L'Île des PingouinsParte 25 de 28
Original em francês · tradução para inglês
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La rentrée fut sereine; c'est à peine, à la Chambre, si quelques rancunes isolées, quelques ambitions encore timides levèrent la tête. Un sourire du président du conseil suffit à dissiper ces ombres. Elle et lui se voyaient deux fois par jour et s'écrivaient dans l'intervalle. Il avait l'habitude des liaisons intimes, était adroit et savait dissimuler; mais Éveline montrait une folle imprudence; elle s'affichait avec lui dans les salons, au théâtre, à la Chambree et dans les ambassades; elle portait son amour sur son visage, sur toute sa personne, dans les éclairs humides de son regard, dans le sourire mourant de ses lèvres, dans la palpitation de sa poitrine, dans la mollesse de ses hanches, dans toute sa beauté avivée, irritée, éperdue. Bientôt le pays tout entier sut leur liaison; les cours étrangères en étaient informées; seuls le président de la république et le mari d'Éveline l'ignoraient encore. Le président l'apprit à la campagne par un rapport de police égaré, on ne sait comment, dans sa valise.
Hippolyte Cérès, sans être ni très délicat ni très perspicace, s'apercevait bien que quelque chose était changé dans son ménage: Éveline, qui naguère encore s'intéressait à ses affaires et lui montrait sinon de la tendresse, du moins une bonne amitié, désormais ne lui laissait voir que de l'indifférence et du dégoût. Elle avait toujours eu des périodes d'absence, fait des visites prolongées à l'oeuvre de Sainte-Orberose; maintenant, sortie dès le matin et toute la journée dehors, elle se mettait à table à neuf heures du soir avec un visage de somnambule. Son mari trouvait cela ridicule; pourtant il n'aurait peut- être jamais su; une ignorance profonde des femmes, une épaisse confiance dans son mérite et dans sa fortune lui auraient peut-être toujours dérobé la vérité, si les deux amants ne l'eussent, pour ainsi dire, forcé à la découvrir.
Quand Paul Visire allait chez Éveline et l'y trouvait seule, ils disaient en s'embrassant: «Pas ici! pas ici!» et aussitôt ils affectaient l'un vis-à-vis de l'autre une extrême réserve. C'était leur règle inviolable. Or, un jour, Paul Visire se rendit chez son collègue Cérès, à qui il avait donné rendez-vous; ce fut Éveline qui le reçut: le ministre des postes était retenu dans «le sein» d'une commission.
—Pas ici! se dirent en souriant les amants.
Ils se le dirent la bouche sur la bouche, dans des embrassements, des enlacements et des agenouillements. Ils se le disaient encore quand Hippolyte Cérès entra dans le salon.
Paul Visire retrouva sa présence d'esprit; il déclara à madame Cérès qu'il renonçait à lui retirer la poussière qu'elle avait dans l'oeil. Par cette attitude il ne donnait pas le change au mari, mais il sauvait sa sortie.
Hippolyte Cérès s'effondra. La conduite d'Éveline lui paraissait incompréhensible; il lui en demandait les raisons.
—Pourquoi? pourquoi? répétait-il sans cesse, pourquoi?
Elle nia tout, non pour le convaincre, car il les avait vus, mais par commodité et bon goût et pour éviter les explications pénibles.
Hippolyte Cérès souffrait toutes les tortures de la jalousie. Il se l'avouait à lui-même; il se disait: «Je suis un homme fort; j'ai une cuirasse; mais la blessure est dessous: elle est au coeur.»
Et se retournant vers sa femme toute parée de volupté et belle de son crime, il la contemplait douloureusement et lui disait:
—Tu n'aurais pas dû avec celui-là.
Et il avait raison. Éveline n'aurait pas dû aimer dans le gouvernement.
Il souffrait tant qu'il prit son revolver en criant: «Je vais le tuer!» Mais il songea qu'un ministre des postes et télégraphes ne peut pas tuer le président du conseil, et il remit son revolver dans le tiroir de sa table de nuit.
Les semaines se passaient sans calmer ses souffrances. Chaque matin, il bouclait sur sa blessure sa cuirasse d'homme fort et cherchait dans le travail et les honneurs la paix qui le fuyait. Il inaugurait tous les dimanches des bustes, des statues, des fontaines, des puits artésiens, des hôpitaux, des dispensaires, des voies ferrées, des canaux, des halles, des égouts, des arcs de triomphe, des marchés et des abattoirs, et prononçait des discours frémissants. Son activité brûlante dévorait les dossiers; il changea en huit jours quatorze fois la couleur des timbres-poste. Cependant il lui poussait des rages de douleur et de fureur qui le rendaient fou; durant des jours entiers sa raison l'abandonnait. S'il avait tenu un emploi dans une administration privée on s'en serait tout de suite aperçu; mais il est beaucoup plus difficile de reconnaître la démence ou le délire dans l'administration des affaires de l'État. À ce moment, les employés du gouvernement formaient des associations et des fédérations, au milieu d'une effervescence dont s'effrayaient le parlement et l'opinion; les facteurs se signalaient entre tous par leur ardeur syndicaliste.
Hippolyte Cérès fit connaître par voie de circulaire que leur action était strictement légale. Le lendemain, il lança une seconde circulaire, qui interdisait comme illégale toute association des employés de l'État. Il révoqua cent quatre-vingts facteurs, les réintégra, leur infligea un blâme et leur donna des gratifications. Au conseil des ministres il était toujours sur le point d'éclater; c'était à peine si la présence du chef de l'État le contenait dans les bornes des bienséances, et comme il n'osait pas sauter à la gorge de son rival, il accablait d'invectives, pour se soulager, le chef respecté de l'armée, le général Débonnaire, qui ne les entendait pas, étant sourd et occupé à composer des vers pour madame la baronne de Bildermann. Hippolyte Cérès s'opposait indistinctement à tout ce que proposait M. le président du conseil. Enfin il était insensé. Une seule faculté échappait au désastre de son esprit: il lui restait le sens parlementaire, le tact des majorités, la connaissance approfondie des groupes, la sûreté des pointages.
CHAPITRE VIII
NOUVELLES CONSÉQUENCES
La session s'achevait dans le calme, et le ministère ne découvrait, sur les bancs de la majorité, nul signe funeste. On voyait cependant par certains articles des grands journaux modérés que les exigences des financiers juifs et chrétiens croissaient tous les jours, que le patriotisme des banques réclamait une expédition civilisatrice en Nigritie et que le trust de l'acier, plein d'ardeur à protéger nos côtes et à défendre nos colonies, demandait avec frénésie des cuirassés et des cuirassés encore. Des bruits de guerre couraient: de tels bruits s'élevaient tous les ans avec la régularité des vents alisés; les gens sérieux n'y prêtaient pas l'oreille et le gouvernement pouvait les laisser tomber d'eux-mêmes à moins qu'ils ne vinssent à grossir et à s'étendre; car alors le pays se serait alarmé. Les financiers ne voulaient que des guerres coloniales; le peuple ne voulait pas de guerres du tout; il aimait que le gouvernement montrât de la fierté et même de l'arrogance; mais au moindre soupçon qu'un conflit européen se préparait, sa violente émotion aurait vite gagné la Chambre. Paul Visire n'était point inquiet, la situation européenne, à son avis, n'offrait rien que de rassurant. Il était seulement agacé du silence maniaque de son ministre des affaires étrangères. Ce gnôme arrivait au conseil avec un portefeuille plus gros que lui, bourré de dossiers, ne disait rien, refusait de répondre à toutes les questions, même à celles que lui posait le respecté président de la république et, fatigué d'un travail opiniâtre, prenait, dans son fauteuil, quelques instants de sommeil et l'on ne voyait plus que sa petite houppe noire au-dessus du tapis vert.
Cependant Hippolyte Cérès redevenait un homme fort; il faisait en compagnie de son collègue Lapersonne des noces fréquentes avec des filles de théâtre; on les voyait tous deux entrer, de nuit, dans des cabarets à la mode, au milieu de femmes encapuchonnées, qu'ils dominaient de leur haute taille et de leurs chapeaux neufs, et on les compta bientôt parmi les figures les plus sympathiques du boulevard. Ils s'amusaient; mais ils souffraient. Fortuné Lapersonne avait aussi sa blessure sous sa cuirasse; sa femme, une jeune modiste qu'il avait enlevée à un marquis, était allée vivre avec un chauffeur. Il l'aimait encore; il ne se consolait pas de l'avoir perdue et, bien souvent, dans un cabinet particulier, au milieu des filles qui riaient en suçant des écrevisses, les deux ministres, échangeant un regard plein de leurs douleurs, essuyaient une larme.
Hippolyte Cérès, bien que frappé au coeur, ne se laissait point abattre. Il fit serment de se venger.
