L'Île des Pingouins Cap. 1/3 · 0%

L'Île des PingouinsParte 6 de 28

Anatole France

Original em francês · tradução para inglês

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Ayant ainsi parlé, Bulloch s'approcha du grand pingouin qui, debout au bord du sillon ensanglanté, s'appuyait sur sa massue.

Et s'étant incliné jusqu'à terre:

—Seigneur Greatauk, prince très redouté, lui dit-il, je viens vous rendre hommage, comme au fondateur d'une puissance légitime et d'une richesse héréditaire. Enfoui dans votre champ, le crâne du vil pingouin que vous avez abattu attestera à jamais les droits sacrés de votre postérité sur cette terre anoblie par vous. Heureux vos fils et les fils de vos fils! Ils seront Greatauk ducs du Skull, et ils domineront sur l'île d'Alca.

Puis, élevant la voix, et se tournant vers le saint vieillard Maël:

—Mon père, bénissez Greatauk. Car toute puissance vient de Dieu.

Maël restait immobile et muet, les yeux levés vers le ciel: il éprouvait une incertitude douloureuse à juger la doctrine du moine Bulloch. C'est pourtant cette doctrine qui devait prévaloir aux époques de haute civilisation. Bulloch peut être considéré comme le créateur du droit civil en Pingouinie.

CHAPITRE IV

LA PREMIÈRE ASSEMBLÉE DES ÉTATS DE PINGOUINIE.

—Mon fils Bulloch, dit le vieillard Maël, nous devons faire le dénombrement des Pingouins et inscrire le nom de chacun d'eux dans un livre.

—Rien n'est plus urgent, répondit Bulloch; il ne peut y avoir de bonne police sans cela.

Aussitôt l'apôtre, avec le concours de douze religieux, fit procéder au recensement du peuple.

Et le vieillard Maël dit ensuite:

—Maintenant que nous tenons registre de tous les habitants, il convient, mon fils Bulloch, de lever un impôt équitable, afin de subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien de l'abbaye. Chacun doit contribuer selon ses moyens. C'est pourquoi, mon fils, convoquez les Anciens d'Alca, et d'accord avec eux nous établirons l'impôt.

Les Anciens, ayant été convoqués, se réunirent, au nombre de trente, dans la cour du moustier de bois, sous le grand sycomore. Ce furent les premiers États de Pingouinie. Ils étaient formés aux trois quarts des gros paysans de la Surelle et du Clange. Greatauk, comme le plus noble des Pingouins, s'assit sur la plus haute pierre.

Le vénérable Maël prit place au milieu de ses religieux et prononça ces paroles:

—Enfants, le Seigneur donne, quand il lui plaît, les richesses aux hommes et les leur retire. Or, je vous ai rassemblés pour lever sur le peuple des contributions afin de subvenir aux dépenses publiques et à l'entretien des religieux. J'estime que ces contributions doivent être en proportion de la richesse de chacun. Donc celui qui a cent boeufs en donnera dix; celui qui en a dix en donnera un.

Quand le saint homme eut parlé, Morio, laboureur à Anis-sur-Clange, un des plus riches hommes parmi les Pingouins, se leva et dit:

—O Maël, ô mon père, j'estime qu'il est juste que chacun contribue aux dépenses publiques et aux frais de l'Église. Pour ce qui est de moi, je suis prêt à me dépouiller de tout ce que je possède dans l'intérêt de mes frères pingouins et, s'il le fallait, je donnerais de grand coeur jusqu'à ma chemise. Tous les anciens du peuple sont disposés, comme moi, à faire le sacrifice de leurs biens; et l'on ne saurait douter de leur dévouement absolu au pays et à la religion. Il faut donc considérer uniquement l'intérêt public et faire ce qu'il commande. Or ce qu'il commande, ô mon père, ce qu'il exige, c'est de ne pas beaucoup demander à ceux qui possèdent beaucoup; car alors les riches seraient moins riches et les pauvres plus pauvres. Les pauvres vivent du bien des riches; c'est pourquoi ce bien est sacré. N'y touchez pas: ce serait méchanceté gratuite. À prendre aux riches, vous ne retireriez pas grand profit, car ils ne sont guère nombreux; et vous vous priveriez, au contraire, de toutes ressources, en plongeant le pays dans la misère. Tandis que, si vous demandez un peu d'aide à chaque habitant, sans égard à son bien, vous recueillerez assez pour les besoins publics, et vous n'aurez pas à vous enquérir de ce que possèdent les citoyens, qui regarderaient toute recherche de cette nature comme une odieuse vexation. En chargeant tout le monde également et légèrement, vous épargnerez les pauvres, puisque vous leur laisserez le bien des riches. Et comment serait-il possible de proportionner l'impôt à la richesse? Hier j'avais deux cents boeufs; aujourd'hui j'en ai soixante, demain j'en aurais cent. Clunic a trois vaches, mais elles sont maigres; Nicclu n'en a que deux, mais elles sont grasses. De Clunic ou de Nicclu quel est le plus riche? Les signes de l'opulence sont trompeurs. Ce qui est certain, c'est que tout le monde boit et mange. Imposez les gens d'après ce qu'ils consomment. Ce sera la sagesse et ce sera la justice.

