ChériParte 12 de 13
Original em francês · tradução para inglês
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Il se plaignait doucement à bouche fermée, et ne parlait plus guère : il écoutait Léa et appuyait sa joue sur son sein. Il supplia : "Encore!" lorsqu'elle suspendit sa litanie tendre, et Léa, qui craignait de pleurer aussi, le gronda sur le même ton :
"Mauvaise bête…. Petit satan sans coeur…. Grande rosse, va…."
Il leva vers elle un regard de gratitude :
"C'est ça, engueule-moi! Ah! Nounoune…."
Elle l'écarta d'elle pour le mieux voir :
"Tu m'aimais donc?"
Il baissa les yeux avec un trouble enfantin :
"Oui, Nounoune."
Un petit éclat de rire étranglé, qu'elle ne put retenir avertit Léa qu'elle était bien près de s'abandonner à la plus terrible joie de sa vie. Une étreinte, la chute, le lit ouvert, deux corps qui se soudent comme les deux tronçons vivants d'une même bête coupée…. "Non, non, se dit-elle, pas encore, oh! pas encore…."
"J'ai soif, soupira Chéri. Nounoune, j'ai soif…."
Elle se leva vite, tâta de la main la carafe tiédie et sortit pour revenir aussitôt. Chéri, pelotonné à terre, avait posé sa tête sur le pouf.
"On t'apporte de la citronnade, dit Léa. Ne reste pas là. Viens sur la chaise longue. Cette lampe te gêne?"
Elle frémissait du plaisir de servir et d'ordonner. Elle s'assit au fond de la chaise longue et Chéri s'y étendit à demi contre elle.
"Tu vas me dire un peu, maintenant…."
L'entrée de Rose l'interrompit. Chéri, sans se lever, tourna languissamment la tête vers Rose :
"… 'jour, Rose.
—Bonjour, Monsieur, dit Rose discrètement.
—Rose, je voudrais pour demain matin neuf heures….
—Des brioches et du chocolat", acheva Rose.
Chéri referma les yeux avec un soupir de bien-être :
"Extra-lucide! … Rose, où est-ce que je m'habille demain matin?
—Dans le boudoir, répondit Rose complaisante. Seulement il faudra sans doute que je fasse retirer le canapé et qu'on remette le nécessaire de toilette comme avant?…"
Elle consultait de l'oeil Léa, orgueilleusement étalée et qui soutenait, tandis qu'il buvait, le torse de son "nourrisson méchant".
"Si tu veux, dit Léa. On verra. Remonte, Rose."
Rose s'en alla et pendant le moment de silence qui suivit, on n'entendit qu'un confus murmure de brise, et le cri d'un oiseau que trompait le clair de lune.
"Chéri, tu dors?"
Il fit son grand soupir de chien de chasse.
"Oh! non, Nounoune, je suis trop bien pour dormir.
—Dis-moi, petit…. Tu n'as pas fait de mal, là-bas?
—Chez moi? Non, Nounoune. Pas du tout, je te jure.
—Une scène?"
Il la regardait d'en bas, sans relever sa tête confiante.
"Mais non, Nounoune. Je suis parti parce que je suis parti. La petite est très gentille, il n'y a rien eu.
—Ah!
—Je ne mettrais pas ma main au feu qu'elle n'a pas eu une idée, par exemple. Elle avait ce soir ce que j'appelle sa tête d'orpheline, tu sais, des yeux si sombres sous ses beaux cheveux…. Tu sais comme elle a de beaux cheveux?
—Oui…."
Elle ne jetait que des monosyllabes, à mi-voix, comme si elle eût écouté un dormeur parler en songe.
"Je crois même, continua Chéri, qu'elle a dû me voir traverser le jardin.
—Ah?
—Oui. Elle était au balcon, dans sa robe en jais blanc, un blanc tellement gelé, oh! je n'aime pas cette robe…. Cette robe me donnait envie de fiche le camp depuis le dîner….
—Non?
