Le Rouge et le NoirParte 32 de 57
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—Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez la bonté de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais franchement et sans songer à autre chose qu'à raconter clairement et d'une façon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million; mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu à Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais en taisant deux choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au marquis, et la parfaite incrédulité qui n'allait pas trop bien à un futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café de la rue Saint-Honoré avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut l'époque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maître et le protégé.
M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir; bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement les fausses manières de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour un sot.
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et dura plusieurs mois.
On s'attache bien à un bel épagneul se disait le marquis, pourquoi ai-je tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je le traite comme un fils, eh bien! où est l'inconvénient? Cette fantaisie, si elle dure me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon testament.
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé, chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui donner des décisions contradictoires sur le même objet.
Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le marquis sans apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions, et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui transcrivait les décisions relatives à chaque affaire sur un registre particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.
Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes les dépenses des terres que Julien était chargé d'administrer.
Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois nouvelles spéculations sans le secours de son prête-nom qui le volait.
—Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune ministre.
—Monsieur, ma conduite peut être calomnie.
—Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.
—Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de votre main sur le registre; cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs. Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade, écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais question d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour l'amour-propre toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré lui, il éprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce n'est pas que Julien fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce n'était pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa croix que le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut absolument lui donner quelques billets de banque que son prête-nom venait de lui apporter de la Bourse.
—J'espère, Monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect que je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
—Parlez, mon ami.
—Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout à fait les façons que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
—Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abbé. Je connais la naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
—Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec mes notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque lettre dans sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq jours.
En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la futilité des prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur, il toucha le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en recevant la récompense par dix années de ministère.
A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de jeunes seigneurs russes qui l'initièrent.
—Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation présente, que nous cherchons tant à nous donner.
—Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff: Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voilà, d'honneur, la seule religion de l'époque, ne soyez ni fou, ni affecté, car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le précepte ne serait plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke, qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit pendant une heure. La façon dont Julien se conduisit, au milieu des vingt personnes qui attendaient, est encore citée parmi les jeunes secrétaires d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les plaisanteries des dandys ses amis, le célèbre Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke. Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré, vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait. Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie vu en Angleterre.
L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane...
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour:
—Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La Mole...
Il se taisait.
—Quelle idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis vivement.
—Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour; il est visité par le démon au suicide, qui est le dieu du pays.
2º L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en débarquant en Angleterre.
3º Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages anglais.
—A mon tour, dit le marquis:
Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie, qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui désirent passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant pour les rois?
—On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent que répondre, et le lendemain matin, à sept heures, ils vous font dire par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a été inconvenant.
—Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en Angleterre.
—Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une fois la semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
—Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutumé au ton plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est depuis six mois employé dans là diplomatie. Remarquez, ajouta le marquis, d'un air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces, que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une faute et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand mes procès vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et n'en de plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.
—Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus. Il se crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos, susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une conversation animée, peuvent échapper à tout le monde.
Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie et s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en remplacement de M. de Rênal destitué.
Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin. Le fait est que, dans une réélection générale qu'on préparait pour la Chambre des députés, le nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand collège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rênal qui était porté par les libéraux.
Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de Rênal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut impénétrable. Il finit par demander à Julien la voix de son père dans les élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.
—Vous devriez, Monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de La Mole.
En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...
—En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La Mole pour prendre sur moi de présenter.
Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prétention du Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.
—Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour après-demain. Ce sera un de nos nouveaux préfets.
—En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur du dépôt de mendicité pour mon père.
—A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je m'attendais à des moralités. Vous vous formez.
Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de Verrières venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place à M. de Cholin, ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé la pétition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon cœur de la pétition que Julien récita en lui faisant signer la lettre qui demandait cette place au ministre des finances.
A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été demandée par la députation du département pour M. Gros, le célèbre géomètre: cet homme généreux n'avait que quatorze cents francs de rente, et chaque année prêtait six cents francs au titulaire qui venait de mourir, pour l'aider à élever sa famille.
Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. Cette famille du mort, comment vit-elle aujourd'hui? Cette idée lui serra le cœur. Ce n'est rien, se dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui méritait la croix, c'est moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la donne.
CHAPITRE VIII QUELLE EST LA DÉCORATION QUI DISTINGUE?
CHAPITRE IX LE BAL
Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.—C'est pourtant le puits le plus frais de tout le Diar-Békir. PELLICO.
Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de toutes les siennes, c'était la seule qui eût appartenu au célèbre Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille, qui arrivaient d'Hyères.
Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à Paris. Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement des détails sur sa manière de tomber de cheval avec grâce.
Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure n'avaient plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa conversation; on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif. Malgré ces qualités raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de choses comme importantes. Mais on voyait qu'il était homme à soutenir son dire.
—Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à son père, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à Julien. Mon frère vous l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est un La Mole!
—Oui, mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au La Mole dont vous me parlez.
On annonça M. le duc de Retz.
Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; à le voir, il lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens habitués du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant, à Hyères, elle regrettait Paris.
Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'âge du bonheur, disent tous ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix volumes de poésies nouvelles accumulés, pendant le voyage de Provence, sur la consolé du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la Provence, la poésie, le midi, etc., etc.
Ces yeux si beaux, où respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore le désespoir de trouver le plaisir s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il n'était pas exactement comme un autre.
—Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève et qui n'a rien de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?
—Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc. (On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial orgueilleux.)
—Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier, il est question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant de réputations usurpées!
Julien ne répondait pas.
—Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je dois des comptes à tous les membres de la famille; ne suis-je pas payé comme homme d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que je dirai à la fille ne contrariera pas les projets du père, du frère, de la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il faudrait y être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à personne le droit de se plaindre.
Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher Mlle de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à plusieurs femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels cheveux sans couleur, à force d'être blonds; on dirait que le jour passe à travers!... Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans ce regard! quels gestes de reine!
Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait le salon.
Le comte Norbert s'approcha de Julien: