Le Parfum de la dame en noirParte 32 de 35
Original em francês · tradução para inglês
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Auparavant, il s’en fut encore constater que, derrière lui, les verrous de la porte étaient bien tirés, puis, revenant à la table, il prit un compas.
«J’ai voulu faire ma démonstration, dit-il, sur les lieux mêmes où le corps de trop s’est produit. Elle n’en sera que plus irréfutable.»
Et, de son compas, il prit, sur le dessin de M. Darzac, la mesure du rayon du cercle qui figurait l’espace occupé par la Tour du Téméraire, ce qui lui permit de retracer immédiatement ce même cercle sur un morceau de papier blanc immaculé, qu’il avait fixé avec des punaises de cuivre sur la planche à dessin.
Quand ce cercle fut tracé, Rouletabille, déposant son compas, s’empara du godet à la peinture rouge et demanda à M. Darzac s’il reconnaissait là sa peinture. M. Darzac, qui, visiblement, pas plus que nous, ne comprenait rien aux faits et gestes du jeune homme, répondit qu’en effet c’était lui qui avait fabriqué cette peinture-là pour son lavis.
Une bonne moitié de la peinture s’était desséchée au fond du godet, mais, de l’avis de M. Darzac, la moitié qui restait devait, sur le papier, donner à peu de chose près la même teinte que celle dont il avait «lavé» le plan de la presqu’île d’Hercule.
«On n’y a pas touché! reprit avec une grande gravité Rouletabille, et cette peinture n’a été allongée que d’une larme. Du reste, vous verrez qu’une larme de plus ou de moins dans ce godet ne nuirait en rien à ma démonstration.»
Ce disant, il trempa le pinceau dans la peinture et se mit en mesure de «laver» tout l’espace occupé par le cercle qu’il avait préalablement tracé. Il le fit avec ce soin méticuleux qui m’avait déjà étonné, lorsque, dans la Tour du Téméraire, pour ma plus grande stupéfaction, il ne pensait qu’à dessiner pendant qu’on s’assassinait!…
Quand il eut fini, il regarda l’heure à son énorme oignon et il dit:
«Vous voyez, mesdames et messieurs, que la couche de peinture qui recouvre mon cercle, n’est ni plus ni moins épaisse que celle qui colore le cercle de M. Darzac. C’est, à peu de chose près, la même teinte.
— Sans doute, répondit M. Darzac, mais qu’est-ce que tout cela signifie?
— Attendez! répliqua le reporter. Il est bien entendu que ce plan, que cette peinture, c’est vous qui en êtes l’auteur!
— Dame! j’ai été assez mécontent de les retrouver en fâcheux état en rentrant avec vous dans le cabinet du vieux Bob, à notre sortie de la Tour Carrée. Le vieux Bob avait sali tout mon dessin en y faisant rouler son crâne!
— Nous y sommes! …» ponctua Rouletabille.
Et il prit, sur le bureau, le plus vieux crâne de l’humanité. Il le renversa et, en montrant la mâchoire toute rouge à M. Robert Darzac, il lui demanda encore:
«C’est bien votre idée que le rouge qui se trouve sur cette mâchoire n’est autre que le rouge qui a été enlevé à votre plan.
— Dame! il ne saurait y avoir de doute! Le crâne était encore sens dessus dessous sur mon plan quand nous entrâmes dans la Tour du Téméraire…
— Nous continuons donc à être tout à fait du même avis!» appuya le reporter.
Alors il se leva, gardant le crâne dans le creux de son bras, et il pénétra dans cette ouverture de la muraille, éclairée par une vaste croisée, garnie de barreaux, qui avait été une meurtrière pour canons autrefois et dont M. Darzac avait fait son cabinet de toilette. Là, il craqua une allumette et alluma sur une petite table une lampe à esprit de vin. Sur cette lampe, il disposa une casserole préalablement remplie d’eau. Le crâne n’avait pas quitté le creux de son bras.
Pendant toute cette bizarre cuisine, nous ne le quittions pas des yeux. Jamais l’attitude de Rouletabille ne nous avait paru aussi incompréhensible, ni aussi fermée, ni aussi inquiétante. Plus il nous donnait d’explications et plus il agissait, moins nous le comprenions. Et nous avions peur, parce que nous sentions que quelqu’un autour de nous, quelqu’un de nous avait peur! peur, plus qu’aucun de nous! Qui donc était celui-là? Peut-être le plus calme!
Le plus calme, c’est Rouletabille, entre son crâne et sa casserole.