—Mais oui, Nounoune. Je ne sais pas si elle m'a vu. La lune n'était pas levée. Elle s'est levée pendant que j'attendais.
—Où attendais-tu?"
Chéri étendit vaguement la main vers l'avenue.
"Là. J'attendais, tu comprends. Je voulais voir. J'ai attendu longtemps.
—Mais quoi?"
Il la quitta brusquement, s'assit plus loin. Il reprit son expression de méfiance barbare :
"Tiens, je voulais être sûr qu'il n'y avait personne ici.
—Ah! oui…. Tu pensais à…."
Elle ne put se défendre d'un rire plein de mépris. Un amant chez elle? Un amant, tant que Chéri vivait? C'était grotesque : "Qu'il est bête!" pensa-t-elle avec enthousiasme.
"Tu ris?"
Il se mit debout devant elle et lui renversa la tête, d'une main qu'il lui posa sur le front.
"Tu ris? Tu te moques de moi? Tu as…. Tu as un amant, toi? Tu as quelqu'un?"
Il se penchait à mesure qu'il parlait et lui collait la nuque sur le dossier de la chaise longue. Elle sentit sur ses paupières le souffle d'une bouche injurieuse, et ne fit pas d'effort pour se délivrer de la main qui froissait son front et ses cheveux.
"Ose donc le dire, que tu as un amant!"
Elle battit des paupières, éblouie par l'approche du visage éclatant qui descendait sur elle, et dit enfin d'une voix sourde :
"Non. Je n'ai pas d'amant. Je t'aime…."
Il la lâcha et commença de retirer son smoking, son gilet; sa cravate siffla dans l'air et s'enroula au cou d'un buste de Léa sur la cheminée. Cependant il ne s'écartait pas d'elle et la maintenait, genoux contre genoux, assise sur la chaise longue. Lorsqu'elle le vit demi-nu, elle lui demanda, presque tristement :
"Tu veux donc? … Oui?…"
Il ne répondit pas, absorbé par l'idée de son plaisir proche et le désir qu'il avait de la reprendre. Elle se soumit et servit son jeune amant en bonne maîtresse, attentive et grave. Cependant elle voyait avec une sorte de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri comme un supplice, le repoussait de ses mains sans force et le retenait entre ses genoux puissants. Enfin elle le saisit au bras, cria faiblement, et sombra dans cet abîme d'où l'amour remonte pâle, taciturne et plein du regret de la mort.
Ils ne se délièrent pas, et nulle parole ne troubla le long silence où ils reprenaient vie. Le torse de Chéri avait glissé sur le flanc de Léa, et sa tête pendante reposait, les yeux clos, sur le drap, comme si on l'eût poignardé sur sa maîtresse. Elle, un peu détournée vers l'autre côté, portait presque tout le poids de ce corps qui ne la ménageait pas. Elle haletait tout bas, son bras gauche, écrasé, lui faisait mal, et Chéri sentait s'engourdir sa nuque, mais ils attendaient l'un et l'autre, dans une immobilité respectueuse, que la foudre décroissante du plaisir se fût éloignée d'eux.
"Il dort", pensa Léa. Sa main libre tenait encore le poignet de Chéri, qu'elle serra doucement. Un genou, dont elle connaissait la forme rare, meurtrissait son genou. A la hauteur de son propre coeur, elle percevait le battement égal et étouffé d'un coeur. Tenace, actif, mélange de fleurs grasses et de bois exotiques, le parfum préféré de Chéri errait. "Il est là", se dit Léa. Et une sécurité aveugle la baigna toute. "Il est là pour toujours", s'écria-t-elle intérieurement. Sa prudence avisée, le bon sens souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge mûr, puis ses renoncements, tout recula et s'évanouit devant la brutalité présomptueuse de l'amour. "Il est là! Laissant sa maison, sa petite femme niaise et jolie, il est revenu, il m'est revenu! Qui pourrait me l'enlever? Maintenant, maintenant je vais organiser notre existence…. Il ne sait pas toujours ce qu'il veut, mais moi je le sais. Un départ sera sans doute nécessaire. Nous ne nous cachons pas, mais nous cherchons la tranquillité…. Et puis il me faut le loisir de le regarder. Je n'ai pas dû le bien regarder, au temps où je ne savais pas que je l'aimais. Il me faut un pays où nous aurons assez de place pour ses caprices et mes volontés…. Moi, je penserai pour nous deux,—à lui le sommeil…."
Comme elle dégageait avec précaution son bras gauche fourmillant et douloureux et son épaule que l'immobilité ankylosait, elle regarda le visage détourné de Chéri, et elle vit qu'il ne dormait pas. Le blanc de son oeil brillait, et la petite aile noire de ses cils battait irrégulièrement.
"Comment, tu ne dors pas?"
Elle le sentit tressaillir contre elle, et il se retourna tout entier d'un seul mouvement.
"Mais toi non plus tu ne dormais pas, Nounoune?"
Il étendit la main vers la table de chevet et atteignit la lampe; une nappe de lumière rose couvrit le grand lit, accusant les reliefs des dentelles, creusant des vallons d'ombre entre les capitons dodus d'un couvre-pieds gonflé de duvet. Chéri, étendu, reconnaissait le champ de son repos et de ses jeux voluptueux. Léa, accoudée près de lui, caressait de la main les longs sourcils qu'elle aimait et rejetait en arrière les cheveux de Chéri. Ainsi couché et les cheveux dispersés autour de son front, il sembla renversé par un vent furieux.
La pendule d'émail sonna. Chéri se dressa brusquement et s'assit.
"Quelle heure est-il?
—Je ne sais pas. Qu'est-ce que ça peut bien nous faire?
—Oh! je disais ça…."
Il rit brièvement et ne se recoucha pas tout de suite. La première voiture de laitier secoua au-dehors un carillon de verrerie, et il eut un mouvement imperceptible vers l'avenue. Entre les rideaux couleur de fraise, une lame froide de jour naissant s'insinuait. Chéri ramena son regard sur Léa, et la contempla avec cette force et cette fixité qui rend redoutables l'attention de l'enfant perplexe et du chien incrédule. Une pensée illisible se levait au fond de ses yeux dont la forme, la nuance de giroflée très sombre, l'éclat sévère ou langoureux ne lui avaient servi qu'à vaincre et non à révéler. Son torse nu, large aux épaules, mince à la ceinture, émergeait des draps froissés comme d'une houle, et tout son être respirait la mélancolie des oeuvres parfaites.
"Ah! toi…" soupira Léa avec ivresse.
Il ne sourit pas, habitué à recevoir simplement les hommages.
"Dis-moi, Nounoune….
—Ma beauté?"
Il hésita, battit des paupières en frissonnant :
"Je suis fatigué…. Et puis demain, comment vas-tu pouvoir…."
D'une poussée tendre Léa rabattit sur l'oreiller le torse nu et la tête alourdie.
"Ne t'occupe pas. Couche-toi. Est-ce que Nounoune n'est pas là? Ne pense à rien. Dors. Tu as froid, je parierais…. Tiens, prends ça, c'est chaud…."
Elle le roula dans la soie et la laine d'un petit vêtement féminin ramassé sur le lit et éteignit la lumière. Dans l'ombre, elle prêta son épaule, creusa son flanc heureux, écouta le souffle qui doublait le sien. Aucun désir ne la troublait, mais elle ne souhaitait pas le sommeil. "A lui de dormir, à moi de penser", se répéta-t-elle. "Notre départ, je l'organiserai très chic, très discret; mon principe est de causer le minimum de bruit et de chagrin…. C'est encore le Midi qui au printemps nous plaira le mieux. Si je ne consultais que moi, j'aimerais mieux rester ici, tout tranquillement. Mais la mère Peloux, mais madame Peloux fils…." L'image d'une jeune femme en costume de nuit, anxieuse et debout près d'une fenêtre, ne retint Léa que le temps de hausser l'épaule avec une froide équité : "Ça, je n'y peux rien. Ce qui fait le bonheur des uns…."
La tête soyeuse et noire bougea sur son sein, et l'amant endormi se plaignit en rêve. D'un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais songe, et le berça afin qu'il demeurât longtemps—sans yeux, sans souvenirs et sans desseins,—ressemblant au "nourrisson méchant" qu'elle n'avait pu enfanter.
Éveillé depuis un long moment, il se gardait de bouger. La joue sur son bras plié, il tâchait de deviner l'heure. Un ciel pur devait verser sur l'avenue une précoce chaleur, car nulle ombre de nuage ne passait sur le rose ardent des rideaux. "Peut-être dix heures? …" La faim le tourmentait, il avait peu dîné la veille. L'an dernier, il eût bondi, bousculé le repos de Léa, poussé des appels féroces pour réclamer le chocolat crémeux et le beurre glacé…. Il ne bougea pas. Il craignait, en remuant, d'émietter un reste de joie, un plaisir optique qu'il goûtait au rose de braise des rideaux, aux volutes, acier et cuivre, du lit étincelant dans l'air coloré de la chambre. Son grand bonheur de la veille lui semblait réfugié, fondu et tout petit, dans un reflet, dans l'arc-en-ciel qui dansait au flanc d'un cristal rempli d'eau.
Le pas circonspect de Rose frôla le tapis du palier. Un balai prudent nettoyait la cour. Chéri perçut un lointain tintement de porcelaine dans l'office…. "Comme c'est long, cette matinée… se dit-il. Je vais me lever!" Mais il demeura tout à fait immobile, car Léa derrière lui bâilla, étira ses jambes. Une main douce se posa sur les reins de Chéri, mais il referma les yeux et tout son corps se mit à mentir sans savoir pourquoi, en feignant la mollesse du sommeil. Il sentit que Léa quittait le lit, et la vit passer en silhouette noire devant les rideaux qu'elle écarta à demi. Elle se tourna vers lui, le regarda et hocha la tête, avec un sourire qui n'était point victorieux mais résolu, et qui acceptait tous les périls. Elle ne se pressait pas de quitter la chambre, et Chéri, laissant un fil de lumière entrouvrir ses cils, l'épiait. Il vit qu'elle ouvrait un indicateur des chemins de fer et suivait du doigt des colonnes de chiffres. Puis elle sembla calculer, le visage levé vers le ciel et les sourcils froncés. Pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s'offrait imprudemment au regard invisible.
Elle s'éloigna de la fenêtre, prit dans un tiroir son carnet de chèques, libella et détacha plusieurs feuillets. Puis elle disposa sur le pied du lit un pyjama blanc et sortit sans bruit.
Seul, Chéri, en respirant longuement, s'aperçut qu'il avait retenu sa respiration depuis le lever de Léa. Il se leva, revêtit le pyjama et ouvrit une fenêtre. "On étouffe", souffla-t-il. Il gardait l'impression vague et le malaise d'avoir commis une action assez laide.
"Parce que j'ai fait semblant de dormir? Mais je l'ai vue cent fois, Léa, au saut du lit. Seulement j'ai fait semblant de dormir, cette fois- ci…."
Le jour éclatant restituait à la chambre son rose de fleur, les tendres nuances du Chaplin blond et argenté riaient au mur. Chéri inclina la tête et ferma les yeux afin que sa mémoire lui rendît la chambre de la veille, mystérieuse et colorée comme l'intérieur d'une pastèque, le dôme féerique de la lampe, et surtout l'exaltation dont il avait supporté, chancelant, les délices….
"Tu es debout! Le chocolat me suit."
Il constata avec gratitude qu'en quelques minutes Léa s'était coiffée, délicatement fardée, imprégnée du parfum familier. Le son de la bonne voix cordiale se répandit dans la pièce en même temps qu'un arôme de tartines grillées et de cacao. Chéri s'assit près des deux tasses fumantes, reçut des mains de Léa le pain grassement beurré. Il cherchait quelque chose à dire et Léa ne s'en doutait pas, car elle l'avait connu taciturne à l'ordinaire, et recueilli devant la nourriture. Elle mangea de bon appétit, avec la hâte et la gaieté préoccupée d'une femme qui déjeune, ses malles bouclées, avant le train.
"Ta seconde tartine, Chéri….
—Non, merci, Nounoune.
—Plus faim?
—Plus faim."
Elle le menaça du doigt en riant :
"Toi, tu vas te faire coller deux pastilles de rhubarbe, ça te pend au nez!"
Il fronça le nez, choqué :
"Écoute, Nounoune, tu as la rage de t'occuper de …
—Ta ta ta! Ça me regarde. Tire la langue? Tu ne veux pas tirer la langue? Alors essuie tes moustaches de chocolat et parlons peu, mais parlons bien. Les sujets ennuyeux, il faut les traiter vite."
Elle prit une main de Chéri par-dessus la table et l'enferma dans les siennes.
"Tu es revenu. C'était notre destin. Te fies-tu à moi? Je te prends à ma charge."
Elle s'interrompit malgré elle, et ferma les yeux, comme pliant sous sa victoire; Chéri vit le sang fougueux illuminer le visage de sa maîtresse.
"Ah! reprit-elle plus bas, quand je pense à tout ce que je ne t'ai pas donné, à tout ce que je ne t'ai pas dit…. Quand je pense que je t'ai cru un petit passant comme les autres, un peu plus précieux que les autres…. Que j'étais bête, de ne pas comprendre que tu étais mon amour, l'amour, l'amour qu'on n'a qu'une fois…."
Elle rouvrit ses yeux qui parurent plus bleus, d'un bleu retrempé à l'ombre des paupières, et respira par saccades.
"Oh! supplia Chéri en lui-même, qu'elle ne me pose pas une question, qu'elle ne me demande pas une réponse maintenant, je suis incapable d'une seule parole…."
Elle lui secoua la main.
"Allons, allons, soyons sérieux. Donc, je disais : on part, on est partis. Qu'est-ce que tu fais, pour LÀ-BAS? Fais régler la question d'argent par Charlotte, c'est le plus sage, et largement, je t'en prie. Tu préviens LÀ-BAS, comment? par lettre, j'imagine. Pas commode, mais on s'en tire quand on fait peu de phrases. Nous verrons ça ensemble. Il y a aussi la question de tes bagages,—je n'ai plus rien à toi, ici…. Ces petites choses-là c'est plus agaçant qu'une grande décision, mais n'y songe pas trop…. Veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites peaux, au bord de l'ongle de ton orteil? C'est avec ces manies-là qu'on attrape un ongle incarné!"
Il laissa retomber son pied machinalement. Son propre mutisme l'écrasait et il était obligé de déployer une attention harassante pour écouter Léa. Il scrutait le visage animé, joyeux, impérieux de son amie, et se demandait vaguement : "Pourquoi a-t-elle l'air si contente?"
Son hébétement devint si évident que Léa, qui maintenant monologuait sur l'opportunité de racheter le yacht du vieux Berthellemy, s'arrêta court :
"Croyez-vous qu'il me donnerait seulement un avis? Ah! tu as bien toujours douze ans, toi!"
Chéri, délié de sa stupeur, passa la main sur son front et enveloppa Léa d'un regard mélancolique.
"Avec toi, Nounoune, il y a des chances pour que j'aie douze ans pendant un demi-siècle."
Elle cligna des yeux à plusieurs reprises comme s'il lui eût soufflé sur les paupières, et laissa le silence tomber entre eux.
"Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-elle enfin.
—Rien que ce que je dis, Nounoune. Rien que la vérité. Peux-tu la nier, toi qui es un honnête homme?"
Elle prit le parti de rire, avec une désinvolture qui cachait déjà une grande crainte.