Ainsi parla Morio, aux applaudissements des Anciens.

—Je demande qu'on grave ce discours sur des tables d'airain, s'écria le moine Bulloch. Il est dicté pour l'avenir; dans quinze cents ans, les meilleurs entre les Pingouins ne parleront pas autrement.

Les Anciens applaudissaient encore, lorsque Greatauk, la main sur le pommeau de l'épée, fit cette brève déclaration:

—Étant noble, je ne contribuerai pas; car contribuer est ignoble. C'est à la canaille à payer.

Sur cet avis, les Anciens se séparèrent en silence.

Ainsi qu'à Rome, il fut procédé au cens tous les cinq ans; et l'on s'aperçut, par ce moyen, que la population s'accroissait rapidement. Bien que les enfants y mourussent en merveilleuse abondance et que les famines et les pestes vinssent avec une parfaite régularité dépeupler des villages entiers, de nouveaux Pingouins, toujours plus nombreux, contribuaient par leur misère privée à la prospérité publique.

CHAPITRE V

LES NOCES DE KRAKEN ET D'ORBEROSE

En ce temps-là, vivait dans l'île d'Alca un homme pingouin dont le bras était robuste et l'esprit subtil. Il se nommait Kraken et avait sa demeure sur le rivage des Ombres, où les habitants de l'île ne s'aventuraient jamais, par crainte des serpents nichés au creux des roches et de peur d'y rencontrer les âmes des Pingouins morts sans baptême qui, semblables à des flammes livides et traînant de longs gemissements, erraient, la nuit, sur le rivage désolé. Car on croyait communément, mais sans preuves, que, parmi les Pingouins changés en hommes à la prière du bienheureux Maël, plusieurs n'avaient pas reçu le baptême et revenaient après leur mort pleurer dans la tempête. Kraken habitait sur la côte sauvage une caverne inaccessible. On n'y pénétrait que par un souterrain naturel de cent pieds de long dont un bois épais cachait l'entrée.

Or un soir que Kraken cheminait à travers la campagne déserte, il rencontra, par hasard, une jeune pingouine, pleine de grâce. C'était celle-là même que, naguère, le moine Magis avait habillée de sa main, et qui la première avait porté des voiles pudiques. En souvenir du jour où la foule émerveillée des Pingouins l'avait vue fuir glorieusement dans sa robe couleur d'aurore, cette vierge avait reçu le nom d'Orberose [Note: «Orbe, poétique, globe en parlant des corps célestes. Par extension toute espèce de corps globuleux.» (Littré.)]

À la vue de Kraken, elle poussa un cri d'épouvante et s'élança pour lui échapper. Mais le héros la saisit par les voiles qui flottaient derrière elle et lui adressa ces paroles:

—Vierge, dis-moi ton nom, ta famille, ton pays.

Cependant Orberose regardait Kraken avec épouvante.

—Est-ce vous que je vois, seigneur, lui demanda-t-elle en tremblant, ou n'est-ce pas plutôt votre âme indignée?

Elle parlait ainsi parce que les habitants d'Alca, n'ayant plus de nouvelles de Kraken depuis qu'il habitait le rivage des Ombres, le croyaient mort et descendu parmi les démons de la nuit.

—Cesse de craindre, fille d'Alca, répondit Kraken. Car celui qui te parle n'est pas une âme errante, mais un homme plein de force et de puissance. Je posséderai bientôt de grandes richesses.

Et la jeune Orberose demanda:

—Comment penses-tu acquérir de grandes richesses, ô Kraken, étant fils des Pingouins?

—Par mon intelligence, répondit Kraken.

—Je sais, fit Orberose, que du temps que tu habitais parmi nous, tu étais renommé pour ton adresse à la chasse et à la pêche. Personne ne t'égalait dans l'art de prendre le poisson dans un filet ou de percer de flèches les oiseaux rapides.

—Ce n'était là qu'une industrie vulgaire et laborieuse, ô jeune fille. J'ai trouvé le moyen de me procurer sans fatigue de grands biens. Mais, dis-moi qui tu es.

—Je me nomme Orberose, répondit la jeune fille.

—Comment te trouvais-tu si loin de ta demeure, dans la nuit?

—Kraken, ce ne fut pas sans la volonté du Ciel.

—Que veux-tu dire, Orberose?

