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Le Parfum de la dame en noirPart 22 of 35

Gaston Leroux

French original · English translation

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XIII Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes

Et c’est vrai qu’il était littéralement épouvanté. Et je fus effrayé moi-même plus qu’on ne saurait dire. Je ne l’avais jamais encore vu dans un état d’inquiétude cérébrale pareil. Il marchait à travers la chambre d’un pas saccadé, s’arrêtait parfois devant la glace, se regardait étrangement en se passant une main sur le front comme s’il eût demandé à sa propre image: «Est-ce toi, est-ce bien toi, Rouletabille, qui penses cela? Qui oses penser cela?» Penser quoi? Il paraissait plutôt être sur le point de penser. Il semblait plutôt ne vouloir point penser. Il secoua la tête farouchement et alla quasi s’accroupir à la fenêtre, se penchant sur la nuit, écoutant la moindre rumeur sur la rive lointaine, attendant peut-être le roulement de la petite voiture et le bruit du sabot de Toby. On eût dit une bête à l’affût.

… Le ressac s’était tu; la mer s’était tout à fait apaisée… Une raie blanche s’inscrivit soudain sur les flots noirs, à l’Orient. C’était l’aurore. Et, presque aussitôt, le Vieux Château sortait de la nuit, blême, livide, avec la même mine que nous, la mine de quelqu’un qui n’a pas dormi.

«Rouletabille, demandai-je presque en tremblant, car je me rendais compte de mon incroyable audace, votre entrevue a été bien brève avec votre mère. Et comme vous vous êtes séparés en silence! Je voudrais savoir, mon ami, si elle vous a raconté «l’histoire de l’accident de revolver sur la table de nuit»?

— Non! … me répondit-il sans se détourner.

— Elle ne vous a rien dit de cela?

— Non!

— Et vous ne lui avez demandé aucune explication du coup de feu ni du cri de mort «de la galerie inexplicable». Car elle a crié comme ce jour-là!…

— Sainclair, vous êtes curieux! … Vous êtes plus curieux que moi, Sainclair; je ne lui ai rien demandé!

— Et vous avez juré de ne rien voir et de ne rien entendre avant qu’elle vous eût dit quoi que ce fût à propos de ce coup de feu et de ce cri?

— En vérité, Sainclair, il faut me croire… Moi, je respecte les secrets de la Dame en noir. Il lui a suffi de me dire, sans que je lui eusse rien demandé, certes! … il lui a suffi de me dire: «Nous pouvons nous quitter, mon ami, CAR RIEN NE NOUS SÉPARE PLUS!» pour que je la quitte…

— Ah! elle vous avait dit cela? «Rien ne nous sépare plus!»

— Oui, mon ami… et elle avait du sang sur les mains…»

Nous nous tûmes. J’étais maintenant à la fenêtre et à côté du reporter. Tout à coup sa main se posa sur la mienne. Puis il me désigna le petit falot qui brûlait encore à l’entrée de la porte souterraine qui conduisait au cabinet du vieux Bob, dans la Tour du Téméraire.

«Voilà l’aurore! dit Rouletabille. Et le vieux Bob travaille toujours! Ce vieux Bob est vraiment courageux. Si nous allions voir travailler le vieux Bob. Cela nous changera les idées et je ne penserai plus à mon cercle, qui m’étrangle, qui me garrotte, qui m’épuise.»

Et il poussa un gros soupir:

«Darzac, fit-il, se parlant à lui-même, ne rentrera-t-il donc jamais!…»

Une minute plus tard nous traversions la cour et nous descendions dans la salle octogone du Téméraire. Elle était vide! La lampe brûlait toujours sur la table-bureau. Mais il n’y avait plus de vieux Bob!

Rouletabille fit:

«Oh! oh!»

Et il prit la lampe qu’il souleva, examinant toutes choses autour de lui. Il fit le tour des petites vitrines qui garnissaient les murs de la batterie basse. Là, rien n’avait été changé de place, et tout était relativement en ordre et scientifiquement étiqueté. Quand nous eûmes bien regardé les ossements et coquillages et cornes des premiers âges, des «pendeloques en coquille», des «anneaux sciés dans la diaphyse d’un os long», des «boucles d’oreilles», des «lames à tranchant abattu de la couche du renne», des «grattoirs du type magdalénien» et de «la poudre raclée en silex de la couche de l’éléphant», nous revînmes à la table-bureau. Là, se trouvait «le plus vieux crâne», et c’était vrai qu’il avait encore la mâchoire rouge du lavis que M. Darzac avait mis à sécher sur la partie de bureau qui était en face de la fenêtre, exposée au soleil. J’allai à la fenêtre, à toutes les fenêtres, et éprouvai la solidité des barreaux auxquels on n’avait pas touché.

Rouletabille me vit et me dit:

«Qu’est-ce que vous faites? Avant d’imaginer qu’il ait pu sortir par les fenêtres, il faudrait savoir s’il n’est pas sorti par la porte.»

Il plaça la lampe sur le parquet et se prit à examiner toutes les traces de pas.

«Allez frapper, dit-il, à la porte de la Tour Carrée et demandez à Bernier si le vieux Bob est rentré; interrogez Mattoni sous la poterne et le père Jacques à la porte de fer. Allez, Sainclair, allez!…»

Cinq minutes après, je revenais avec les renseignements prévus. On n’avait vu le vieux Bob nulle part! … Il n’était passé nulle part!

Rouletabille avait toujours le nez sur le parquet. Il me dit:

«Il a laissé cette lampe allumée pour qu’on s’imagine qu’il travaille toujours.»

Et puis, soucieux, il ajouta:

«Il n’y a point de traces de luttes d’aucune sorte et, sur le plancher, je ne relève que le passage de Mr Arthur Rance et de Robert Darzac, lesquels sont arrivés hier soir dans cette pièce pendant l’orage, et ont traîné à leurs semelles un peu de la terre détrempée de la Cour du Téméraire et aussi du terreau légèrement ferrugineux de la baille. Il n’y a nulle part trace de pas du vieux Bob. Le vieux Bob était arrivé ici avant l’orage et il en est peut-être sorti pendant, mais, en tout cas, il n’y est point revenu depuis!»

Rouletabille s’est relevé. Il a repris, sur le bureau, la lampe qui éclaire à nouveau le crâne, dont la mâchoire rouge n’a jamais ri d’une façon plus effroyable. Autour de nous, il n’y a que des squelettes, mais certainement ils me font moins peur que le vieux Bob absent.

Rouletabille reste un instant en face du crâne ensanglanté, puis il le prend dans ses mains et plonge ses yeux au plus creux de ses orbites vides. Puis il élève le crâne, au bout de ses deux mains tendues, et le considère un instant, avec une attention surprenante; puis il le regarde de profil; puis il me le dépose entre les mains, et je dois l’élever à mon tour au-dessus de ma tête, comme le plus précieux des fardeaux, et Rouletabille, pendant ce temps, dresse, lui, la lampe au-dessus de sa tête.

Tout à coup, une idée me traverse la cervelle. Je laisse rouler le crâne sur le bureau et me précipite dans la cour jusqu’au puits. Là je constate que les ferrures qui le fermaient le ferment toujours. Si quelqu’un s’était enfui par le puits ou était tombé dans le puits, ou s’y était jeté, les ferrures eussent été ouvertes. Je reviens, anxieux plus que jamais:

«Rouletabille! Rouletabille! Il ne reste plus au vieux Bob, pour qu’il s’en aille, que le sac!»

Je répétai la phrase, mais le reporter ne m’écoutait point, et je fus surpris de le trouver occupé à une besogne dont il me fut impossible de deviner l’intérêt. Comment, dans un moment aussi tragique, alors que nous n’attendions plus que le retour de M. Darzac pour fermer le cercle dans lequel était mort le corps de trop, alors que dans la vieille tour à côté, dans le Vieux Château du coin, la Dame en noir devait être occupée à effacer de ses mains, telle lady Macbeth, la trace du crime impossible, comment Rouletabille pouvait-il s’amuser à faire des dessins avec une règle, une équerre, un tire-ligne et un compas? Oui, il s’était assis dans le fauteuil du géologue et avait attiré à lui la planche à dessiner de Robert Darzac, et, lui aussi, il faisait un plan, tranquillement, effroyablement tranquillement, comme un pacifique et gentil commis d’architecte.

Il avait piqué le papier de l’une des pointes de son compas, et l’autre traçait le cercle qui pouvait représenter l’espace occupé par la Tour du Téméraire, comme nous pouvions le voir sur le dessin de M. Darzac.

Le jeune homme s’appliqua à quelques traits encore; et puis, trempant un pinceau dans un godet à moitié plein de la peinture rouge qui avait servi à M. Darzac, il étala soigneusement cette peinture dans tout l’espace du cercle. Ce faisant, il se montrait méticuleux au possible, prêtant grande attention à ce que la peinture fût de mince valeur partout, et telle qu’on eût pu en féliciter un bon élève. Il penchait la tête de droite et de gauche pour juger de l’effet, et tirait un peu la langue comme un écolier appliqué. Et puis, il resta immobile. Je lui parlai encore, mais il se taisait toujours. Ses yeux étaient fixes, attachés au dessin. Ils n’en bougeaient pas. Tout à coup, sa bouche se crispa et laissa échapper une exclamation d’horreur indicible; je ne reconnus plus sa figure de fou. Et il se retourna si brusquement vers moi qu’il renversa le vaste fauteuil.

«Sainclair! Sainclair! Regarde la peinture rouge! … regarde la peinture rouge!»

Je me penchai sur le dessin, haletant, effrayé de cette exaltation sauvage. Mais quoi, je ne voyais qu’un petit lavis bien propret…

«La peinture rouge! La peinture rouge! …» continuait-il à gémir, les yeux agrandis comme s’il assistait à quelque affreux spectacle.

Je ne pus m’empêcher de lui demander:

«Mais, qu’est-ce qu’elle a?…

— Quoi? … qu’est-ce qu’elle a? … Tu ne vois donc pas qu’elle est sèche maintenant! Tu ne vois donc pas que c’est du sang!…»

Non! je ne voyais pas cela, car j’étais bien sûr que ce n’était pas du sang. C’était de la peinture rouge bien naturelle.

Mais je n’eus garde, dans un tel moment, de contrarier Rouletabille. Je m’intéressai ostensiblement à cette idée de sang.

«Du sang de qui? fis-je… le savez-vous? … du sang de qui? … du sang de Larsan?…

— Oh! Oh! fit-il, du sang de Larsan! … Qui est-ce qui connaît le sang de Larsan? … Qui en a jamais vu la couleur? Pour connaître la couleur du sang de Larsan, il faudrait m’ouvrir les veines, Sainclair! … C’est le seul moyen!…»

J’étais tout à fait, tout à fait étonné.

«Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!…»

Voilà qu’il reparlait, avec ce singulier orgueil désespéré, de son père… «Quand mon père porte perruque, ça ne se voit pas!» «Mon père ne se laisse pas prendre son sang comme ça!»

«Les mains de Bernier en étaient pleines, et vous en avez vu sur celles de la Dame en noir!…

— Oui! oui! … On dit ça! … On dit ça! … Mais on ne tue pas mon père comme ça!…»

Il paraissait toujours très agité et il ne cessait de regarder le petit lavis bien propret. Il dit, la gorge gonflée soudain d’un gros sanglot:

«Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Ayez pitié de nous! Cela serait trop affreux.»

Et il dit encore:

«Ma pauvre maman n’a pas mérité cela! ni moi non plus! ni personne!…»

Ce fut alors qu’une grosse larme, glissant au long de sa joue, tomba dans le godet:

«Oh! fit-il… il ne faut pas allonger la peinture!»

Et, disant cela d’une voix tremblante, il prit le godet avec un soin infini et l’alla enfermer dans une petite armoire.

Puis il me prit par la main et m’entraîna, cependant que je le regardais faire, me demandant si réellement il n’était point, tout à coup, devenu vraiment fou.

«Allons! … Allons! … fit-il… Le moment est venu, Sainclair! Nous ne pouvons plus reculer devant rien… Il faut que la Dame en noir nous dise tout… tout ce qui s’est passé dans le sac… Ah! si M. Darzac pouvait rentrer tout de suite… tout de suite… Ce serait moins pénible… Certes! je ne peux plus attendre!…»

Attendre quoi? … attendre quoi? … Et encore une fois, pourquoi s’effrayait-il ainsi? Quelle pensée lui faisait ce regard fixe? Pourquoi se remit-il nerveusement à claquer des dents?…

Je ne pus m’empêcher de lui demander à nouveau:

«Qu’est-ce qui vous épouvante ainsi? … Est-ce que Larsan n’est pas mort!…»

Et il me répéta, me serrant nerveusement le bras:

«Je vous dis, je vous dis que sa mort m’épouvante plus que sa vie!…»

Et il frappa à la porte de la Tour Carrée devant laquelle nous nous trouvions. Je lui demandai s’il ne désirait point que je le laissasse seul en présence de sa mère. Mais, à mon grand étonnement, il me répondit qu’il ne fallait, en ce moment, le quitter pour rien au monde, «tant que le cercle ne serait point fermé».

Et il ajouta, lugubre:

«Puisse-t-il ne l’être jamais!…»

La porte de la Tour restait close; il frappa à nouveau; alors elle s’entrouvrit et nous vîmes réapparaître la figure défaite de Bernier. Il parut très fâché de nous voir.

«Qu’est-ce que vous voulez? Qu’est-ce que vous voulez encore? fit- il… Parlez tout bas, madame est dans le salon du vieux Bob… Et le vieux n’est toujours pas rentré.

— Laissez-nous entrer, Bernier…», commanda Rouletabille.

Et il poussa la porte.

«Surtout ne dites pas à madame…

— Mais non! … Mais non!…»

Nous fûmes dans le vestibule de la Tour. L’obscurité était à peu près complète.

«Qu’est-ce que madame fait dans le salon du vieux Bob? demanda le reporter à voix basse.

— Elle attend… elle attend le retour de M. Darzac… Elle n’ose plus rentrer dans la chambre… ni moi non plus…

— Eh bien, rentrez dans votre loge, Bernier, ordonna Rouletabille, et attendez que je vous appelle!»

Rouletabille poussa la porte du salon du vieux Bob. Tout de suite, nous aperçûmes la Dame en noir, ou plutôt son ombre, car la pièce était encore fort obscure, à peine touchée des premiers rayons du jour. La grande silhouette sombre de Mathilde était debout, appuyée à un coin de la fenêtre qui donnait sur la Cour du Téméraire. À notre apparition, elle n’eut pas un mouvement. Mais Mathilde nous dit tout de suite, d’une voix si affreusement altérée que je ne la reconnaissais plus:

«Pourquoi êtes-vous venus? Je vous ai vus passer dans la cour. Vous n’avez pas quitté la cour. Vous savez tout. Qu’est-ce que vous voulez?»

Et elle ajouta sur un ton d’une douleur infinie:

«Vous m’aviez juré de ne rien voir.»

Rouletabille alla à la Dame en noir et lui prit la main avec un respect infini:

«Viens, maman! dit-il, et ces simples paroles avaient dans sa bouche le ton d’une prière très douce et très pressante… Viens! Viens! … Viens!…»

Et il l’entraîna. Elle ne lui résistait point. Sitôt qu’il lui eût pris la main, il sembla qu’il pouvait la diriger à son gré. Cependant, quand il l’eut ainsi conduite devant la porte de la chambre fatale, elle eut un recul de tout le corps.

«Pas là!» gémit-elle…

Et elle s’appuya contre le mur pour ne point tomber. Rouletabille secoua la porte. Elle était fermée. Il appela Bernier qui, sur son ordre, l’ouvrit et disparut ou plutôt se sauva.