Madame Paul Visire, que sa déplorable santé retenait chez ses parents, au fond d'une sombre province, reçut une lettre anonyme, spécifiant que M. Paul Visire, qui s'était marié sans un sou, mangeait avec une femme mariée, E… C… (cherchez!) sa dot, à elle madame Paul, donnait à cette femme des autos de trente mille francs, des colliers de perles de quatre-vingt mille et courait à la ruine, au déshonneur et à l'anéantissement. Madame Paul Visire lut, tomba d'une attaque de nerfs et tendit la lettre à son père.
—Je vais lui frotter les oreilles, à ton mari, dit M. Blampignon; c'est un galopin qui, si l'on n'y prend garde, te mettra sur la paille. Il a beau être président du Conseil, il ne me fait pas peur.
Au sortir du train M. Blampignon se présenta au ministère de l'intérieur et fut reçu tout de suite. Il entra furieux dans le cabinet du président.
—J'ai à vous parler, monsieur!
Et il brandit la lettre anonyme.
Paul Visire l'accueillit tout souriant.
—Vous êtes le bienvenu, mon cher père. J'allais vous écrire…. Oui, pour vous annoncer votre nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur. J'ai fait signer le brevet ce matin.
M. Blampignon remercia profondément son gendre et jeta au feu la lettre anonyme.
Rentré dans sa maison provinciale, il y trouva sa fille irritée et languissante.
—Eh bien! je l'ai vu, ton mari; il est charmant. Mais voilà! tu ne sais pas le prendre.
Vers ce temps, Hippolyte Cérès apprit par un petit journal de scandales (c'est toujours par les journaux que les ministres apprennent les affaires d'État) que le président du Conseil dînait tous les soirs chez mademoiselle Lysiane, des Folies Dramatiques, dont le charme semblait l'avoir vivement frappé. Dès lors Cérès se faisait une sombre joie d'observer sa femme. Elle rentrait tous les soirs très en retard, pour dîner ou s'habiller, avec un air de fatigue heureuse et la sérénité du plaisir accompli.
Pensant qu'elle ne savait rien, il lui envoya des avis anonymes. Elle les lisait à table, devant lui et demeurait alanguie et souriante.
Il se persuada alors qu'elle ne tenait aucun compte de ces avertissements trop vagues et que, pour l'inquiéter, il fallait lui donner des précisions, la mettre en état de vérifier par elle-même l'infidélité et la trahison. Il avait au ministère des agents très sûrs, chargés de recherches secrètes intéressant la défense nationale et qui précisément surveillaient alors des espions qu'une puissance voisine et ennemie entretenait jusque dans les postes et télégraphes de la république. M. Cérès leur donna l'ordre de suspendre leurs investigations et de s'enquérir où, quand et comment M. le ministre de l'intérieur voyait mademoiselle Lysiane. Les agents accomplirent fidèlement leur mission et instruisirent le ministre qu'ils avaient plusieurs fois surpris M. le président du Conseil avec une femme, mais que ce n'était pas mademoiselle Lysiane. Hippolyte Cérès ne leur en demanda pas davantage. Il eut raison: Les amours de Paul Visire et de Lysiane n'étaient qu'un alibi imaginé par Paul Visire lui-même, à la satisfaction d'Éveline, importunée de sa gloire et qui soupirait après l'ombre et le mystère.
Ils n'étaient pas filés seulement par les agents du ministère des postes; ils l'étaient aussi par ceux du préfet de police et par ceux mêmes du ministère de l'intérieur qui se disputaient le soin de les protéger; ils l'étaient encore par ceux de plusieurs agences royalistes, impérialistes et cléricales, par ceux de huit ou dix officines de chantage, par quelques policiers amateurs, par une multitude de reporters et par une foule de photographes qui, partout où ils abritaient leurs amours errantes, grands hôtels, petits hôtels, maisons de ville, maisons de campagne, appartements privés, châteaux, musées, palais, bouges, apparaissaient à leur venue, et les guettaient dans la rue, dans les maisons environnantes, dans les arbres, sur les murs, dans les escaliers, sur les paliers, sur les toits, dans les appartements contigus, dans les cheminées. Le ministre et son amie voyaient avec effroi tout autour de la chambre à coucher les vrilles percer les portes et les volets, les violons faire des trous dans les murs. On avait obtenu, faute de mieux, un cliché de madame Cérès en chemise, boutonnant ses bottines.
