L'Homme qui ritParte 61 de 65
Original em francês · tradução para inglês
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Il déboucha sur le bowling-green. Il tourna un coin de mur, et eut, en face de lui, à l’autre bout du pré, à quelque distance, l’inn, qui était, on s’en souvient, la seule maison du champ de foire.
Il regarda. Pas de lumière. Une masse noire.
Il frissonna. Puis il se dit qu’il était tard, que la taverne était fermée, que c’était tout simple, qu’on dormait, qu’il n’y avait qu’à réveiller Nicless ou Govicum, qu’il fallait aller à l’inn et frapper à la porte. Et il y alla. Il n’y courut pas. Il s’y précipita.
Il arriva à l’inn, ne respirant plus. On est en pleine tourmente, on se débat dans les invisibles convulsions de l’âme, on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, et l’on a pour ceux qu’on aime toutes sortes de délicatesses; c’est à cela que se reconnaissent les vrais cœurs. Dans l’engloutissement de tout, la tendresse surnage. Ne pas réveiller brusquement Dea, ce fut tout de suite la préoccupation de Gwynplaine.
Il approcha de l’inn en faisant le moins de bruit possible. Il connaissait le réduit, ancienne niche de chien de garde, où couchait Govicum; ce réduit, contigu à la salle basse, avait une lucarne sur la place, Gwynplaine gratta doucement la vitre. Réveiller Govicum suffisait.
Il ne se fit aucun mouvement dans le bedroom de Govicum. A cet âge, se dit Gwynplaine, on a le sommeil dur. Il frappa du revers de sa main un petit coup sur la lucarne. Rien ne remua.
Il frappa plus vivement et deux coups. On ne bougea pas dans le réduit. Alors, avec quelque frémissement, il alla à la porte de l’inn, et cogna.
Personne ne répondit.
Il pensa, non sans ressentir le commencement d’un froid profond:—Maître Nicless est vieux, les enfants dorment durement et les vieillards lourdement. Allons! plus fort!
Il avait gratté. Il avait frappé. Il avait cogné. Il heurta. Ceci lui rappela un lointain souvenir, Weymouth, quand il avait, tout petit, Dea toute petite dans ses bras.
Il heurta violemment, comme un lord, qu’il était, hélas!
La maison demeura silencieuse.
Il sentit qu’il devenait éperdu.
Il ne garda plus de ménagement. Il appela: Nicless! Govicum!
En même temps il regardait aux fenêtres pour voir si quelque chandelle s’allumait.
Rien dans l’inn. Pas une voix. Pas un bruit. Pas une lueur.
Il alla à la porte cochère et la heurta, et la poussa, et la secoua frénétiquement, en criant: Ursus! Homo!
Le loup n’aboya pas.
Une sueur glacée perla sur son front.
Il jeta les yeux autour de lui. La nuit était épaisse, mais il y avait assez d’étoiles pour que le champ de foire fût distinct. Il vit une chose lugubre, l’évanouissement de tout. Il n’y avait plus une seule baraque sur le bowling-green. Le circus n’y était plus. Pas une tente. Pas un tréteau. Pas un chariot. Ce vagabondage aux mille vacarmes qui avait fourmillé là avait fait place à on ne sait quelle farouche noirceur vide. Tout s’en était allé.
La folie de l’anxiété le prit. Qu’est-ce que cela voulait dire? Qu’était-il donc arrivé? Est-ce qu’il n’y avait plus personne? Est-ce que sa vie se serait écroulée derrière lui? Qu’est-ce qu’on leur avait fait, à tous? Ah! mon Dieu! Il se rua comme une tempête sur la maison. Il frappa à la porte bâtarde, à la porte cochère, aux fenêtres, aux volets, aux murs, des poings et des pieds, furieux d’effroi et d’angoisse. Il appela Nicless, Govicum, Fibi, Vinos, Ursus, Homo. Toutes les clameurs, tous les bruits, il les jeta sur cette muraille. Par instants il s’interrompait et écoutait, la maison restait muette et morte. Alors, exaspéré, il recommençait. Chocs, frappements, cris, roulements de coups faisant écho partout. On eût dit le tonnerre essayant de réveiller le sépulcre.
A un certain degré d’épouvanté, on devient terrible. Qui craint tout, ne craint plus rien. On donne des coups de pied au sphinx. On rudoie l’inconnu. Il renouvela le tumulte sous toutes les formes possibles, s’arrêtant, reprenant, inépuisable en cris et en appels, donnant l’assaut à ce tragique silence.
Il appela cent fois tous ceux qui pouvaient être là, et cria tous les noms, excepté Dea. Précaution, obscure pour lui-même, dont il avait encore l’instinct dans son égarement.
Les cris et les appels épuisés, restait l’escalade. Il se dit: Il faut entrer dans la maison. Mais comment? Il cassa une vitre du réduit de Govicum, y fourra son poing en se déchirant la chair, tira le verrou du châssis et ouvrit la lucarne. Il s’aperçut que son épée allait le gêner; il l’arracha avec colère, fourreau, lame et ceinturon, et la jeta sur le pavé. Puis il se hissa aux reliefs de la muraille, et, bien que la lucarne fût étroite, il put y passer. Il pénétra dans l’inn. Le lit de Govicum, vaguement visible, était dans le réduit, mais Govicum n’y était pas. Pour que Govicum ne fût pas dans son lit, il fallait évidemment que Nicless ne fût pas dans le sien. Toute la maison était noire. On sentait dans cet intérieur ténébreux l’immobilité mystérieuse du vide, et cette vague horreur qui signifie: Il n’y a personne. Gwynplaine, convulsif, traversa la salle basse, se cogna aux tables, piétina sur les vaisselles, renversa les bancs, culbuta les brocs, enjamba les meubles, alla à la porte donnant sur la cour, et la défonça d’un coup de genou qui fit sauter le loquet. La porte tourna sur ses gonds. Il regarda dans la cour. La Green-Box n’y était plus.
II RÉSIDU
Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous les sens le Tarrinzeau-fleld; il alla partout où, la veille, on voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.
La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert, il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le grattement d’une griffe féroce. On avait pour ainsi dire retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.
Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green, entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée l’East-point, et se dirigea vers la Tamise.
Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et brusquement il se trouva devant un parapet. C’était le parapet de l’Effroc-stone.
Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit. Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic dans une eau obscure.
Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui.
Regardait-il l’eau? Non. Que regardait-il? L’ombre. Non pas l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui.
Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas attention, dans cette profondeur extérieure où son regard n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, à quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux, les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès, en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient immobiles. On n’y entendait ni marcher ni parler; la bonne habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et de ne se lever que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée, on n’y était pas encore réveillé.
On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Ça et là un falot rouge piquait la brume.
Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait, c’était la destinée.
Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable.
Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un tremblement de terre. C’était le rire des lords.
Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté.
Souffleté par qui?
Par son frère.
Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour, qu’avait-il trouvé?
Les ténèbres.
Personne.
Tout disparu.
Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait.
Quel écroulement!
Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La Green-Box partie, c’était l’univers évanoui.
La fermeture de son âme venait de se faire.
Il songeait.
Qu’avait-il pu se passer? Où étaient-ils? On les avait enlevés évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, à commencer par Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale, en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. A jamais. Puissances du ciel! où était-elle? Et il n’avait pas été là pour la défendre!
Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre à la question. Il s’infligeait cette torture. A chaque coin qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait un sombre rugissement intérieur.
A travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque chose d’obscur qui à présent reparaissait, et cela avait été écrit d’une encre si horrible que c’était maintenant des lettres de feu, et Gwynplaine voyait flamboyer au fond de sa pensée ces paroles énigmatiques, aujourd’hui expliquées: Le destin n’ouvre pas une porte sans en fermer une autre.
Tout était consommé. Les dernières ombres étaient sur lui. Tout homme peut avoir dans sa destinée une fin du monde pour lui seul. Cela s’appelle le désespoir. L’âme est pleine d’étoiles tombantes.
Voilà donc où il en était!
Une fumée avait passé. Il avait été mêlé à cette fumée. Elle s’était épaissie sur ses yeux; elle était entrée dans son cerveau. Il avait été, au dehors, aveuglé; au dedans, enivré. Cela avait duré le temps qu’une fumée passe. Puis tout s’était dissipé, la fumée et sa vie. Réveillé de ce rêve, il se retrouvait seul.
