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Les Liaisons dangereusesPart 47 of 48

Choderlos de Laclos

French original · English translation

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LETTRE CLXIX

Le Chevalier DANCENY à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

Peut-être trouverez-vous la démarche que je fais aujourd’hui bien étrange, mais je vous en supplie, écoutez-moi avant de me juger, et ne voyez ni audace ni témérité où il n’y a que respect et confiance. Je ne me dissimule pas les torts que j’ai vis-à-vis de vous, et je ne me les pardonnerais de ma vie si je pouvais penser un moment qu’il m’eût été possible d’éviter de les avoir. Soyez même bien persuadée, madame, que pour me trouver exempt de reproches, je ne le suis pas de regrets, et je peux ajouter encore avec sincérité que ceux que je vous cause entrent pour beaucoup dans ceux que je ressens. Pour croire à ces sentiments dont j’ose vous assurer, il doit vous suffire de vous rendre justice et de savoir que, sans avoir l’honneur d’être connu de vous, j’ai pourtant celui de vous connaître.

Cependant, quand je gémis de la fatalité qui a causé à la fois vos chagrins et mes malheurs, on veut me faire craindre que, tout entière à votre vengeance, vous ne cherchiez les moyens de la satisfaire jusque dans la sévérité des lois.

Permettez-moi d’abord de vous observer à ce sujet qu’ici votre douleur vous abuse, puisque mon intérêt sur ce point est essentiellement lié à celui de M. de Valmont et qu’il se trouverait enveloppé lui-même dans la condamnation que vous auriez provoquée contre moi. Je croirais donc, madame, pouvoir au contraire compter plutôt de votre part sur des secours que sur des obstacles, dans les soins que je pourrais être obligé de prendre pour que ce malheureux événement restât enseveli dans le silence.

Mais cette ressource de complicité, qui convient également au coupable et à l’innocent, ne peut suffire à ma délicatesse: en désirant de vous écarter comme partie, je vous réclame comme mon juge. L’estime des personnes qu’on respecte est trop précieuse pour que je me laisse ravir la vôtre sans la défendre, et je crois en avoir les moyens.

En effet, si vous convenez que la vengeance est permise, disons mieux, qu’on se la doit, quand on a été trahi dans son amour, dans son amitié et surtout dans sa confiance; si vous en convenez, mes torts vont disparaître à vos yeux. N’en croyez pas mes discours, mais lisez si vous en avez le courage, la correspondance que je dépose entre vos mains. La quantité de lettres qui s’y trouvent en original paraît rendre authentiques celles dont il n’existe que des copies. Au reste, j’ai reçu ces papiers, tels que j’ai l’honneur de vous les adresser, de M. de Valmont lui-même. Je n’y ai rien ajouté et je n’en ai distrait que deux lettres que je me suis permis de publier.

L’une était nécessaire à la vengeance commune de M. de Valmont et de moi, à laquelle nous avions droit tous deux, et dont il m’avait expressément chargé. J’ai cru de plus, que c’était rendre service à la société que de démasquer une femme aussi réellement dangereuse que l’est Mme de Merteuil, et qui, comme vous pouvez le voir, est la seule, la véritable cause de tout ce qui s’est passé entre M. de Valmont et moi.

Un sentiment de justice m’a porté aussi à publier la seconde pour la justification de M. de Prévan, que je connais à peine, mais qui n’avait aucunement mérité le traitement rigoureux qu’il vient d’éprouver, ni la sévérité des jugements du public, plus redoutable encore, et sous laquelle il gémit depuis ce temps, sans avoir rien pour s’en défendre.

Vous ne trouverez donc que la copie de ces deux lettres, dont je me dois de garder les originaux. Pour tout le reste, je ne crois pas pouvoir remettre en de plus sûres mains un dépôt qu’il m’importe peut-être qui ne soit pas détruit, mais dont je rougirais d’abuser. Je crois, madame, en vous confiant ces papiers, servir aussi bien les personnes qu’ils intéressent, qu’en les leur remettant à elles-mêmes, et je leur sauve l’embarras de les recevoir de moi, et de me savoir instruit d’aventures, que sans doute elles désirent que tout le monde ignore.

Je crois devoir vous prévenir à ce sujet que cette correspondance ci-jointe n’est qu’une partie d’une collection bien plus volumineuse, dont M. de Valmont l’a tirée en ma présence et que vous devez retrouver à la levée des scellés, sous le titre, que j’ai vu, de Compte ouvert entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont. Vous prendrez, sur cet objet, le parti que vous suggérera votre prudence.

Je suis avec respect, madame, etc.

P.-S.—Quelques avis que j’ai reçus et les conseils de mes amis m’ont décidé à m’absenter de Paris pour quelque temps; mais le lieu de ma retraite, tenu secret pour tout le monde, ne le sera pas pour vous. Si vous m’honorez d’une réponse, je vous prie de l’adresser à la commanderie de..., par P..., et sous le couvert de M. le commandeur de... C’est de chez lui que j’ai l’honneur de vous écrire.

Paris, ce 12 décembre 17**.


LETTRE CLXX

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je marche, ma chère amie, de surprise en surprise et de chagrin en chagrin. Il faut être mère pour avoir l’idée de ce que j’ai souffert hier toute la matinée; et si mes plus cruelles inquiétudes ont été calmées depuis, il me reste encore une vive affliction et dont je ne prévois pas la fin.

Hier, vers dix heures du matin, étonnée de ne pas avoir encore vu ma fille, j’envoyai ma femme de chambre pour savoir ce qui pouvait occasionner ce retard. Elle revint le moment d’après fort effrayée et m’effraya bien davantage en m’annonçant que ma fille n’était pas dans son appartement et que depuis le matin sa femme de chambre ne l’y avait pas trouvée. Jugez de ma situation! Je fis venir tous mes gens et surtout mon portier: tous me jurèrent ne rien savoir et ne pouvoir rien m’apprendre sur cet événement. Je passai aussitôt dans la chambre de ma fille. Le désordre qui y régnait m’apprit bien qu’apparemment elle n’était sortie que le matin: mais je n’y trouvai d’ailleurs aucun éclaircissement. Je visitai ses armoires, son secrétaire; je trouvai tout à sa place et toutes ses hardes à la réserve de la robe avec laquelle elle était sortie. Elle n’avait seulement pas pris le peu d’argent qu’elle avait chez elle.

Comme elle n’avait appris qu’hier tout ce qu’on dit de Mme de Merteuil, qu’elle lui est fort attachée, et au point même qu’elle n’avait fait que pleurer toute la soirée; comme je me rappelais aussi qu’elle ne savait pas que Mme de Merteuil était à la campagne, ma première idée fut qu’elle avait voulu voir son amie et qu’elle avait fait l’étourderie d’y aller seule. Mais le temps qui s’écoulait sans qu’elle revînt me rendit toutes mes inquiétudes. Chaque moment augmentait ma peine, et tout en brûlant de m’instruire, je n’osais pourtant prendre aucune information dans la crainte de donner de l’éclat à une démarche que peut-être je voudrais après pouvoir cacher à tout le monde. Non, de ma vie je n’ai tant souffert!

Enfin, ce ne fut qu’à deux heures passées que je reçus à la fois une lettre de ma fille et une de la supérieure du couvent de... La lettre de ma fille disait seulement qu’elle avait craint que je ne m’opposasse à la vocation qu’elle avait de se faire religieuse et qu’elle n’avait osé m’en parler: le reste n’était que des excuses sur ce qu’elle avait pris sans ma permission, ce parti, que je ne désapprouverais sûrement pas, ajoutait-elle, si je connaissais ses motifs, que pourtant elle me priait de ne pas lui demander.

La supérieure me mandait qu’ayant vu arriver une jeune personne seule, elle avait d’abord refusé de la recevoir; mais que l’ayant interrogée et ayant appris qui elle était, elle avait cru me rendre service en commençant par donner asile à ma fille, pour ne pas l’exposer à de nouvelles courses, auxquelles elle paraissait déterminée. La supérieure, en m’offrant comme de raison de me remettre ma fille, m’invite, suivant son état, à ne pas m’opposer à une vocation qu’elle appelle si décidée; elle me disait encore n’avoir pas pu m’informer plus tôt de cet événement, par la peine qu’elle avait eue à me faire écrire par ma fille, dont le projet était que tout le monde ignorât où elle s’était retirée. C’est une cruelle chose que la déraison des enfants!

J’ai été sur-le-champ à ce couvent; et après avoir vu la supérieure, je lui ai demandé de voir ma fille: celle-ci n’est venue qu’avec peine et bien tremblante. Je lui ai parlé devant les religieuses et je lui ai parlé seule; tout ce que j’en ai pu tirer au milieu de beaucoup de larmes est qu’elle ne pouvait être heureuse qu’au couvent; j’ai pris le parti de lui permettre d’y rester, mais sans être encore au rang des postulantes, comme elle le demandait. Je crains que la mort de Mme de Tourvel et celle de M. de Valmont n’aient trop affecté cette jeune tête. Quelque respect que j’aie pour la vocation religieuse, je ne verrais pas sans peine et même sans crainte ma fille embrasser cet état. Il me semble que nous avons déjà assez de devoirs à remplir, sans nous en créer de nouveaux; et encore que ce n’est guère à cet âge que nous savons ce qui nous convient.

Ce qui redouble mon embarras, c’est le retour très prochain de M. de Gercourt; faudra-t-il rompre ce mariage si avantageux? Comment donc faire le bonheur de ses enfants, s’il ne suffit pas d’en avoir le désir et d’y donner tous ses soins? Vous m’obligerez beaucoup de me dire ce que vous feriez à ma place; je ne peux m’arrêter à aucun parti: je ne trouve rien de si effrayant que d’avoir à décider du sort des autres, et je crains également de mettre dans cette occasion-ci la sévérité d’un juge ou la faiblesse d’une mère.

Je me reproche sans cesse d’augmenter vos chagrins en vous parlant des miens; mais je connais votre cœur: la consolation que vous pourriez donner aux autres deviendrait pour vous la plus grande que vous puissiez recevoir.

Adieu, ma chère et digne amie; j’attends vos deux réponses avec bien de l’impatience.

Paris, ce 13 décembre 17**.


LETTRE CLXXI

Madame de ROSEMONDE au Chevalier DANCENY.

Après ce que vous m’avez fait connaître, monsieur, il ne reste qu’à pleurer et qu’à se taire. On regrette de vivre encore quand on apprend de pareilles horreurs; on rougit d’être femme quand on en voit une capable de semblables excès.

Je me prêterai volontiers, monsieur, pour ce qui me concerne, de laisser dans le silence et l’oubli tout ce qui pourrait avoir trait et donner suite à ces tristes événements. Je souhaite même qu’ils ne vous causent jamais d’autres chagrins que ceux inséparables du malheureux avantage que vous avez remporté sur mon neveu. Malgré ses torts, que je suis forcée de reconnaître, je sens que je ne me consolerai jamais de sa perte: mais mon éternelle affliction sera la seule vengeance que je me permettrai de tirer de vous; c’est à votre cœur à en apprécier l’étendue.

Si vous permettez à mon âge une réflexion qu’on ne fait guère au vôtre, c’est que si on était éclairé sur son véritable bonheur, on ne le chercherait jamais hors des bornes prescrites par les lois et la religion.

Vous pouvez être sûr que je garderai fidèlement et volontiers le dépôt que vous m’avez confié; mais je vous demande de m’autoriser à ne le remettre à personne, pas même à vous, monsieur, à moins qu’il ne devienne nécessaire à votre justification. J’ose croire que vous ne vous refuserez pas à cette prière et que vous n’êtes plus à sentir qu’on gémit souvent de s’être livré même à la plus juste vengeance.

Je ne m’arrête pas dans mes demandes, persuadée que je suis de votre générosité et de votre délicatesse; il serait bien digne de toutes deux, de remettre aussi entre mes mains les lettres de Mlle de Volanges, qu’apparemment vous avez conservées et qui sans doute ne vous intéressent plus. Je sais que cette jeune personne a de grands torts avec vous: mais je ne pense pas que vous songiez à l’en punir; et ne fût-ce que par respect pour vous-même, vous n’avilirez pas l’objet que vous avez tant aimé. Je n’ai donc pas besoin d’ajouter que les égards que la fille ne mérite pas sont au moins bien dus à la mère, à cette femme respectable, vis-à-vis de qui vous n’êtes pas sans avoir beaucoup à réparer: car, enfin, quelque illusion qu’on cherche à se faire par une prétendue délicatesse de sentiments, celui qui le premier tente de séduire un cœur encore honnête et simple se rend par là même le premier fauteur de sa corruption et doit être à jamais comptable des excès et des égarements qui la suivent.

Ne vous étonnez pas, monsieur, de tant de sévérité de ma part; elle est la plus grande preuve que je puisse vous donner de ma parfaite estime. Vous y acquerrez de nouveaux droits encore en vous prêtant, comme je le désire, à la sûreté d’un secret dont la publicité vous ferait tort à vous-même et porterait la mort dans un cœur maternel que déjà vous avez blessé. Enfin, monsieur, je désire de rendre ce service à mon amie; et si je pouvais craindre que vous me refusassiez cette consolation, je vous demanderais de songer auparavant que c’est la seule que vous m’ayez laissée.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Du château de..., ce 15 décembre 17**.


LETTRE CLXXII

Madame de ROSEMONDE à Madame de VOLANGES.

Si j’avais été obligée, ma chère amie, de faire venir et d’attendre de Paris les éclaircissements que vous me demandez concernant Mme de Merteuil, il ne me serait pas possible de vous les donner encore; et, sans doute, je n’en aurais reçu que de vagues et d’incertains: mais il m’en est venu que je n’attendais pas, que je n’avais pas lieu d’attendre; et ceux-là n’ont que trop de certitude. O! mon amie, combien cette femme vous a trompée!

Je répugne à entrer dans aucun détail sur cet amas d’horreurs; mais quelque chose qu’on en débite, assurez-vous qu’on est encore au-dessous de la vérité. J’espère, ma chère amie, que vous me connaissez assez pour me croire sur ma parole, et que vous n’exigerez de moi aucune preuve. Qu’il vous suffise de savoir qu’il en existe une foule que j’ai dans ce moment même entre les mains.

Ce n’est pas sans une peine extrême que je vous fais la même prière de ne pas m’obliger à motiver le conseil que vous me demandez relativement à Mlle de Volanges. Je vous invite à ne pas vous opposer à la vocation qu’elle montre. Sûrement nulle raison ne peut autoriser à forcer de prendre cet état quand le sujet n’y est pas appelé; mais quelquefois c’est un grand bonheur qu’il le soit; et vous voyez que votre fille elle-même vous dit que vous ne la désapprouveriez pas si vous connaissiez ses motifs. Celui qui nous inspire nos sentiments sait mieux que notre vaine sagesse ce qui convient à chacun et, souvent ce qui paraît un acte de sa sévérité en est au contraire un de sa clémence.

Enfin, mon avis, que je sens bien qui vous affligera, et que par là même vous devez croire que je ne vous donne pas sans y avoir beaucoup réfléchi, est que vous laissiez Mlle de Volanges au couvent, puisque ce parti est de son choix; que vous encouragiez, plutôt que de contrarier, le projet qu’elle paraît avoir formé et que, dans l’attente de son exécution, vous n’hésitiez pas à rompre le mariage que vous aviez arrêté.

Après avoir rempli ces pénibles devoirs de l’amitié, et dans l’impuissance où je suis d’y joindre aucune consolation, la grâce qui me reste à vous demander, ma chère amie, est de ne plus m’interroger sur rien qui ait rapport à ces tristes événements: laissons-les dans l’oubli qui leur convient; et sans chercher d’inutiles et d’affligeantes lumières, soumettons-nous aux décrets de la Providence, et croyons à la sagesse de ses vues, lors même qu’elle ne nous permet pas de les comprendre. Adieu, ma chère amie.

Du château de..., ce 15 décembre 17**.