La Princesse de ClèvesParte 6 de 18
Original em francês · tradução para inglês
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Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si bonne opinion d'elle.
Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure du cercle; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenoient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet du hasard.
Après le malheur que le Roi conta qu'on lui avoit prédit, ceux qui avoient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y falloit donner aucune croyance. "Pour moi, dit tout haut Monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde qui doit le moins y en avoir"; et, se tournant vers Madame de Clèves, auprès de qui il étoit: "On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serois heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurois la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, Madame, si je dois croire aux prédictions."
Madame la Dauphine, qui crut, par ce que Monsieur de Nemours avoit dit tout haut, que ce qu'il disoit tout bas étoit quelque fausse prédiction qu'on lui avoit faite, demanda à ce prince ce qu'il disoit à Madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette demande; mais, prenant la parole sans hésiter: "Je lui disois, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serois élevé à une si haute fortune que je n'oserois même y prétendre."
"Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit Madame la Dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir."
Madame de Clèves comprit bien ce que vouloit dire Madame la Dauphine; mais elle entendoit bien aussi que la fortune dont Monsieur de Nemours vouloit parler n'étoit pas d'être Roi d'Angleterre.
Comme il y avoit déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il falloit qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avoit accoutumé. Elle voyoit Monsieur de Nemours chez Madame la Dauphine; elle le voyoit chez Monsieur de Clèves, où il venoit souvent avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer; mais elle ne le voyoit plus qu'avec un trouble dont il s'apercevoit aisément.
Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappoit de certaines choses qui partoient d'un premier mouvement, qui faisoient juger à ce prince qu'il ne lui étoit pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas aperçu; mais il avoit déjà été aimé tant de fois qu'il étoit difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimoit.
L'affaire d'Angleterre revenoit souvent dans l'esprit de Madame de Clèves: il lui sembloit que Monsieur de Nemours ne résisteroit point aux conseils du Roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyoit avec peine que ce dernier n'étoit point encore de retour, et elle l'attendoit avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se seroit informée avec soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui lui donnoit de la curiosité l'obligeoit à la cacher, et elle s'enquéroit seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la Reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez le Roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avoit envie de le trouver, et elle ne put s'empêcher de dire qu'il étoit flatté.
"Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine, qui étoit présente; cette princesse a la réputation d'être belle et d'avoir un esprit fort au dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautés angloises."
La Reine Dauphine faisoit faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la Cour, pour les envoyer à la Reine sa mère. Le jour qu'on achevoit celui de Madame de Clèves, Madame la Dauphine vint passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y trouver: il ne laissoit échapper aucune occasion de voir Madame de Clèves, sans laisser paroître néanmoins qu'il les cherchât. Elle étoit si belle ce jour-là qu'il en seroit devenu amoureux, quand il ne l'auroit pas été; il n'osoit pourtant pas avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignoit, et il craignoit de laisser trop voir le plaisir qu'il avoit à la regarder.
Madame la Dauphine demanda à Monsieur de Clèves un petit portrait qu'il avoit de sa femme, pour le voir auprès de celui qu'on achevoit. Tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et Madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venoit d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il étoit; et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table.
Il y avoit longtemps que Monsieur de Nemours souhaitoit d'avoir le portrait de Madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui étoit à Monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyoit tendrement aimé; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étoient dans ce même lieu, il ne seroit pas soupçonné plutôt qu'un autre.
Madame la Dauphine étoit assise sur le lit, et parloit bas à Madame de Clèves, qui étoit debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'étoit qu'à demi fermé, Monsieur de Nemours, le dos contre la table qui étoit au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenoit adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'étoit son portrait, et elle en fut si troublée que Madame la Dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutoit pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardoit. Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra les yeux de Madame de Clèves qui étoient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venoit de faire.
Madame de Clèves n'étoit pas peu embarrassée: la raison vouloit qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant publiquement, c'étoit apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avoit pour elle; et, en le lui demandant en particulier, c'étoit quasi l'engager à lui parler de sa passion; enfin elle jugea qu'il valoit mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvoit faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisoit. Monsieur de Nemours, qui remarquoit son embarras et qui en devinoit quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas: "Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander davantage." Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse.
Madame la Dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames. Monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de Madame de Clèves. Il sentoit tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable; il aimoit la plus aimable personne de la Cour; il s'en faisoit aimer malgré elle, et il voyoit dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse.
Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin: comme on trouvoit la boîte où il devoit être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il étoit tombé par hasard. Monsieur de Clèves étoit affligé de cette perte; et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisoit voir qu'il ne le pensoit pas, qu'elle avoit sans doute quelque amant caché à qui elle avoit donné ce portrait, ou qui l'avoit dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se seroit pas contenté de la peinture sans la boîte.
Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de Madame de Clèves; elles lui donnèrent des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînoit vers Monsieur de Nemours; elle trouva qu'elle n'étoit plus maîtresse de ses paroles et de son visage; elle pensa que Lignerolles étoit revenu, qu'elle ne craignoit plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avoit plus de soupçons sur Madame la Dauphine, qu'enfin il n'y avoit plus rien qui la pût défendre, et qu'il n'y avoit de sûreté pour elle qu'en s'éloignant; mais comme elle n'étoit pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvoit dans une grande extrêmité et prête à tomber dans ce qui lui paroissoit le plus grand des malheurs, qui étoit de laisser voir à Monsieur de Nemours l'inclination qu'elle avoit pour lui. Elle se souvenoit de tout ce que Madame de Chartres lui avoit dit en mourant, et des conseils qu'elle lui avoit donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Il lui sembla qu'elle lui devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue; elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.
TROISIÈME PARTIE.
La paix étoit signée. Madame Elisabeth, après beaucoup de répugnance, s'étoit résolue à obéir au Roi son père. Le duc d'Albe avoit été nommé pour venir l'épouser au nom du Roi catholique, et il devoit bientôt arriver. L'on attendoit le duc de Savoie, qui venoit épouser Madame, sœur du Roi, et dont les noces se devoient faire en même temps. Le Roi ne songeoit qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paroître l'adresse et la magnificence de sa Cour. On proposa tout ce qui se pouvoit faire de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le Roi trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seroient reçus, et dont le peuple pourroit être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du Roi, et surtout le duc de Ferrare, Monsieur de Guise et Monsieur de Nemours, qui surpassoient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le Roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.
On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venoit du château des Tournelles, qui traversoit la rue Saint-Antoine, et qui alloit rendre aux écuries royales. Il y avoit des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formoient des espèces de galeries qui faisoient un très-bel effet à la vue, et qui pouvoient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur étoit nécessaire pour paroître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu'ils aimoient.
Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le Roi fit une partie de paume avec Monsieur de Nemours, le chevalier de Guise et le vidame de Chartres. Les Reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entr'autres de Madame de Clèves.
Après que la partie fut finie, comme l'on sortoit du jeu de paume, Chastelart s'approcha de la Reine Dauphine, et lui dit que le hasard lui venoit de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui étoit tombée de la poche de Monsieur de Nemours. Cette Reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chastelart de la lui donner: elle la prit, et suivit la Reine sa belle-mère, qui s'en alloit avec le Roi pour voir travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le Roi fit amener des chevaux qu'il avoit fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avoient suivi. Le Roi et Monsieur de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux. Ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le Roi, recula brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenoit lui donna une appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec les Reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où étoit Madame de Clèves qu'à celui où étoit Monsieur de Nemours. Le coup que ce prince s'étoit donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenoient. Quand il la releva, il vit d'abord Madame de Clèves; il connut, sur son visage, la pitié qu'elle avoit de lui, et il la regarda d'une sorte qui put lui faire juger combien il en étoit touché. Il fit ensuite des remercîments aux Reines de la bonté qu'elles lui témoignoient, et des excuses de l'état où il avoit été devant elles. Le Roi lui ordonna de s'aller reposer.
Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la Reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'étoit passé. Monsieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement, et comme un homme qui ne se sentoit pas de l'accident qui lui étoit arrivé; il paroissoit même plus gai que de coutume, et la joie de ce qu'il croyoit avoir vu lui donnoit un air qui augmentoit encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le Roi sortit d'un cabinet où il étoit, et, le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de Madame de Clèves, et lui dit tout bas: "J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne." Madame de Clèves s'étoit bien doutée que ce prince s'étoit aperçu de la sensibilité qu'elle avoit eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande douleur de voir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paroître au chevalier de Guise. Elle en avoit aussi beaucoup que Monsieur de Nemours les connût; mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur.
La Reine Dauphine, qui avoit une extrême impatience de savoir ce qu'il y avoit dans la lettre que Chastelart lui avoit donnée, s'approcha de Madame de Clèves: "Allez lire cette lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à Monsieur de Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connoissez l'écriture." Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves après ces paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle étoit ne lui permirent pas de demeurer chez la Reine; elle s'en alla chez elle, quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avoit accoutumé de se retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante; ses pensées étoient si confuses, qu'elle n'en avoit aucune distincte, et elle se trouvoit dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne connoissoit point et qu'elle n'avoit jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre et la trouva telle: