauvé un homme!
JEAN, incrédule.—Monsieur? … Allons donc! … (Il sort avec Henriette par la droite.)
ACTE III, SCÈNE III
PERRICHON, MADAME PERRICHON
PERRICHON.—Comment, allons donc! … Est-il bête, cet animal-là!
MADAME PERRICHON.—Maintenant que nous voilà de retour, j'espère que tu vas prendre un parti… Nous ne pouvons tarder plus longtemps à rendre réponse à ces deux jeunes gens… Deux prétendus dans la maison… c'est trop!…
PERRICHON.—Moi, je n'ai pas changé d'avis… j'aime mieux Daniel!
MADAME PERRICHON.—Pourquoi?
PERRICHON.—Je ne sais pas… je le trouve plus… enfin, il me plaît, ce jeune homme!
MADAME PERRICHON.—Mais l'autre… l'autre t'a sauvé!
PERRICHON.—Il m'a sauvé! Toujours le même refrain!
MADAME PERRICHON.—Qu'as-tu à lui reprocher? Sa famille est honorable, sa position excellente…
PERRICHON.—Mon Dieu! je ne lui reproche rien… je ne lui en veux pas à ce garçon!
MADAME PERRICHON.—Il ne manquerait plus que ça!
PERRICHON.—Mais je lui trouve un petit air pincé.
MADAME PERRICHON.—Lui!
PERRICHON.—Oui, il a un ton protecteur… des manières… il semble toujours se prévaloir du petit service qu'il m'a rendu…
MADAME PERRICHON.—Il ne t'en parle jamais!
PERRICHON.—Je le sais bien! mais c'est son air qui me dit: «Hein? sans moi? …» C'est agaçant à la longue! tandis que l'autre!…
MADAME PERRICHON.—L'autre te répète sans cesse: «Hein? sans vous… hein? sans vous!» Cela flatte ta vanité… et voilà pourquoi tu le préfères.
PERRICHON.—Moi! de la vanité! J'aurais peut-être le droit d'en avoir!
MADAME PERRICHON.—Oh!
PERRICHON.—Oui, madame! … l'homme qui a risqué sa vie pour sauver son semblable peut être fier de lui-même… mais j'aime mieux me renfermer dans un silence modeste… signe caractéristique du vrai courage!
MADAME PERRICHON.—Mais tout cela n'empêche pas que M. Armand…
PERRICHON.—Henriette n'aime pas… ne peut pas aimer M. Armand!
MADAME PERRICHON.—Qu'en sais-tu?
PERRICHON.—Dame! je suppose…
MADAME PERRICHON.—Il y a un moyen de le savoir, c'est de l'interroger… et nous choisirons celui qu'elle préférera…
PERRICHON.—Soit! … mais ne l'influence pas!
MADAME PERRICHON.—La voici.
ACTE III, SCÈNE IV
PERRICHON, MADAME PERRICHON, HENRIETTE
MADAME PERRICHON, à sa fille qui entre.—Henriette… ma chère enfant… ton père et moi, nous avons à te parler sérieusement.