—Que le ciel, ô Kraken, me mit sur ton chemin, j'ignore pour quelle raison.

Kraken la contempla longtemps dans un sombre silence.

Puis il lui dit avec douceur:

—Orberose, viens dans ma maison, c'est celle du plus ingénieux et du plus brave entre les fils des Pingouins. Si tu consens à me suivre, je ferai de toi ma compagne.

Alors, baissant les yeux, elle murmura:

—Je vous suivrai, seigneur.

C'est ainsi que la belle Orberose devint la compagne du héros Kraken. Cet hymen ne fut point célébré par des chants et des flambeaux, parce que Kraken ne consentait point à se montrer au peuple des Pingouins; mais, caché dans sa caverne, il formait de grands desseins.

CHAPITRE VI

LE DRAGON D'ALCA

«Nous allâmes ensuite visiter le cabinet d'histoire naturelle…. L'administrateur nous montra une espèce de paquet empaillé qu'il nous dit renfermer le squelette d'un dragon: preuve, ajouta-t-il, que le dragon n'est pas un animal fabuleux.» (Mémoires de Jacques Casanova. Paris, 1843, t. IV, pp. 404, 405.)

Cependant les habitants d'Alca exerçaient les travaux de la paix. Ceux de la côte septentrionale allaient dans des barques pêcher les poissons et les coquillages. Les laboureurs des Dombes cultivaient l'avoine, le seigle et le froment. Les riches Pingouins de la vallée des Dalles élevaient des animaux domestiques et ceux de la baie des Plongeons cultivaient leurs vergers. Des marchands de Port-Alca faisaient avec l'Armorique le commerce des poissons salés. Et l'or des deux Bretagnes, qui commençait à s'introduire dans l'île, y facilitait les échanges. Le peuple pingouin jouissait dans une tranquillité profonde du fruit de son travail quand, tout à coup, une rumeur sinistre courut de village en village. On apprit partout à la fois qu'un dragon affreux avait ravagé deux fermes dans la baie des Plongeons.

Peu de jours auparavant la vierge Orberose avait disparu. On ne s'était pas inquiété tout de suite de son absence parce qu'elle avait été enlevée plusieurs fois par des hommes violents et pleins d'amour. Et les sages ne s'en étonnaient pas, considérant que cette vierge était la plus belle des Pingouines. On remarquait même qu'elle allait parfois au devant de ses ravisseurs, car nul ne peut échapper à sa destinée. Mais cette fois, ne la voyant point revenir, on craignit que le dragon ne l'eût dévorée.

Aussi bien les habitants de la vallée des Dalles s'aperçurent bientôt que ce dragon n'était pas une fable contée par des femmes autour des fontaines. Car une nuit le monstre dévora dans le village d'Anis six poules, un mouton et un jeune enfant orphelin nommé le petit Elo. Des animaux et de l'enfant on ne retrouva rien le lendemain matin.

Aussitôt les Anciens du village s'assemblèrent sur la place publique et siégèrent sur le banc de pierre pour aviser à ce qu'il était expédient de faire en ces terribles circonstances.

Et, ayant appelé tous ceux des Pingouins qui avaient vu le dragon durant la nuit sinistre, ils leur demandèrent:

—N'avez-vous point observé sa forme et ses habitudes?

Et chacun répondit à son tour:

—Il a des griffes de lion, des ailes d'aigle et la queue d'un serpent.

—Son dos est hérissé de crêtes épineuses.

—Tout son corps est couvert d'écailles jaunissantes.

—Son regard fascine et foudroie. Il vomit des flammes.

—Il empeste l'air de son haleine.

—Il a une tête de dragon, des griffes de lion, une queue de poisson.

Et une femme d'Anis, qui passait pour saine d'esprit et de bon jugement et à qui le dragon avait pris trois poules, déposa comme il suit:

—Il est fait comme un homme. À preuve que j'ai cru que c'était mon homme et que je lui ai dit: «Viens donc te coucher, grosse bête.»

D'autres disaient:

—Il est fait comme un nuage.

—Il ressemble à une montagne.

Et un jeune enfant vint et dit:

—Le dragon, je l'ai vu qui ôtait sa tête dans la grange pour donner un baiser à ma soeur Minnie.

Et les Anciens demandèrent encore aux habitants:

—Comment le dragon est-il grand?

Et il leur fut répondu:

—Grand comme un boeuf.

—Comme les grands navires de commerce des Bretons.

—Il est de la taille d'un homme.

—Il est plus haut que le figuier sous lequel vous êtes assis.

—Il est gros comme un chien.

Interrogés enfin sur sa couleur, les habitants dirent:

—Rouge.

—Verte.

—Bleue.

—Jaune.

—Il a la tête d'un beau vert; les ailes sont orange vif, lavé de rose; les bords d'un gris d'argent; la croupe et la queue rayées de bandes brunes et roses, le ventre jaune vif, moucheté de noir.

