Les Liaisons dangereusesPart 48 of 48
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LETTRE CLXXIII
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
O! mon amie! de quel voile effrayant vous enveloppez le sort de ma fille! et vous paraissez craindre que je ne tente de le soulever! Que me cache-t-il donc qui puisse affliger davantage le cœur d’une mère que les affreux soupçons auxquels vous me livrez? Plus je connais votre amitié, votre indulgence, et plus mes tourments redoublent: vingt fois, depuis hier, j’ai voulu sortir de ces cruelles incertitudes et vous demander de m’instruire sans ménagement et sans détour; et chaque fois j’ai frémi de crainte en songeant à la prière que vous me faites de ne pas vous interroger. Enfin, je m’arrête à un parti qui me laisse encore quelque espoir; et j’attends de votre amitié que vous ne vous refuserez pas à ce que je désire: c’est de me répondre si j’ai à peu près compris ce que vous pouviez avoir à me dire; de ne pas craindre de m’apprendre tout ce que l’indulgence maternelle peut couvrir et qui n’est pas impossible à réparer. Si mes malheurs excèdent cette mesure, alors je consens à vous laisser, en effet, ne vous expliquer que par votre silence: voici donc ce que j’ai su déjà et jusqu’où mes craintes peuvent s’étendre.
Ma fille a montré quelque goût pour le chevalier Danceny, et j’ai été informée qu’elle a été jusqu’à recevoir des lettres de lui et même jusqu’à lui répondre; mais je croyais être parvenue à empêcher que cette erreur d’une enfant n’eût aucune suite dangereuse: aujourd’hui que je crains tout, je conçois qu’il serait possible que ma surveillance eût été trompée, et je redoute que ma fille, séduite, n’ait mis le comble à ses égarements.
Je me rappelle encore plusieurs circonstances qui peuvent fortifier cette crainte. Je vous ai mandé que ma fille s’était trouvée mal à la nouvelle du malheur arrivé à M. de Valmont; peut-être cette sensibilité avait-elle seulement pour objet l’idée des risques que M. Danceny avait courus dans ce combat. Quand depuis elle a tant pleuré en apprenant tout ce qu’on disait de Mme de Merteuil, peut-être ce que j’ai cru la douleur de l’amitié, n’était que l’effet de la jalousie ou du regret de trouver son amant infidèle. Sa dernière démarche peut encore, ce me semble, s’expliquer par le même motif. Souvent on se croit appelée à Dieu, par cela seul qu’on se sent révoltée contre les hommes. Enfin, en supposant que ces faits soient vrais et que vous en soyez instruite, vous aurez pu, sans doute, les trouver suffisants pour autoriser le conseil rigoureux que vous me donnez.
Cependant, s’il était ainsi, en blâmant ma fille, je croirais pourtant lui devoir encore de tenter tous les moyens de lui sauver les tourments et les dangers d’une vocation illusoire et passagère. Si M. Danceny n’a pas perdu tout sentiment d’honnêteté, il ne se refusera pas à réparer un tort dont lui seul est l’auteur, et je peux croire enfin que le mariage de ma fille est assez avantageux pour qu’il puisse en être flatté ainsi que sa famille.
Voilà, ma chère et digne amie, le seul espoir qui me reste; hâtez-vous de le confirmer, si cela vous est possible. Vous jugez combien je désire que vous me répondiez et quel coup affreux me porterait votre silence.
J’allais fermer ma lettre quand un homme de ma connaissance est venu me voir et m’a raconté la cruelle scène que Mme de Merteuil a essuyée avant-hier. Comme je n’ai vu personne tous ces derniers jours, je n’avais rien su de cette aventure; en voilà le récit, tel que je le tiens d’un témoin oculaire.
