La Princesse de ClèvesParte 10 de 18
Original em francês · tradução para inglês
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Ce prince étoit si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avoit entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant, il tourna la conversation sur l'amour; il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une personne digne d'être aimée; il parla des effets bizarres de cette passion; et enfin, ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui donnoit l'action de Madame de Clèves, il la conta au Vidame, sans lui nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais il la conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration, que le Vidame soupçonna aisément que cette histoire regardoit ce prince.
Cependant Monsieur de Clèves étoit allé trouver le Roi, le cœur pénétré d'une douleur mortelle. Il arriva au Louvre, et le Roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avoit choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avoit cru que personne ne s'acquitteroit mieux que lui de cette commission, et que personne aussi ne feroit tant d'honneur à la France que Madame de Clèves. Monsieur de Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devoit, et le regarda même comme une chose qui éloigneroit sa femme de la Cour, sans qu'il parût de changement dans sa conduite: néanmoins, le temps de ce départ étoit encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se trouvoit. Il écrivit à l'heure même à Madame de Clèves pour lui apprendre ce que le Roi venoit de lui dire, et il lui manda encore qu'il vouloit absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il l'ordonnoit, et, lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans une tristesse extraordinaire.
Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le plus digne de ce qu'elle avoit fait. "Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous avez plus de force et plus de vertu que vous ne pensez; ce n'est point aussi la crainte de l'avenir qui m'afflige: je ne suis affligé que de vous voir pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner."
"Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de honte en vous en parlant: épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles conversations; réglez ma conduite, faites que je ne voie personne; c'est tout ce que je vous demande; mais trouvez bon que je ne vous parle plus d'une chose qui me fait paroître si peu digne de vous, et que je trouve si indigne de moi."
"Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il: j'abuse de votre douceur et de votre confiance; mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurois vivre. Je ne vous demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours, ou le chevalier de Guise."
"Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous donnerai aucun lieu par mes réponses de diminuer ni de fortifier vos soupçons; mais, si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me donnerez un embarras qui paroîtra aux yeux de tout le monde. Au nom de Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque maladie, je ne voie personne."
"Non, Madame, répliqua-t-il: on démêleroit bientôt que ce seroit une chose supposée; et, de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même; c'est le chemin que mon cœur me conseille de prendre, et la raison me le conseille aussi: de l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrois vous en prescrire."
Monsieur de Clèves ne se trompoit pas: la confiance qu'il témoignoit à sa femme la fortifioit davantage contre Monsieur de Nemours, et lui faisoit prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte n'auroit pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la Reine Dauphine à son ordinaire; mais elle évitoit la présence et les yeux de Monsieur de Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il avoit de se croire aimé d'elle. Il ne voyoit rien dans ses actions qui ne lui persuadât le contraire. Il ne savoit quasi si ce qu'il avoit entendu n'étoit pas un songe, tant il y trouvoit peu de vraisemblance. La seule chose qui l'assuroit qu'il ne s'étoit pas trompé étoit l'extrême tristesse de Madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour la cacher. Peut-être que des regards et des paroles obligeantes n'eussent pas tant augmenté l'amour de Monsieur de Nemours que faisoit cette conduite austère.
Un soir que Monsieur et Madame de Clèves étoient chez la Reine, quelqu'un dit que le bruit couroit que le Roi nommeroit encore un grand seigneur de la Cour pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avoit les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce seroit peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avoit point été émue de ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'étoit celui dont elle craignoit la présence; et, voulant s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la Reine, où étoit le Roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venoit d'apprendre que ce seroit Monsieur de Nemours qui iroit avec eux en Espagne.
Le nom de Monsieur de Nemours, et la pensée d'être exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage, en présence de son mari, donna un tel trouble à Madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher, et, voulant y donner d'autres raisons: "C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de ce prince: il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire choisir quelque autre."
"Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit Monsieur de Clèves, qui vous fait appréhender que Monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurois appris d'une autre femme par la joie qu'elle en auroit eue. Mais ne craignez point: ce que je viens de vous dire n'est pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne croyois déjà que trop." Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter, par sa présence, l'extrême embarras où il voyoit sa femme.
Monsieur de Nemours entra dans cet instant, et remarqua d'abord l'état où étoit Madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il n'osoit, par respect, lui demander ce qui la rendoit plus rêveuse que de coutume. La voix de Monsieur de Nemours la fit revenir, et, le regardant sans avoir entendu ce qu'il venoit de lui dire, pleine de ses propres pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle: "Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos."
"Hélas, madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop! De quoi pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler; je n'ose même vous regarder; je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paroître que j'ai quelque part au chagrin où je vous vois?"
Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à Monsieur de Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avoit fait en toute sa vie. Elle le quitta sans lui répondre, et s'en revint chez elle, l'esprit plus agité qu'elle ne l'avoit jamais eu. Son mari s'aperçut aisément de l'augmentation de son embarras; il vit qu'elle craignoit qu'il ne lui parlât de ce qui s'étoit passé. Il la suivit dans un cabinet où elle étoit entrée.
"Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il; je ne vous dirai rien qui puisse vous déplaire. Je vous demande pardon de la surprise que je vous ai faite tantôt: j'en suis assez puni par ce que j'ai appris. Monsieur de Nemours étoit de tous les hommes celui que je craignois le plus. Je vois le péril où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous, pour l'amour de vous-même, et, s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre cœur lui préfère."
Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée, et fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler.