Mais quoi! Pourquoi reculons-nous tous soudain d’un même mouvement? Pourquoi M. Darzac, les yeux agrandis par un effroi nouveau, pourquoi la Dame en noir, pourquoi Mr Arthur Rance, pourquoi moi-même, commençons-nous un cri… un nom qui expire sur nos lèvres: Larsan! … Où l’avons-nous donc vu?
Où l’avons-nous découvert, cette fois, nous qui regardons Rouletabille? Ah! ce profil, dans l’ombre rouge de la nuit commençante, ce front au fond de l’embrasure que vient ensanglanter le crépuscule comme au matin du crime est venue rougir ces murs la sanglante aurore! Oh! cette mâchoire dure et volontaire qui s’arrondissait tout à l’heure, douce, un peu amère, mais charmante dans la lumière du jour et qui, maintenant, se découpe sur l’écran du soir, mauvaise et menaçante! Comme Rouletabille ressemble à Larsan! Comme, dans ce moment, il ressemble à son père! c’est Larsan!
Autre émoi: au gémissement de sa mère, Rouletabille sort de ce cadre funèbre où il nous est apparu avec une figure de bandit et il vient à nous et il redevient Rouletabille. Nous en tremblons encore. Mrs. Edith, qui n’a jamais vu Larsan, ne peut pas comprendre. Elle me demande: «Que s’est-il passé?»
Rouletabille est là, devant nous, avec son eau chaude dans sa casserole, une serviette et son crâne. Et il nettoie son crâne.
C’est vite fait. La peinture a disparu. Il nous le fait constater. Alors, se plaçant devant le bureau, il reste en muette contemplation devant son propre lavis. Cela avait bien pris dix minutes, pendant lesquelles il nous avait ordonné, d’un signe, de garder le silence… dix minutes fort impressionnantes… Qu’attend-il donc? … Soudain, il saisit le crâne de la main droite et, avec le geste familier aux joueurs de boules, il le fait rouler à plusieurs reprises, sur son lavis; puis il nous montre le crâne et nous invite à constater qu’il ne porte la trace d’aucune peinture rouge. Rouletabille tire à nouveau sa montre.
«La peinture est sèche sur le plan, fait-il. Elle a mis un quart d’heure à sécher. Dans la journée du 11, nous avons vu entrer dans la Tour Carrée, À CINQ HEURES, venant du dehors, M. Darzac. Or, M. Darzac, après être entré dans la Tour Carrée, et après avoir refermé derrière lui les verrous de sa chambre, nous a-t-il dit, n’en est ressorti que lorsque nous sommes venus l’y chercher passé six heures. Quant au vieux Bob, nous l’avons vu entrer dans la Tour Ronde À SIX HEURES, avec son crâne vierge de peinture!
«Comment cette peinture qui met seulement un quart d’heure à sécher est-elle, ce jour-là, encore assez fraîche, — plus d’une heure après que M. Darzac l’a quittée, — pour teindre le crâne du vieux Bob que celui-ci, d’un geste de colère, fait rouler sur le lavis en entrant dans la Tour Ronde? Il n’y a qu’une explication à cela et je vous défie d’en trouver une autre, c’est que le M. Darzac qui est entré dans la Tour Carrée À CINQ HEURES, et que nul n’a vu ressortir, n’est pas le même que celui qui venait de peindre dans la Tour Ronde avant l’arrivée du vieux Bob À SIX HEURES, que nous avons trouvé dans la chambre de la Tour Carrée sans l’y avoir vu entrer et avec qui nous sommes ressortis… En un mot: qu’il n’est pas le même que le M. Darzac ici présent devant nous! LE BON BOUT DE LA RAISON NOUS INDIQUE QU’IL Y A DEUX MANIFESTATIONS DARZAC!»
Et Rouletabille regarda M. Darzac.
Celui-ci, comme nous tous, était sous le coup de la lumineuse démonstration du jeune reporter. Nous étions tous partagés entre une épouvante nouvelle et une admiration sans bornes. Comme tout ce que disait Rouletabille était clair! clair et effrayant! Encore là nous retrouvions la marque de sa prodigieuse et logique et mathématique intelligence.
M. Darzac s’écria:
«C’est donc comme cela qu’il a pu entrer dans la Tour Carrée avec un déguisement qui lui donnait, sans doute, toutes mes apparences, et qu’il a pu se cacher dans le placard, de telle sorte que je ne l’ai pas vu, moi, quand je suis venu ensuite faire ici ma correspondance en quittant la Tour du Téméraire où je laissais mon lavis. Mais comment le père Bernier lui a-t-il ouvert!…
— Dame! répliqua Rouletabille qui avait pris la main de la Dame en noir entre les siennes, comme s’il eût voulu lui donner du courage… Dame! c’est qu’il a bien cru avoir affaire à vous!
— C’est donc cela qui explique que, lorsque je suis arrivé à ma porte, je n’avais qu’à la pousser. Le père Bernier me croyait chez moi.
— Très juste! puissamment raisonné! obtempéra Rouletabille. Et le père Bernier, qui avait ouvert à la première manifestation Darzac, n’a pas eu à s’occuper de la seconde, puisque, pas plus que nous, il ne l’a vue. Vous êtes certainement arrivé à la Tour Carrée dans le moment qu’avec le père Bernier nous nous trouvions sur le parapet, en train d’examiner les gesticulations étranges du vieux Bob parlant, sur le seuil de la Barma Grande, à Mrs. Edith et au prince Galitch…
— Mais, fit encore M. Darzac, comment la mère Bernier, elle, qui était entrée dans sa loge, ne m’a-t-elle point vu et ne s’est-elle point étonnée de voir entrer une seconde fois M. Darzac alors qu’elle ne l’avait pas vu ressortir?
— Imaginez, reprit le reporter avec un triste sourire, imaginez, Monsieur Darzac, que la mère Bernier, dans ce moment-là — au moment où vous passiez… c’est-à-dire: où la seconde manifestation Darzac passait — ramassait les pommes de terre d’un sac que j’avais vidé sur son plancher… et vous imaginez la vérité.
— Eh bien, je puis me féliciter de me trouver encore de ce monde!…
— Félicitez-vous, monsieur Darzac, félicitez-vous!…
— Quand je songe qu’aussitôt rentré chez moi j’ai fermé les verrous comme je vous l’ai dit, que je me suis mis au travail et que j’avais ce bandit dans le dos! Ah! il eût pu me tuer sans résistance!…»
Rouletabille s’avança vers M. Darzac.
«Pourquoi ne l’a-t-il pas fait? lui demanda-t-il, les yeux dans les yeux.
— Vous savez bien qu’il attendait quelqu’un!»
Et M. Darzac tourna sa face douloureuse du côté de la Dame en noir.
Rouletabille était maintenant tout contre M. Darzac. Il lui mit les deux mains aux épaules:
«Monsieur Darzac, fit-il, de sa voix redevenue claire et pleine de bravoure, il faut que je vous fasse un aveu! Quand j’eus compris comment s’était introduit le «corps de trop», et que j’eus constaté que vous ne faisiez rien pour nous détromper sur l’heure de cinq heures à laquelle nous avions cru, à laquelle tout le monde, excepté moi, croyait que vous étiez entré dans la Tour Carrée, je me trouvai en droit de soupçonner que le bandit n’était point celui qui, à cinq heures, était entré dans la Tour Carrée sous le déguisement Darzac! J’ai pensé, au contraire, que ce Darzac-là pouvait bien être le vrai Darzac et que le faux, c’était vous! Ah! mon cher monsieur Darzac, comme je vous ai soupçonné!…
— C’est de la folie! s’écria M. Darzac. Si je n’ai point dit l’heure exacte à laquelle j’étais entré dans la Tour Carrée, c’est que cette heure restait vague dans mon esprit et que je n’y attachais aucune importance!
— De telle sorte, Monsieur Darzac, continua Rouletabille, sans s’occuper des interruptions de son interlocuteur, de l’émoi de la Dame en noir et de notre attitude plus que jamais effarée à tous, de telle sorte que le vrai Darzac venu du dehors pour reprendre sa place que vous lui auriez volée — dans mon imagination, Monsieur Darzac, dans mon imagination, rassurez-vous! … — aurait été, par vos soins obscurs et avec l’aide trop fidèle de la Dame en noir, mis en parfait état de ne plus nuire à votre audacieuse entreprise! … de telle sorte, Monsieur Darzac, que j’ai pu penser que, vous étant Larsan, l’homme qui fut mis dans le sac était Darzac! … Ah! la belle imagination que j’avais là! … Et l’inouï soupçon!…
— Bah! répondit sourdement le mari de Mathilde… Nous nous sommes tous soupçonnés ici!…»
Rouletabille tourna le dos à M. Darzac, mit ses mains dans ses poches et dit, s’adressant à Mathilde, qui semblait prête à s’évanouir devant l’horreur de l’imagination de Rouletabille:
«Encore un peu de courage, madame!»
Et, cette fois, de sa voix «perchée» que je lui connaissais bien, de sa voix de professeur de mathématiques exposant ou résolvant un théorème:
«Voyez-vous, Monsieur Darzac, il y avait deux manifestations Darzac… Pour savoir quelle était la vraie et quelle était celle qui cachait Larsan… Mon devoir, Monsieur Darzac, celui que me montrait le bon bout de ma raison, était d’examiner sans peur ni reproche, à tour de rôle, ces deux manifestations-là… en toute impartialité! Alors, j’ai commencé par vous… Monsieur Darzac.»
M. Darzac répondit à Rouletabille:
«En voilà assez, puisque vous ne me soupçonnez plus! Vous allez me dire tout de suite qui est Larsan! … Je le veux! je l’exige!…
— Nous le voulons tous! … et tout de suite!» nous écriâmes-nous en les entourant tous deux.
Mathilde s’était précipitée sur son enfant et le couvrait de son corps comme s’il eût été déjà menacé. Mais cette scène avait déjà trop duré et nous exaspérait.
«Puisqu’il le sait! qu’il le dise! … qu’on en finisse!» s’écriait Arthur Rance…
Et, soudain, comme je me rappelais que j’avais entendu les mêmes cris d’impatience à la cour d’assises, un nouveau coup de feu retentit à la porte de la Tour Carrée, et nous en fûmes tous si bien «saisis» que notre colère en tomba du coup et que nous nous mîmes à prier, poliment, ma foi, Rouletabille de mettre fin le plus tôt possible à une situation intolérable. Dans ce moment, en vérité, c’était à qui le supplierait davantage, comme si nous comptions là-dessus pour prouver aux autres, et peut-être à nous- mêmes, que nous n’étions pas Larsan!
Rouletabille, aussitôt qu’il avait entendu le second coup de feu, avait changé de physionomie. Tout son visage s’était transformé, tout son être semblait vibrer d’une énergie farouche. Quittant le ton goguenard avec lequel il parlait à M. Darzac et qui nous avait tous particulièrement froissés, il écarta doucement la Dame en noir qui s’obstinait à le vouloir protéger; il s’adossa à la porte, il croisa les bras, et dit:
«Dans une affaire comme celle-là, voyez-vous, il ne faut rien négliger. Deux manifestations Darzac entrantes et deux manifestations Darzac sortantes, dont l’une de celles-ci dans le sac! Il y a de quoi s’y perdre! Et maintenant encore je voudrais bien ne pas dire de bêtises! … Que M. Darzac, ici, présent, me permette de lui dire: j’avais cent excuses pour le soupçonner!…»
Alors, je pensai: «Quel malheur qu’il ne m’en ait pas parlé! Je lui aurais évité de la besogne et je lui aurais fait «découvrir l’Australie!»
M. Darzac s’était planté devant le reporter et répétait maintenant, avec une rage insistante: «Quelles excuses? … Quelles excuses?…
— Vous allez me comprendre, mon ami, fit le reporter avec un calme suprême. La première chose que je me suis dite, quand j’ai examiné les conditions de votre manifestation Darzac à vous, est celle-ci: «Bah! si c’était Larsan! la fille du professeur Stangerson s’en serait bien aperçue!» Évidemment, n’est-ce pas? … Évidemment! … Or, en examinant l’attitude de celle qui est devenue, à votre bras, Mme Darzac, j’ai acquis la certitude, monsieur, qu’elle vous soupçonnait tout le temps d’être Larsan.»
Mathilde, qui était retombée sur une chaise, trouva la force de se soulever et de protester d’un grand geste épeuré.
Quant à M. Darzac, son visage semblait plus que jamais ravagé par la souffrance. Il s’assit, en disant à mi-voix:
«Se peut-il que vous ayez pensé cela, Mathilde?…»
Mathilde baissa la tête et ne répondit pas.
Rouletabille, avec une cruauté implacable, et que, pour ma part, je ne pouvais excuser, continuait:
«Quand je me rappelle tous les gestes de Mme Darzac, depuis votre retour de San Remo, je vois maintenant dans chacun d’eux l’expression de la terreur qu’elle avait de laisser échapper le secret de sa peur, de sa perpétuelle angoisse… Ah! laissez-moi parler, Monsieur Darzac… Il faut que je m’explique ici, il le faut pour que tout le monde s’explique ici! … Nous sommes en train de «nettoyer la situation»! … Rien, alors, n’était naturel dans les façons d’être de Mlle Stangerson. La précipitation même qu’elle a mise à accéder à votre désir de hâter la cérémonie nuptiale prouvait le désir qu’elle avait de chasser définitivement le tourment de son esprit. Ses yeux, dont je me souviens, disaient alors, combien clairement: «Est-il possible que je continue à voir Larsan partout, même dans celui qui est à mes côtés, qui me conduit à l’autel, qui m’emporte avec lui!»
«À ce qu’il paraît qu’à la gare, monsieur, elle a jeté un adieu tout à fait déchirant! Elle criait déjà: «Au secours!» au secours contre elle, contre sa pensée! … et peut-être contre vous? … Mais elle n’osait exposer sa pensée à personne, parce qu’elle redoutait certainement qu’on lui dît…»
Et Rouletabille se pencha tranquillement à l’oreille de M. Darzac et lui dit tout bas, pas si bas que je ne l’entendisse, assez bas pour que Mathilde ne soupçonnât point les mots qui sortaient de sa bouche: «Est-ce que vous redevenez folle?»
Et, se reculant un peu:
«Alors, vous devez maintenant tout comprendre, mon cher Monsieur Darzac! … Et cette étrange froideur avec laquelle vous fûtes, par la suite, traité; et aussi, quelquefois, les remords qui, dans son hésitation incessante, poussaient Mme Darzac à vous entourer, par instants, des plus délicates attentions! … Enfin, permettez-moi de vous dire que je vous ai vu moi-même parfois si sombre, que j’ai pu penser que vous aviez découvert que Mme Darzac avait toujours au fond d’elle-même, en vous regardant, en vous parlant, en se taisant, la pensée de Larsan! … Par conséquent, entendons-nous bien… Ce n’est point cette idée «que la fille du professeur Stangerson s’en serait bien aperçu» qui pouvait chasser mes soupçons, puisque, malgré elle, elle s’en apercevait tout le temps! Non! Non! … Mes soupçons ont été chassés par autre chose!…
— Ils auraient pu l’être, s’écria, ironique, et désespéré, M. Darzac… ils auraient pu l’être par ce simple raisonnement que, si j’avais été Larsan, possédant Mlle Stangerson, devenue ma femme, j’avais tout intérêt à continuer à faire croire à la mort de Larsan! Et je ne me serais point ressuscité! … N’est-ce point du jour où Larsan est revenu au monde, que j’ai perdu Mathilde?…
— Pardon! monsieur, pardon! répliqua cette fois Rouletabille, qui était devenu plus blanc qu’un linge… Vous abandonnez encore une fois, si j’ose dire, le bon bout de la raison! … Car celui-ci nous montre tout le contraire de ce que vous croyez apercevoir! … Moi, j’aperçois ceci: c’est que, lorsqu’on a une femme qui croit ou qui est très près de croire que vous êtes Larsan, on a tout intérêt à lui montrer que Larsan existe en dehors de vous!»
En entendant cela, la Dame en noir se glissa contre la muraille, arriva haletante jusqu’aux côtés de Rouletabille, et dévora du regard la face de M. Darzac, qui était devenue effroyablement dure. Quant à nous, nous étions tous tellement frappés de la nouveauté et de l’irréfutabilité du commencement de raisonnement de Rouletabille que nous n’avions plus que l’ardent désir d’en connaître la suite, et nous nous gardâmes de l’interrompre, nous demandant jusqu’où pourrait aller une aussi formidable hypothèse! Le jeune homme, imperturbable, continuait…
«Mais si vous aviez intérêt à lui montrer que Larsan existait en dehors de vous, il est un cas où cet intérêt se transformait en une nécessité immédiate. Imaginez… je dis imaginez, mon cher Monsieur Darzac, que vous ayez réellement ressuscité Larsan, une fois, une seule, malgré vous, chez vous, aux yeux de la fille du professeur Stangerson, et vous voilà, je dis bien, dans la nécessité de le ressusciter encore, toujours, en dehors de vous… pour prouver à votre femme que ce Larsan ressuscité n’est pas en vous! Ah! calmez-vous, mon cher Monsieur Darzac! … je vous en supplie… Puisque je vous ai dit que mes soupçons ont été chassés, définitivement chassés! … C’est bien le moins que nous nous amusions à raisonner un peu, après de pareilles angoisses où il semblait qu’il n’y eût point de place pour aucun raisonnement… Voyez donc où je suis obligé d’en venir, en considérant comme réalisée l’hypothèse (ce sont là procédés de mathématiques que vous connaissez mieux que moi, vous qui êtes un savant), en considérant, dis-je, comme réalisée l’hypothèse de la manifestation Darzac, qui est vous cachant Larsan. Donc, dans mon raisonnement, vous êtes Larsan! Et je me demande ce qui a bien pu arriver en gare de Bourg pour que vous apparaissiez à l’état de Larsan aux yeux de votre femme. Le fait de la résurrection est indéniable. Il existe. Il ne peut s’expliquer à ce moment par votre volonté d’être Larsan!…»