Mme de Merteuil, en arrivant de la campagne, avant-hier jeudi, s’est fait descendre à la Comédie-Italienne, où elle avait sa loge; elle y était seule, et, ce qui dut lui paraître extraordinaire, aucun homme ne s’y présenta pendant tout le spectacle. A la sortie elle entra, suivant son usage, au petit salon qui était déjà rempli de monde; sur-le-champ il s’éleva une rumeur, mais dont apparemment elle ne se crut pas l’objet. Elle aperçut une place vide sur l’une des banquettes et elle alla s’y asseoir; mais aussitôt, toutes les femmes qui y étaient déjà se levèrent, comme de concert, et l’y laissèrent absolument seule. Ce mouvement marqué d’indignation générale fut applaudi de tous les hommes et fit redoubler les murmures qui, dit-on, allèrent jusqu’aux huées.
Pour que rien ne manquât à son humiliation, son malheur voulut que M. de Prévan, qui ne s’était montré nulle part depuis son aventure, entrât dans le même moment dans le petit salon. Dès qu’on l’aperçut, tout le monde, hommes et femmes, l’entoura et l’applaudit; et il se trouva, pour ainsi dire, porté devant Mme de Merteuil par le public qui faisait cercle autour d’eux. On assure que celle-ci a conservé l’air de ne rien voir et de ne rien entendre et qu’elle n’a pas changé de figure; mais je crois ce fait exagéré. Quoi qu’il en soit, cette situation vraiment ignominieuse pour elle, a duré jusqu’au moment où on a annoncé sa voiture, et à son départ les huées scandaleuses ont encore redoublé. Il est affreux de se trouver parente de cette femme. M. de Prévan a été le même soir, fort accueilli de tous ceux des officiers de son corps qui se trouvaient là, et on ne doute pas qu’on ne lui rende bientôt son emploi et son rang.
La même personne qui m’a fait ce détail m’a dit que Mme de Merteuil avait pris la nuit suivante une très forte fièvre, qu’on avait cru d’abord être l’effet de la situation violente où elle s’était trouvée; mais qu’on sait, depuis hier au soir, que la petite vérole s’est déclarée confluente et d’un très mauvais caractère. En vérité, ce serait, je crois, un bonheur pour elle d’en mourir. On dit encore que toute cette aventure lui fera peut-être beaucoup de tort pour son procès, qui est près d’être jugé et dans lequel on prétend qu’elle avait besoin de beaucoup de faveur.
Adieu, ma chère et digne amie. Je vois bien dans tout cela les méchants punis; mais je n’y trouve nulle consolation pour leurs malheureuses victimes.
Paris, ce 18 décembre 17**.
LETTRE CLXXIV
Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.
Vous avez raison, madame, et sûrement je ne vous refuserai rien de ce qui dépendra de moi et à quoi vous paraîtrez attacher quelque prix. Le paquet que j’ai l’honneur de vous adresser contient toutes les lettres de Mlle de Volanges. Si vous les lisez, vous ne verrez peut-être pas sans étonnement qu’on puisse réunir tant d’ingénuité et tant de perfidie. C’est, au moins, ce qui m’a frappé le plus dans la dernière lecture que je viens d’en faire.
Mais surtout peut-on se défendre de la plus vive indignation contre Mme de Merteuil, quand on se rappelle avec quel affreux plaisir elle a mis tous ses soins à abuser de tant d’innocence et de candeur?
Non, je n’ai plus d’amour. Je ne conserve rien d’un sentiment si indignement trahi, et ce n’est pas lui qui me fait chercher à justifier Mlle de Volanges. Mais, cependant, ce cœur si simple, ce caractère si doux et si facile, ne seraient-ils pas portés au bien plus aisément encore qu’ils ne se sont laissés entraîner vers le mal? Quelle jeune personne, sortant de même du couvent, sans expérience et presque sans idées, et ne portant dans le monde, comme il arrive presque toujours alors, qu’une égale ignorance du bien et du mal; quelle jeune personne, dis-je, aurait pu résister davantage à de si coupables artifices? Ah! pour être indulgent , il suffit de réfléchir à combien de circonstances indépendantes de nous tient l’alternative effrayante de la délicatesse, ou de la dépravation de nos sentiments. Vous me rendiez donc justice, madame, en pensant que les torts de Mlle de Volanges, que j’ai sentis bien vivement, ne m’inspirent pourtant aucune idée de vengeance. C’est bien assez d’être obligé de renoncer à l’aimer! il m’en coûterait trop de la haïr.
Je n’ai eu besoin d’aucune réflexion pour désirer que tout ce qui la concerne, et qui pourrait lui nuire, restât à jamais ignoré de tout le monde. Si j’ai paru différer quelque temps de remplir vos désirs à cet égard, je crois pouvoir ne pas vous en cacher le motif; j’ai voulu auparavant être sûr que je ne serais point inquiété sur les suites de ma malheureuse affaire. Dans un temps où je demandais votre indulgence, où j’osais même croire y avoir quelques droits, j’aurais craint d’avoir l’air de l’acheter en quelque sorte, par cette condescendance de ma part; et, sûr de la pureté de mes motifs, j’ai eu je l’avoue, l’orgueil de vouloir que vous ne puissiez en douter. J’espère que vous pardonnerez cette délicatesse, peut-être trop susceptible à la vénération que vous m’inspirez, au cas que je fais de votre estime.
Le même sentiment me fait vous demander, pour dernière grâce, de vouloir bien me faire savoir si vous jugez que j’ai rempli tous les devoirs qu’ont pu m’imposer les malheureuses circonstances dans lesquelles je me suis trouvé. Une fois tranquille sur ce point, mon parti est pris: je pars pour Malte; j’irai y faire avec plaisir et y garder religieusement des vœux qui me sépareront d’un monde dont, jeune encore, j’ai déjà eu tant à me plaindre; j’irai enfin chercher à perdre, sous un ciel étranger, l’idée de tant d’horreurs accumulées, et dont le souvenir ne pourrait qu’attrister et flétrir mon âme.
Je suis, avec respect, madame, votre très humble, etc.
Paris, ce 26 décembre 17**.
LETTRE CLXXV
Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.
Le sort de Mme de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l’indignation qu’elle mérite et la pitié qu’elle inspire. J’avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue il est vrai, mais affreusement défigurée, et elle y a particulièrement perdu un œil. Vous jugez bien que je ne l’ai pas revue, mais on m’a dit qu’elle était vraiment hideuse.
Le marquis de..., qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée et qu’à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l’expression était juste.
Un autre événement vient d’ajouter encore à ses disgrâces et à ses torts. Son procès a été jugé avant-hier, et elle l’a perdu tout d’une voix. Dépens, dommages et intérêts, restitution des fruits, tout a été adjugé aux mineurs, en sorte que le peu de fortune qui n’était pas compromis dans ce procès est absorbé, et au delà par les frais.
Aussitôt qu’elle a appris cette nouvelle, quoique malade encore, elle a fait ses arrangements et est partie seule dans la nuit et en poste. Ses gens disent aujourd’hui qu’aucun d’eux n’a voulu la suivre. On croit qu’elle a pris la route de la Hollande.
Ce départ fait plus crier encore que tout le reste, en ce qu’elle a emporté ses diamants, objet très considérable et qui devait rentrer dans la succession de son mari; son argenterie, ses bijoux, enfin, tout ce qu’elle a pu, et qu’elle laisse après elle pour près de 50,000 livres de dettes. C’est une véritable banqueroute.
La famille doit s’assembler demain pour voir à prendre des arrangements avec les créanciers. Quoique parente bien éloignée, j’ai offert d’y concourir; mais je ne me trouverai pas à cette assemblée, devant assister à une cérémonie plus triste encore. Ma fille prend demain l’habit de postulante. J’espère que vous n’oublierez pas, ma chère bonne amie, que dans ce grand sacrifice que je fais, je n’ai d’autre motif, pour m’y croire obligée, que le silence que vous avez gardé vis-à-vis de moi.
M. Danceny a quitté Paris il y a près de quinze jours. On dit qu’il va passer à Malte et qu’il a le projet de s’y fixer. Il serait peut-être encore temps de le retenir?... Mon amie!... ma fille est donc bien coupable! Vous pardonnerez peut-être à une mère de ne céder que difficilement à cette affreuse certitude.
Quelle fatalité s’est donc répandue autour de moi depuis quelque temps et m’a frappée dans les objets les plus chers! Ma fille et mon amie!
Qui pourrait ne pas frémir en songeant aux malheurs que peut causer une seule liaison dangereuse! et quelles peines ne s’éviterait-on point en y réfléchissant davantage! Quelle femme ne fuirait pas au premier propos d’un séducteur? Quelle mère pourrait sans trembler, voir une autre personne qu’elle parler à sa fille? Mais ces réflexions tardives n’arrivent jamais qu’après l’événement; et l’une des plus importantes vérités, comme aussi peut-être des plus généralement reconnues, reste étouffée et sans usage dans le tourbillon de nos mœurs inconséquentes.
Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler.
Paris, ce 14 janvier 17**.
Bibliothèque des Curieux
4, rue de Furstenberg—PARIS
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Le Catalogue illustré est envoyé franco sur demande.
Corrections.
Page XXVI: «Berer» remplacé par «Bever» (par Ad. Van Bever).
Page 25: «La Fontains» remplacé par «La Fontaine» (et deux contes de La Fontaine).
Page 29, Lettre XII: «3» remplacé par «13» (De..., ce 13 août 17**.)
Page 50: «sûre» remplacé par «sûr» (quand je suis sûr du contraire).
Page 52: «honner» remplacé par «honneur» (J’ai l’honneur d’être, etc.).
Page 76: inséré «plus» (un des plus violents accès d’humeur).
Page 83: «sommettrez» remplacé par «soumettrez» (vous vous soumettrez volontiers).
Page 93: «connaîte» remplacé par «connaître» (me fait connaître plus que jamais).
Page 121: «chose» remplacé par «choses» (peser attentivement toutes choses).
Page 123: «j’honneur» remplacé par «j’ai l’honneur» (avec lequel j’ai l’honneur d’être).
Page 123 (Note 27): inséré «à» (Il avait déjà fait sa confidence à M. de Valmont).
Page 186: «passsa» remplacé par «passa» (une visite qui se passa en propos d’usage).
Page 189: «amité» remplacé par «amitié» (la sollicitude de l’amitié).
Page 193: «reconnaissrnce» remplacé par «reconnaissance» (vous parler de leur reconnaissance).
Page 203: «occcupé» remplacé par «occupé» (je me suis occupé à y donner lieu).
Page 229: inséré «on» (Que peut-on espérer).
Page 232: «répare» remplacé par «réparer» (autre chose à faire que de les réparer).
Page 250: «commme» remplacé par «comme» (loin d’être comme vous le dites).
Page 265: «seulee» remplacé par «seules» (les seules traces existantes).
Page 272: «regard» remplacé par «regards» (et mes regards qui le suivront).
Page 287: «cs» remplacé par «ce» (depuis quand ce sentiment nuit-il).
Page 299: «revenir» remplacé par «devenir» (qu’elle pouvait devenir un piège dangereux).
Page 299: «voue» remplacé par «vous» (que vous ne pourriez pas faire).
Page 320: «ncessamment» remplacé par «incessamment» (je serai à Paris incessamment).
Page 325: «y» remplacé par «n’y» (qu’il n’y a eu entre nous deux).
Page 326: «mon mon» remplacé par «mon» (O! mon amie!)
Page 341: «ausssi» remplacé par «aussi» (c’est aussi une bien bonne fille).
Page 345: «éloigné» remplacé par «éloignée» (Je vous félicite d’être éloignée).
Page 356: «correspondancs» remplacé par «correspondance» (une correspondance régulière).
Page 368: «indugent» remplacé par «indulgent» (Ah! pour être indulgent).