Tout évanoui. Tout en allé. Tout perdu. La nuit. Rien. C’était là son horizon.
Il était seul.
Seul a un synonyme: mort.
Le désespoir est un compteur. Il tient à faire son total. Rien ne lui échappe. Il additionne tout, il ne fait pas grâce des centimes. Il reproche à Dieu les coups de tonnerre et les coups d’épingle. Il veut savoir à quoi s’en tenir sur le destin. Il raisonne, pèse et calcule.
Sombre refroidissement extérieur sous lequel continue de couler la lave ardente.
Gwynplaine s’examina, et examina le sort.
Le coup d’œil en arrière; résumé redoutable.
Quand on est au haut de la montagne, on regarde le précipice. Quand on est au fond de la chute, on regarde le ciel.
Et l’on se dit: J’étais là!
Gwynplaine était tout en bas du malheur. Et comme cela était venu vite! Promptitude hideuse de l’infortune. Elle est si lourde qu’on la croirait lente. Point. Il semble que la neige doit avoir, étant froide, la paralysie de l’hiver, et, étant blanche, l’immobilité du linceul. Tout cela est démenti par l’avalanche!
L’avalanche, c’est la neige devenue fournaise. Elle reste glacée, et dévore. L’avalanche avait enveloppé Gwynplaine. Il avait été arraché comme un haillon, déraciné comme un arbre, précipité comme une pierre.
Il récapitula sa chute. Il se fit des demandes et des réponses. La douleur est un interrogatoire. Aucun juge n’est minutieux comme la conscience instruisant son propre procès.
Quelle quantité de remords y avait-il dans son désespoir?
Il voulut s’en rendre compte et disséqua sa conscience; vivisection douloureuse.
Son absence avait produit une catastrophe. Cette absence avait-elle dépendu de lui? Dans tout ce qui venait de se passer, avait-il été libre? Point. Il s’était senti captif. Ce qui l’avait arrêté et retenu, qu’était-ce? Une prison? non. Une chaîne? non. Qu’était-ce donc? une glu. Il avait été embourbé dans de la grandeur.
A qui cela n’est-il pas arrivé, d’être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées?
Il y avait eu quelque chose comme un panneau tendu. Ce qui est d’abord tentation finit par être captivité.
Toutefois, et sur ce point sa conscience le pressait, ce qui s’était offert, l’avait-il simplement subi? Non. Il l’avait accepté.
Qu’il lui eût été fait violence et surprise dans une certaine mesure, cela était vrai; mais lui, de son côté, dans une certaine mesure, il s’était laissé faire. S’être laissé enlever, ce n’était pas sa faute; s’être laissé enivrer, c’avait été sa défaillance. Il y avait eu un moment, moment décisif, où la question avait été posée; ce Barkilphedro l’avait mis en face d’un dilemme, et avait nettement donné à Gwynplaine l’occasion de résoudre son sort d’un mot. Gwynplaine pouvait dire non. Il avait dit oui.
De ce oui, prononcé dans l’étourdissement, tout avait découlé. Gwynplaine le comprenait. Arrière-goût amer du consentement.
Cependant, car il se débattait, était-ce donc un si grand tort de rentrer dans son droit, dans son patrimoine, dans son héritage, dans sa maison, et, patricien, dans le rang de ses aïeux, et, orphelin, dans le nom de son père? Qu’avait-il accepté? une restitution. Faite par qui? par la providence.
Alors il sentait une révolte. Acceptation stupide! quel marché il avait fait! quel échange inepte! Il avait traité à perte avec cette providence. Quoi donc! pour avoir deux millions de rente, pour avoir sept ou huit seigneuries, pour avoir dix ou douze palais, pour avoir des hôtels à la ville et des châteaux à la campagne, pour avoir cent laquais, et des meutes, et des carrosses, et des armoiries, pour être juge et législateur, pour être couronné et en robe de pourpre comme un roi, pour être baron et marquis, pour être pair d’Angleterre, il avait donné la baraque d’Ursus et le sourire de Dea! Pour une immensité mouvante où l’on s’engloutit et où l’on naufrage, il avait donné le bonheur! Pour l’océan, il avait donné la perle. O insensé! ô imbécile! ô dupe!
Mais pourtant, et ici l’objection renaissait sur un terrain solide, dans cette fièvre de la haute fortune qui l’avait saisi, tout n’avait pas été malsain. Peut-être y aurait-il eu égoïsme dans la renonciation, peut-être y avait-il devoir dans l’acceptation. Brusquement transformé en lord, que devait-il faire? La complication de l’événement produit la perplexité de l’esprit. C’est ce qui lui était arrivé. Le devoir donnant des ordres en sens inverse, le devoir de tous les côtés à la fois, le devoir multiple, et presque contradictoire, il avait eu cet effarement. C’était cet effarement qui l’avait paralysé, notamment dans ce trajet de Corleone-lodge à la chambre des lords, auquel il n’avait pas résisté. Ce que, dans la vie, on appelle monter, c’est passer de l’itinéraire simple à l’itinéraire inquiétant. Où est désormais la ligne droite? Envers qui est le premier devoir? Est-ce envers ses proches? Est-ce envers le genre humain? Ne passe-t-on pas de la petite famille à la grande? On monte, et l’on sent sur son honnêteté un poids qui s’accroît. Plus haut, on se sent plus obligé. L’élargissement du droit agrandit le devoir. On a l’obsession, l’illusion peut-être, de plusieurs routes s’offrant en même temps, et à l’entrée de chacune d’elles on croit voir le doigt indicateur de la conscience. Où aller? Sortir? rester? avancer? reculer? que faire? Que le devoir ait des carrefours, c’est étrange. La responsabilité peut être un labyrinthe.
Et quand un homme contient une idée, quand il est l’incarnation d’un fait, quand il est homme symbole en même temps qu’homme en chair et en os, la responsabilité n’est-elle pas plus troublante encore? De là la soucieuse docilité et l’anxiété muette de Gwynplaine; de là son obéissance à la sommation de siéger. L’homme pensif est souvent homme passif. Il lui avait semblé entendre le commandement même du devoir. Cette entrée dans un lieu où l’on peut discuter l’oppression et la combattre, n’était-ce point la réalisation d’une de ses aspirations les plus profondes? Quand la parole lui était donnée, à lui formidable échantillon social, à lui spécimen vivant du bon plaisir sous lequel depuis six mille ans râle le genre humain, avait-il le droit de la refuser? avait-il le droit d’ôter sa tête de dessous la langue de feu tombant d’en haut et venant se poser sur lui?
Dans l’obscur et vertigineux débat de la conscience, que s’était-il dit? ceci:—Le peuple est un silence. Je serai l’immense avocat de ce silence. Je parlerai pour les muets. Je parlerai des petits aux grands et des faibles aux puissants. C’est là le but de mon sort. Dieu veut ce qu’il veut, et il le fait. Certes, cette gourde de ce Hardquanonne où était la métamorphose de Gwynplaine en lord Clancharlie, il est surprenant qu’elle ait flotté quinze ans sur la mer, dans les houles, dans les ressacs, dans les rafales, et que toute cette colère ne lui ait fait aucun mal. Je vois pourquoi. Il y a des destinées à secret; moi, j’ai la clef de la mienne, et j’ouvre mon énigme. Je suis prédestiné! j’ai une mission. Je serai le lord des pauvres. Je parlerai pour tous les taciturnes désespérés. Je traduirai les bégaiements. Je traduirai les grondements, les hurlements, les murmures, la rumeur des foules, les plaintes mal prononcées, les voix inintelligibles, et tous ces cris de bêtes qu’à force d’ignorance et de souffrance on fait pousser aux hommes. Le bruit des hommes est inarticulé comme le bruit du vent; ils crient. Mais on ne les comprend pas, crier ainsi équivaut à se taire, et se taire est leur désarmement. Désarmement forcé qui réclame le secours. Moi, je serai le secours. Moi, je serai la dénonciation. Je serai le Verbe du Peuple. Grâce à moi, on comprendra. Je serai la bouche sanglante dont le bâillon est arraché. Je dirai tout. Ce sera grand.