Paul Visire, impatienté, irrité, perdait par moments sa belle humeur et sa bonne grâce; il arrivait furieux au Conseil et couvrait d'invectives, lui aussi, le général Débonnaire, si brave au feu, mais qui laissait l'indiscipline s'établir dans les armées, et il accablait de sarcasmes, lui aussi, le vénérable amiral Vivier des Murènes, dont les navires coulaient à pic sans cause apparente.
Fortuné Lapersonne l'écoutait, narquois, les yeux tout ronds, et grommelait entre ses dents:
—Il ne lui suffit pas de prendre à Hippolyte Cérès sa femme; il lui prend aussi ses tics.
Ces algarades, connues par les indiscrétions des ministres et par les plaintes des deux vieux chefs, qui annonçaient qu'ils foutraient leur portefeuille au nez de ce coco-là et qui n'en faisaient rien, loin de nuire à l'heureux chef du cabinet, produisirent le meilleur effet sur le parlement et l'opinion qui y voyaient les marques d'une vive sollicitude pour l'armée et la marine nationales. Le président du Conseil recueillit l'approbation générale. Aux félicitations des groupes et des personnages notables, il répondait avec une ferme simplicité:
—Ce sont mes principes!
Et il fit mettre en prison sept ou huit socialistes.
La session close, Paul Visire, très fatigué, alla prendre les eaux. Hippolyte Cérès refusa de quitter son ministère où s'agitait tumultueusement le syndicat des demoiselles téléphonistes. Il les frappa avec une violence inouie car il était devenu misogyne. Le dimanche, il allait dans la banlieue pêcher à la ligne avec son collègue Lapersonne, coiffé du chapeau de haute forme qu'il ne quittait plus depuis qu'il était ministre. Et tous deux, oubliant le poisson, se plaignaient de l'inconstance des femmes et mêlaient leurs douleurs.
Hippolyte aimait toujours Éveline et souffrait toujours. Cependant l'espoir s'était glissé dans son coeur. Il la tenait séparée de son amant et, pensant la pouvoir reprendre, il y dirigea tous ses efforts, y déploya toute son habileté, se montra sincère, prévenant, affectueux, dévoué, discret même; son coeur lui enseignait toutes les délicatesses. Il disait à l'infidèle des choses charmantes et des choses touchantes et, pour l'attendrir, lui avouait tout ce qu'il avait souffert.
Croisant sur son ventre la ceinture de son pantalon:
—Vois, lui disait-il, j'ai maigri.
Il lui promettait tout ce qu'il pensait qui pût flatter une femme, des parties de campagne, des chapeaux, des bijoux.
Parfois il croyait l'avoir apitoyée. Elle ne lui montrait plus un visage insolemment heureux; séparée de Paul, sa tristesse avait un air de douceur; mais dès qu'il faisait un geste pour la reconquérir, elle se refusait, farouche et sombre, ceinte de sa faute comme d'une ceinture d'or.
Il ne se lassait pas, se faisait humble, suppliant, déplorable.
Un jour il alla trouver Lapersonne, et lui dit, les larmes aux yeux:
—Parle-lui, toi!
Lapersonne s'excusa, ne croyant pas son intervention efficace, mais il donna des conseils à son ami.
—Fais-lui croire que tu la dédaignes, que tu en aimes une autre, et elle te reviendra.
Hippolyte, essayant de ce moyen, fit mettre dans les journaux qu'on le rencontrait à toute heure chez mademoiselle Guinaud de l'Opéra. Il rentrait tard, ou ne rentrait pas; affectait, devant Éveline, les apparences d'une joie intérieure impossible à contenir; pendant le dîner, il tirait de sa poche une lettre parfumée qu'il feignait de lire avec délices et ses lèvres semblaient baiser, dans un songe, des lèvres invisibles. Rien ne fit. Éveline ne s'apercevait même pas de ce manège. Insensible à tout ce qui l'entourait, elle ne sortait de sa léthargie que pour demander quelques louis à son mari; et, s'il ne les lui donnait pas, elle lui jetait un regard de dégoût, prête à lui reprocher la honte dont elle l'accablait devant le monde entier. Depuis qu'elle aimait, elle dépensait beaucoup pour sa toilette; il lui fallait de l'argent et elle n'avait que son mari pour lui en procurer: elle était fidèle.
Il perdit patience, devint enragé, la menaça de son revolver. Il dit un jour devant elle à madame Clarence:
—Je vous fais compliment, madame; vous avez élevé votre fille comme une grue.
—Emmène-moi, maman, s'écria Éveline. Je veux divorcer!
Il l'aimait plus ardemment que jamais.