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Romans et contesPart 29 of 35

Théophile Gautier

French original · English translation

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  • The meaning of every phrase
  • Notes on idioms and grammar
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De son côté, Ju-Kiouan ne se montrait pas moins difficile: elle éconduisait tous les prétendants. Celui-ci saluait sans grâce, celui-là n’était pas soigneux sur ses habits; l’un avait une écriture lourde et commune, l’autre ne savait pas le livre des vers, ou s’était trompé sur la rime; bref, ils avaient tous un défaut quelconque. Ju-Kiouan en traçait des portraits si comiques, que ses parents finissaient par en rire eux-mêmes, et mettaient à la porte, le plus poliment du monde, le pauvre aspirant qui croyait déjà poser le pied sur le seuil du pavillon oriental.

A la fin, les parents des deux enfants s’alarmèrent de leur persistance à repousser tous les partis qu’on leur présentait. Madame Tou et madame Kouan, préoccupées sans doute de ces idées de mariage, continuaient dans leurs rêves de nuit leurs pensées de jour. Un des songes qu’elles firent les frappa particulièrement. Madame Kouan rêva qu’elle voyait sur la poitrine de son fils Tchin-Sing une pierre de jaspe si merveilleusement polie, qu’elle jetait des rayons comme une escarboucle; de son côté, madame Tou rêva que sa fille portait au cou une perle du plus bel orient et d’une valeur inestimable. Quelle signification pouvaient avoir ces deux songes? Celui de madame Kouan présageait-il à Tchin-Sing les honneurs de l’Académie impériale, et celui de madame Tou voulait-il dire que Ju-Kiouan trouverait quelque trésor enfoui dans le jardin ou sous une brique de l’âtre? Une telle explication n’avait rien de déraisonnable, et plus d’un s’en fût contenté; mais les bonnes dames virent dans ce songe des allusions à des mariages extrêmement avantageux que devaient bientôt conclure leurs enfants. Malheureusement Tchin-Sing et Ju-Kiouan persistaient plus que jamais dans leur résolution, et démentaient la prophétie.

Kouan et Tou, quoiqu’ils n’eussent rien rêvé, s’étonnaient d’une pareille opiniâtreté, le mariage étant d’ordinaire une cérémonie pour laquelle les jeunes gens ne montrent pas une aversion si soutenue; ils s’imaginèrent que cette résistance venait peut-être d’une inclination préconçue; mais Tchin-Sing ne faisait la cour à aucune jeune fille, et nul jeune homme ne se promenait le long des treillis de Ju-Kiouan. Quelques jours d’observation suffirent pour en convaincre les deux familles. Madame Tou et madame Kouan crurent plus que jamais aux grandes destinées présagées par le rêve.

Les deux femmes allèrent, chacune de son côté, consulter le bonze du temple de Fô, un bel édifice aux toits découpés, aux fenêtres rondes, tour reluisant d’or et de vernis, plaqué de tablettes votives, orné de mâts d’où flottent des bannières de soie historiées de chimères et de dragons, ombragé d’arbres millénaires et d’une grosseur monstrueuse. Après avoir brûlé du papier doré et des parfums devant l’idole, le bonze répondit à madame Tou qu’il fallait le jaspe à la perle, et à madame Kouan qu’il fallait la perle au jaspe: que leur union seule pourrait terminer toutes les difficultés. Peu satisfaites de cette réponse ambiguë, les deux femmes revinrent chez elles, sans s’être vues au temple, par un chemin différent; leur perplexité était encore plus grande qu’auparavant.

Or, il arriva qu’un jour Ju-Kiouan était accoudée à la balustrade du pavillon champêtre, précisément à l’heure où Tchin-Sing en faisait autant de son côté.

Le temps était beau, aucun nuage ne voilait le ciel; il ne faisait pas assez de vent pour agiter une feuille de tremble, pas une ride ne moirait la surface de l’étang, plus uni qu’un miroir. A peine si, dans ses jeux, quelque carpe faisant la cabriole, venait y tracer un cercle bientôt évanoui; les arbres de la rive s’y réfléchissaient si exactement que l’on hésitait entre l’image et la réalité; on eût dit une forêt plantée la tête en bas, et soudant ses racines aux racines d’une forêt identique; un bois qui se serait noyé pour un chagrin d’amour; les poissons avaient l’air de nager dans le feuillage et les oiseaux de voler dans l’eau. Ju-Kiouan s’amusait à considérer cette transparence merveilleuse, lorsque, jetant les yeux sur la portion de l’étang qui avoisinait le mur de séparation, elle aperçut le reflet du pavillon opposé qui s’étendait jusque-là en glissant par-dessous l’arche.

Elle n’avait jamais fait attention à ce jeu d’optique, qui la surprit et l’intéressa. Elle distinguait les piliers rouges, les frises découpées, les pots de reines-marguerites, les girouettes dorées, et si la réfraction ne les eût renversées, elle aurait lu les sentences inscrites sur les tablettes. Mais ce qui l’étonna au plus haut degré, ce fut de voir penchée sur la rampe du balcon, dans une position pareille à la sienne, une figure qui lui ressemblait d’une telle façon, que si elle ne fût pas venue de l’autre côté du bassin, elle l’eût prise pour elle-même: c’était l’ombre de Tchin-Sing, et si l’on trouve étrange qu’un garçon puisse être pris pour une demoiselle, nous répondrons que Tchin-Sing, à cause de la chaleur, avait ôté son bonnet de licencié, qu’il était extrêmement jeune et n’avait pas encore de barbe; ses traits délicats, son teint uni et ses yeux brillants pouvaient facilement prêter à l’illusion, qui, du reste, ne dura guère. Ju-Kiouan, aux mouvements de son cœur, reconnut bien vite que ce n’était point une jeune fille dont l’eau répétait l’image.