—Sa couleur? Il n'a pas de couleur.

—Il est couleur de dragon.

Après avoir entendu ces témoignages, les Anciens demeurèrent incertains sur ce qu'il y avait à faire. Les uns proposaient d'épier le dragon, de le surprendre et de l'accabler d'une multitude de flèches. D'autres, considérant qu'il était vain de s'opposer par la force à un monstre si puissant, conseillaient de l'apaiser par des offrandes.

—Payons-lui le tribut, dit l'un d'eux qui passait pour sage. Nous pourrons nous le rendre propice en lui faisant des présents agréables, des fruits, du vin, des agneaux, une jeune vierge.

D'autres enfin étaient d'avis d'empoisonner les fontaines où il avait coutume de boire ou de l'enfumer dans sa caverne.

Mais aucun de ces avis ne prévalut. On disputa longuement et les Anciens se séparèrent sans avoir pris aucune résolution.

CHAPITRE VII

LE DRAGON D'ALCA (SUITE)

Durant tout le mois dédié par les Romains à leur faux dieu Mars ou Mavors, le dragon ravagea les fermes des Dalles et des Dombes, enleva cinquante moutons, douze porcs et trois jeunes garçons. Toutes les familles étaient en deuil et l'île se remplissait de lamentations. Pour conjurer le fléau, les Anciens des malheureux villages qu'arrosent le Clange et la Surelle résolurent de se réunir et d'aller ensemble demander secours au bienheureux Maël.

Le cinquième jour du mois dont le nom, chez les Latins, signifie ouverture, parce qu'il ouvre l'année, ils se rendirent en procession au moustier de bois qui s'élevait sur la côte méridionale de l'île. Introduits dans le cloître, ils firent entendre des sanglots et des gémissements. Ému de leurs plaintes, le vieillard Maël, quittant la salle où il se livrait à l'étude de l'astronomie et à la méditation des Écritures, descendit vers eux, appuyé sur son bâton pastoral. À sa venue les Anciens prosternés tendirent des rameaux verts. Et plusieurs d'entre eux brûlèrent des herbes aromatiques.

Et le saint homme, s'étant assis près de la fontaine claustrale, sous un figuier antique, prononça ces paroles:

—O mes fils, postérité des Pingouins, pourquoi pleurez-vous et gémissez-vous? Pourquoi tendez-vous vers moi ces rameaux suppliants? Pourquoi faites-vous monter vers le ciel la fumée des aromates? Attendez-vous que je détourne de vos têtes quelque calamité? Pourquoi m'implorez-vous? Je suis prêt à donner ma vie pour vous. Dites seulement ce que vous espérez de votre père.

À ces questions le premier des Anciens répondit:

—Père des enfants d'Alca, ô Maël, je parlerai pour tous. Un dragon très horrible ravage nos champs, dépeuple nos étables et ravit dans son antre la fleur de notre jeunesse. Il a dévoré l'enfant Elo et sept jeunes garçons; il a broyé entre ses dents affamées la vierge Orberose, la plus belle des Pingouines. Il n'est point de village où il ne souffle son haleine empoisonnée et qu'il ne remplisse de désolation.

»En proie à ce fléau redoutable, nous venons, ô Maël, te prier, comme le plus sage, d'aviser au salut des habitants de cette île, de peur que la race antique des Pingouins ne s'éteigne.

—O le premier des Anciens d'Alca, répliqua Maël, ton discours me plonge dans une profonde affliction, et je gémis à la pensée que cette île est en proie aux fureurs d'un dragon épouvantable. Un tel fait n'est pas unique, et l'on trouve dans les livres plusieurs histoires de dragons très féroces. Ces monstres se rencontrent principalement dans les cavernes, aux bords des eaux et de préférence chez les peuples païens. Il se pourrait que plusieurs d'entre vous, bien qu'ayant reçu le saint baptême, et tout incorporés qu'ils sont à la famille d'Abraham, aient adoré des idoles, comme les anciens Romains, ou suspendu des images, des tablettes votives, des bandelettes de laine et des guirlandes de fleurs aux branches de quelque arbre sacré. Ou bien encore les Pingouines ont dansé autour d'une pierre magique et bu l'eau des fontaines habitées par les nymphes. S'il en était ainsi, je croirais que le Seigneur a envoyé ce dragon pour punir sur tous les crimes de quelques-uns et afin de vous induire, ô fils des Pingouins, à exterminer du milieu de vous le blasphème, la superstition et l'impiété. C'est pourquoi je vous indiquerai comme remède au grand mal dont vous souffrez de rechercher soigneusement l'idolâtrie dans vos demeures et de l'en extirper. J'estime qu'il sera efficace aussi de prier et de faire pénitence.