Les préparatifs pour le mariage de Madame étoient achevés. Le duc d'Albe arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes les cérémonies qui se pouvoient faire dans une pareille occasion. Le Roi attendit lui-même le duc à la première porte du Louvre avec les deux cents gentilshommes servants, et le Connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du Roi, il voulut lui embrasser les genoux; mais le Roi l'en empêcha, et le fit marcher à son côté jusque chez la Reine et chez Madame, à qui le duc d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla ensuite chez Madame Marguerite, sœur du Roi, lui faire les compliments de Monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriveroit dans peu de jours. L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe et au prince d'Orange, qui l'avoit accompagné, les beautés de la Cour.
Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari, qui lui commanda absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminoit encore davantage étoit l'absence de Monsieur de Nemours. Il étoit allé au devant de Monsieur de Savoie; et, après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir presque toujours auprès de lui pour lui aider à toutes les choses qui regardoient les cérémonies de ses noces; cela fit que Madame de Clèves ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avoit accoutumé, et elle s'en trouvoit dans quelque sorte de repos.
Peu de jours avant celui que l'on avoit choisi pour la cérémonie du mariage, la Reine Dauphine donnoit à souper au Roi son beau-père et à la duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui étoit occupée à s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva un gentilhomme qui la venoit querir de la part de Madame la Dauphine. Comme elle entra dans sa chambre, cette princesse lui cria de dessus son lit, où elle étoit, qu'elle l'attendoit avec une grande impatience.
"Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre chose que par l'envie de me voir."
"Vous avez raison, lui répliqua la Reine Dauphine; mais, néanmoins, vous devez m'en être obligée: car je veux vous apprendre une aventure que je suis assurée que vous serez bien aise de savoir."
Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et, par bonheur pour elle, elle n'avoit pas le jour au visage. "Vous savez, lui dit cette Reine, l'envie que nous avions de deviner ce qui causoit le changement qui paroît au duc de Nemours; je crois le savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la Cour."
Ces paroles, que Madame de Clèves ne pouvoit s'attribuer, puisqu'elle ne croyoit pas que personne sût qu'elle aimoit ce prince, lui causèrent une douleur qu'il est aisé de s'imaginer. "Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un homme de l'âge de Monsieur de Nemours, et fait comme il est."
"Ce n'est pas aussi, reprit Madame la Dauphine, ce qui vous doit étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui aime Monsieur de Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la Cour. Et c'est Monsieur de Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis."
Si Madame de Clèves avoit eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle n'avoit aucune part à cette aventure, les dernières paroles de Madame la Dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit, pendant que la Reine continuoit de parler, si occupée de ce qu'elle disoit, qu'elle ne prenoit pas garde à cet embarras. Lorsque Madame de Clèves fut un peu remise: "Cette histoire ne me paroît guère vraisemblable, Madame, répondit-elle, et je voudrois bien savoir qui vous l'a contée."
"C'est Madame de Martigues, répliqua Madame la Dauphine, qui l'a apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux: il la lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même. Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais le vidame de Chartres n'en doute point."
Comme la Reine Dauphine achevoit ces paroles, quelqu'un s'approcha du lit. Madame de Clèves étoit tournée d'une sorte qui l'empêchoit de voir qui c'étoit; mais elle n'en douta pas, lorsque Madame la Dauphine se récria avec un air de gaîté et de surprise: "Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est."
Madame de Clèves connut bien que c'étoit le duc de Nemours, comme ce l'étoit en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec précipitation vers Madame la Dauphine, et lui dit tout bas qu'il falloit bien se garder de lui parler de cette aventure; qu'il l'avoit confiée au vidame de Chartres, et que ce seroit une chose capable de les brouiller. Madame la Dauphine lui répondit en riant qu'elle étoit trop prudente, et se retourna vers Monsieur de Nemours. Il étoit paré pour l'assemblée du soir; et prenant la parole avec cette grâce qui lui étoit si naturelle: "Je crois, Madame, dit-il, que je puis penser sans témérité que vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me demander quelque chose, et que Madame de Clèves s'y oppose."
"Il est vrai, répondit Madame la Dauphine; mais je n'aurai pas pour elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas celui qui êtes amoureux et aimé d'une femme de la Cour qui vous cache sa passion avec soin, et qui l'a avouée à son mari."
Le trouble et l'embarras de Madame de Clèves étoit au delà de tout ce que l'on peut s'imaginer; et si la mort se fût présentée pour la tirer de cet état, elle l'auroit trouvée agréable. Mais Monsieur de Nemours étoit encore plus embarrassé, s'il est possible: le discours de Madame la Dauphine, dont il avoit lieu de croire qu'il n'étoit pas haï, en présence de Madame de Clèves, qui étoit la personne de la Cour en qui elle avoit le plus de confiance, et qui en avoit aussi le plus en elle, lui donnoit une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyoit Madame de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnoit de le haïr, lui causèrent un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. Madame la Dauphine voyant à quel point il étoit interdit. "Regardez-le, regardez-le, dit-elle à Madame de Clèves, et jugez si cette aventure n'est pas la sienne."
Cependant Monsieur de Nemours, revenant de son premier trouble, et voyant l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un coup de son esprit et de son visage.
"J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avois confiée. Je pourrai m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air tranquille qui ôta quasi à Madame la Dauphine les soupçons qu'elle venoit d'avoir: il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre importance. Mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le Vidame ne peut pas dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité d'un homme amoureux me peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé, je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner."
Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à Madame la Dauphine qui eût du rapport à ce qu'il lui avoit fait paroître en d'autres temps, afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avoit pu avoir. Elle crut bien aussi entendre ce qu'il disoit; mais sans y répondre, elle continua à lui faire la guerre de son embarras.
"J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami, et par les justes reproches qu'il me pourroit faire d'avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime; je sais seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre.