Les Liaisons dangereuses Ch. 1/17 · 0%

Les Liaisons dangereusesPart 46 of 48

Choderlos de Laclos

French original · English translation

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LETTRE CLXV

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Je vous sais déjà instruite, ma chère et digne amie, de la perte que vous venez de faire; je connaissais votre tendresse pour M. de Valmont, et je partage bien sincèrement l’affliction que vous devez ressentir. Je suis vraiment peinée d’avoir à ajouter de nouveaux regrets à ceux que vous éprouvez déjà: mais, hélas! il ne vous reste non plus que des larmes à donner à notre malheureuse amie. Nous l’avons perdue, hier, à onze heures du soir. Par une fatalité attachée à son sort et qui semblait se jouer de toute prudence humaine, ce court intervalle qu’elle a survécu à M. de Valmont lui a suffi pour en apprendre la mort, et, comme elle a dit elle-même, pour n’avoir pu succomber sous le poids de ses malheurs qu’après que la mesure en a été comblée.

En effet, vous avez su que depuis plus de deux jours elle était sans connaissance et, encore hier matin, quand son médecin arriva et que nous nous approchâmes de son lit, elle ne nous reconnut ni l’un ni l’autre, et nous ne pûmes obtenir ni une parole, ni le moindre signe. Eh bien! à peine étions-nous revenus à la cheminée et pendant que le médecin m’apprenait le triste événement de la mort de M. de Valmont, cette femme infortunée a retrouvé toute sa tête, soit que la nature seule ait produit cette révolution, soit qu’elle ait été causée par ces mots répétés de M. de Valmont et de mort, qui ont pu rappeler à la malade les seules idées dont elle s’occupait depuis longtemps.

Quoi qu’il en soit, elle ouvrit précipitamment les rideaux de son lit en s’écriant: «Quoi! que dites-vous? M. de Valmont est mort!» J’espérais lui faire croire qu’elle s’était trompée, et je l’assurai d’abord qu’elle avait mal entendu: mais loin de se laisser persuader ainsi, elle exigea du médecin qu’il recommençât ce cruel récit, et sur ce que je voulus essayer encore de la dissuader, elle m’appela et me dit à voix basse: «Pourquoi vouloir me tromper? n’était-il pas déjà mort pour moi!» Il a donc fallu céder.

Notre malheureuse amie a écouté d’abord d’un air assez tranquille, mais bientôt après elle a interrompu le récit en disant: «Assez, j’en ai assez.» Elle a demandé sur-le-champ qu’on fermât ses rideaux, et lorsque le médecin a voulu s’occuper ensuite des soins de son état, elle n’a jamais voulu souffrir qu’il approchât d’elle.

Dès qu’il a été sorti, elle a pareillement renvoyé sa garde et sa femme de chambre, et, quand nous avons été seules, elle m’a priée de l’aider à se mettre à genoux sur son lit et de l’y soutenir. Là elle est restée quelque temps en silence et sans autre expression que celle de ses larmes, qui coulaient abondamment. Enfin, joignant ses mains et les levant vers le ciel; «Dieu tout-puissant, a-t-elle dit d’une voix faible, mais fervente, je me soumets à ta justice; mais pardonne à Valmont. Que mes malheurs, que je reconnais avoir mérités, ne lui soient pas un sujet de reproche, et je bénirai ta miséricorde!» Je me suis permis, ma chère et digne amie, d’entrer dans ces détails sur un sujet que je sens bien devoir renouveler et aggraver vos douleurs, parce que je ne doute pas que cette prière de Mme de Tourvel ne porte cependant une grande consolation dans votre âme.

Après que notre amie eut proféré ce peu de mots, elle se laissa retomber dans mes bras, et elle était à peine replacée dans son lit qu’il lui prit une faiblesse qui fut longue, mais qui céda pourtant aux secours ordinaires. Aussitôt qu’elle eut repris connaissance, elle me demanda d’envoyer chercher le Père Anselme, et elle ajouta: «C’est à présent le seul médecin dont j’aie besoin; je sens que mes maux vont bientôt finir.» Elle se plaignait beaucoup d’oppression et elle parlait difficilement.

Peu de temps après, elle me fit remettre par sa femme de chambre une cassette, que je vous envoie, qu’elle me dit contenir des papiers à elle, et qu’elle me chargea de vous faire passer aussitôt après sa mort. Ensuite elle me parla de vous et de votre amitié pour elle, autant que sa situation le lui permettait, et avec beaucoup d’attendrissement.

Le Père Anselme arriva vers les quatre heures et resta près d’une heure seul avec elle. Quand nous rentrâmes, la figure de la malade était calme et sereine; mais il était facile de voir que le Père Anselme avait beaucoup pleuré. Il resta pour assister aux dernières cérémonies de l’Église. Ce spectacle, toujours si imposant et si douloureux, le devenait encore plus par le contraste que formait la tranquille résignation de la malade, avec la douleur profonde de son vénérable confesseur, qui fondait en larmes à côté d’elle. L’attendrissement devint général, et celle que tout le monde pleurait fut la seule qui ne se pleura point.

Le reste de la journée se passa dans les prières usitées, qui ne furent interrompues que par les fréquentes faiblesses de la malade. Enfin, vers les onze heures du soir, elle me parut plus oppressée et plus souffrante. J’avançai ma main pour chercher son bras; elle eut encore la force de la prendre, et la posa sur son cœur. Je n’en sentis plus le battement et, en effet, notre malheureuse amie expira dans le moment même.

Vous rappelez-vous, ma chère amie, qu’à votre dernier voyage ici, il y a moins d’un an, causant ensemble de quelques personnes dont le bonheur nous paraissait plus ou moins assuré, nous nous arrêtâmes avec complaisance sur le sort de cette même femme, dont aujourd’hui nous pleurons à la fois les malheurs et la mort! Tant de vertus, de qualités louables et d’agréments; un caractère si doux et si facile; un mari quelle aimait et dont elle était adorée; une société où elle se plaisait et dont elle faisait les délices; de la figure, de la jeunesse, de la fortune; tant d’avantages réunis ont donc été perdus par une seule imprudence! Oh! Providence; sans doute il faut adorer tes décrets; mais combien ils sont incompréhensibles! Je m’arrête, je crains d’augmenter votre tristesse en me livrant à la mienne.

Je vous quitte et vais passer chez ma fille, qui est un peu indisposée. En apprenant de moi, ce matin, cette mort si prompte de deux personnes de sa connaissance, elle s’est trouvée mal, et je l’ai fait mettre au lit. J’espère cependant que cette légère incommodité n’aura pas de suite. A cet âge-là, on n’a pas encore l’habitude des chagrins, et leur impression en devient plus vive et plus forte. Cette sensibilité si active est, sans doute une qualité louable; mais combien tout ce qu’on voit chaque jour nous apprend à la craindre! Adieu, ma chère et digne amie.

Paris, ce 9 décembre 17**.


LETTRE CLXVI

Monsieur BERTRAND à Madame de ROSEMONDE.

Madame,

En conséquence des ordres que nous m’avez fait l’honneur de m’adresser, j’ai eu celui de voir M. le président de..., et je lui ai communiqué votre lettre, en le prévenant que, suivant vos désirs, je ne ferais rien que par ses conseils. Ce respectable magistrat m’a chargé de vous observer que la plainte que vous êtes dans l’intention de rendre contre M. le chevalier Danceny, compromettrait également la mémoire de M. votre neveu et que son honneur se trouverait nécessairement entaché par l’arrêt de la Cour, ce qui serait sans doute un grand malheur. Son avis est donc qu’il faut bien se garder de faire aucune démarche, et que s’il y en avait à faire, ce serait, au contraire, pour tâcher de prévenir que le ministère public ne prît connaissance de cette malheureuse aventure, qui n’a déjà que trop éclaté.

Ces observations m’ont paru pleines de sagesse, et je prends le parti d’attendre de nouveaux ordres de votre part.

Permettez-moi de vous prier, madame, de vouloir bien, en me les faisant passer, y joindre un mot sur l’état de votre santé, pour laquelle je redoute extrêmement le triste effet de tant de chagrins. J’espère que vous pardonnerez cette liberté à mon attachement et à mon zèle.

Je suis avec respect, madame, votre, etc.

Paris, ce 10 décembre 17**.


LETTRE CLXVII

Anonyme à Monsieur le Chevalier DANCENY.

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous prévenir que ce matin, au parquet de la Cour, il a été question, parmi MM. les gens du roi, de l’affaire que vous avez eue avec M. le vicomte de Valmont, et qu’il est à craindre que le ministère public n’en rende plainte. J’ai cru que cet avertissement pourrait vous être utile, soit que vous fassiez agir vos protections pour arrêter ces suites fâcheuses, soit, au cas que vous n’y puissiez parvenir, pour vous mettre dans le cas de prendre vos sûretés personnelles.

Si même vous me permettez un conseil, je crois que vous feriez bien, pendant quelque temps, de vous montrer moins que vous ne l’avez fait depuis quelques jours. Quoique ordinairement on ait de l’indulgence pour ces sortes d’affaires, on doit néanmoins toujours ce respect à la loi.

Cette précaution devient d’autant plus nécessaire, qu’il m’est revenu qu’une Mme de Rosemonde, qu’on m’a dit tante de M. de Valmont, voulait rendre plainte contre vous, et qu’alors la partie publique ne pourrait pas se refuser à sa réquisition. Il serait peut-être à propos que vous puissiez faire parler à cette dame.

Des raisons particulières m’empêchent de signer cette lettre. Mais je compte que, pour ne pas savoir de qui elle vous vient, vous n’en rendrez pas moins justice au sentiment qui l’a dictée.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Paris, ce 10 décembre 17**.


LETTRE CLXVIII

Madame de VOLANGES à Madame de ROSEMONDE.

Il se répand ici, ma chère et digne amie, sur le compte de Mme de Merteuil, des bruits bien étonnants et bien fâcheux. Assurément, je suis loin d’y croire et je parierais bien que ce n’est qu’une affreuse calomnie; mais je sais trop combien les méchancetés, même les moins vraisemblables, prennent aisément consistance et combien l’impression qu’elles laissent s’efface difficilement, pour ne pas être très alarmée de celles-ci, toutes faciles que je les crois à détruire. Je désirerais surtout qu’elles pussent être arrêtées de bonne heure et avant d’être plus répandues. Mais je n’ai su qu’hier, fort tard, ces horreurs qu’on commence seulement à débiter; et quand j’ai envoyé ce matin chez Mme de Merteuil, elle venait de partir pour la campagne où elle doit passer deux jours. On n’a pas pu me dire chez qui elle était allée. Sa seconde femme, que j’ai fait venir me parler, m’a dit que sa maîtresse lui avait seulement donné ordre de l’attendre jeudi prochain, et aucun des gens qu’elle a laissés ici n’en sait davantage. Moi-même je ne présume pas où elle peut être; je ne me rappelle personne de sa connaissance qui reste aussi tard à la campagne.

Quoi qu’il en soit, vous pourrez, à ce que j’espère, me procurer d’ici à son retour, des éclaircissements qui peuvent lui être utiles, car on fonde ces odieuses histoires sur des circonstances de la mort de M. de Valmont, dont apparemment vous aurez été instruite si elles sont vraies, ou du moins il vous sera facile de vous faire informer, ce que je vous demande en grâce. Voici ce qu’on publie, ou, pour mieux dire, ce qu’on murmure encore, mais qui ne tardera sûrement pas à éclater davantage.

On dit donc que la querelle survenue entre M. de Valmont et le chevalier Danceny est l’ouvrage de Mme de Merteuil, qui les trompait également tous deux; que, comme il arrive presque toujours, les deux rivaux ont commencé par se battre et ne sont venus qu’après aux éclaircissements; que ceux-ci ont produit une réconciliation sincère, et que, pour achever de faire connaître Mme de Merteuil au chevalier Danceny et aussi pour se justifier entièrement, M. de Valmont a joint à tous ses discours une foule de lettres formant une correspondance régulière qu’il entretenait avec elle, et où celle-ci raconte elle-même, et dans le style le plus libre, les anecdotes les plus scandaleuses.

On ajoute que Danceny, dans sa première indignation, a livré ces lettres à qui a voulu les voir et qu’à présent elles courent Paris. On en cite particulièrement deux: l’une où elle fait l’histoire entière de sa vie et de ses principes, et qu’on dit le comble de l’horreur; l’autre, qui justifie entièrement M. de Prévan, dont vous vous rappelez l’histoire, par la preuve qui s’y trouve qu’il n’a fait au contraire que céder aux avances les plus marquées de Mme de Merteuil et que le rendez-vous était convenu avec elle.

J’ai heureusement les plus fortes raisons de croire que ces imputations sont aussi fausses qu’odieuses. D’abord, nous savons toutes deux que M. de Valmont n’était sûrement pas occupé de Mme de Merteuil, et j’ai tout lieu de croire que Danceny ne s’en occupait pas davantage; ainsi, il me paraît démontré qu’elle n’a pu être ni le sujet, ni l’auteur de la querelle. Je ne comprends pas non plus quel intérêt aurait eu Mme de Merteuil, que l’on suppose d’accord avec M. de Prévan, à faire une scène qui ne pouvait jamais être que désagréable par son éclat et qui pouvait devenir très dangereuse pour elle, puisqu’elle se faisait par là un ennemi irréconciliable d’un homme qui se trouvait maître d’une partie de son secret et qui avait alors beaucoup de partisans. Cependant, il est à remarquer que, depuis cette aventure, il ne s’est pas élevé une seule voix en faveur de Prévan, et que, même de sa part, il n’y a eu aucune réclamation.

Ces réflexions me porteraient à le soupçonner l’auteur des bruits qui courent aujourd’hui, et à regarder ces noirceurs comme l’ouvrage de la haine et de la vengeance d’un homme qui, se voyant perdu, espère par ce moyen répandre au moins des doutes et causer peut-être une diversion utile. Mais de quelque part que viennent ces méchancetés, le plus pressé est de les détruire. Elles tomberaient d’elles-mêmes, s’il se trouvait, comme il est vraisemblable, que MM. de Valmont et Danceny ne se fussent point parlé depuis leur malheureuse affaire et qu’il n’y eût pas eu de papiers remis.

Dans mon impatience de vérifier ces fait, j’ai envoyé ce matin chez M. Danceny; il n’est pas non plus à Paris. Ses gens ont dit à mon valet de chambre qu’il était parti cette nuit, sur un avis qu’il avait reçu hier et que le lieu de son séjour était un secret. Apparemment il craint les suites de son affaire. Ce n’est donc que par vous, ma chère et digne amie, que je puis avoir les détails qui m’intéressent et qui peuvent devenir si nécessaires à Mme de Merteuil. Je vous renouvelle ma prière de me les faire parvenir le plus tôt possible.

P.-S.—L’indisposition de ma fille n’a eu aucune suite; elle vous présente son respect.

Paris, ce 11 décembre 17**.