Jusque-là, elle avait cru que la terre ne renfermait pas l’être créé pour elle, et bien souvent elle avait souhaité d’avoir à sa disposition un des chevaux de Fargana, qui font mille lieues par jour pour le chercher dans les espaces imaginaires. Elle s’imaginait qu’elle était dépareillée en ce monde, et qu’elle ne connaîtrait jamais la douceur de l’union des sarcelles. Jamais, se disait-elle, je ne consacrerai la lentille d’eau et l’alisma sur l’autel des ancêtres, et j’entrerai seule parmi les mûriers et les ormes.

En voyant cette ombre dans l’eau, elle comprit que sa beauté avait une sœur ou plutôt un frère. Loin d’en être fâchée, elle se trouva tout heureuse; l’orgueil de se croire unique céda bien vite à l’amour, car dès cet instant, le cœur de Ju-Kiouan fut lié à jamais; un seul coup d’œil échangé, non pas même directement, mais par simple réflexion, suffit pour cela. Qu’on n’accuse pas là-dessus Ju-Kiouan de frivolité; devenir amoureuse d’un jeune homme sur son reflet..., n’est-ce pas une folie? Mais à moins d’une longue fréquentation qui permette d’étudier les caractères, que voit-on de plus dans les hommes? un aspect purement extérieur, pareil à celui donné par un miroir; et n’est-ce pas le propre des jeunes filles de juger de l’âme d’un futur mari par l’émail de ses dents et la coupe de ses ongles?

Tchin-Sing avait aussi aperçu cette beauté merveilleuse: Est-ce un rêve que je fais tout éveillé, s’écria-t-il? Cette charmante figure qui scintille sous le cristal de l’eau doit être formée des rayons argentés de la lune par une nuit de printemps et du plus subtil arome des fleurs; quoique je ne l’aie jamais vue, je la reconnais, c’est bien elle dont l’image est gravée dans mon âme, la belle inconnue à qui j’adresse mes distiques et mes quatrains.

Tchin-Sing en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la voix de son père qui l’appelait.

«Mon fils, lui dit-il, c’est un parti très-riche et très-convenable que l’on te propose par l’organe de Wing, mon ami. C’est une fille qui a du sang impérial dans les veines, dont la beauté est célèbre, et qui possède toutes les qualités propres à rendre un mari heureux.»

Tchin-Sing, tout préoccupé de l’aventure du pavillon, et brûlant d’amour pour l’image entrevue dans l’eau, refusa nettement. Son père, outré de colère, s’emporta et lui fit les menaces les plus violentes.

«Mauvais sujet, s’écriait le vieillard, si tu persistes dans ton entêtement, je prierai le magistrat qu’il te fasse enfermer dans cette forteresse occupée par les barbares d’Europe, d’où l’on ne découvre que des roches battues par la mer, des montagnes coiffées de nuages, et des eaux noires sillonnées par ces monstrueuses inventions des mauvais génies, qui marchent avec des roues et vomissent une fumée fétide. Là, tu auras le temps de réfléchir et de t’amender!»

Ces menaces n’effrayèrent pas beaucoup Tchin-Sing, qui répondit qu’il accepterait la première épouse qu’on lui présenterait pourvu que ce ne fût pas celle-là.

Le lendemain, à la même heure, il se rendit au pavillon champêtre, et, comme la veille, se pencha en dehors de la balustrade.

Au bout de quelques minutes, il vit s’allonger sur l’eau le reflet de Ju-Kiouan comme un bouquet de fleurs submergées.

Le jeune homme posa la main sur son cœur, mit des baisers au bout de ses doigts et les envoya au reflet avec un geste plein de grâce et de passion.

Un sourire joyeux s’épanouit comme un bouton de grenade dans la transparence de l’eau et prouva à Tchin-Sing qu’il n’était pas désagréable à la belle inconnue; mais comme on ne peut pas avoir de bien longues conversations avec un reflet dont on ne peut pas voir le corps, il fit signe qu’il allait écrire, et rentra dans l’intérieur du pavillon. Au bout de quelques instants il sortit tenant un carré de papier argenté et coloré, sur lequel il avait improvisé une déclaration d’amour en vers de sept syllabes. Il roula sa pièce de vers, l’enferma dans le calice d’une fleur et enveloppa le tout d’une large feuille de nénuphar qu’il posa délicatement sur l’eau.

Une légère brise, qui s’éleva fort à propos, poussa la déclaration vers une des baies de la muraille, de sorte que Ju-Kiouan n’eut qu’à se baisser pour la recueillir. De peur d’être surprise, elle se retira dans la plus reculée de ses chambres, et lut avec un plaisir infini les expressions d’amour et les métaphores dont Tchin-Sing s’était servi; outre la joie de se savoir aimée, elle éprouvait la satisfaction de l’être par un homme de mérite, car la beauté de l’écriture, le choix des mots, l’exactitude des rimes, l’éclat des images prouvaient une éducation brillante: ce qui la frappa surtout, c’était le nom de Tchin-Sing. Elle avait trop souvent entendu sa mère parler du rêve de la perle pour n’être pas frappée de cette coïncidence; aussi ne douta-t-elle pas un instant que Tchin-Sing ne fût l’époux que le ciel lui destinait.

Le jour suivant, comme la brise avait changé, Ju-Kiouan envoya par le même moyen, vers le pavillon opposé, une réponse en vers, où, malgré toute la modestie naturelle à une jeune fille, il était facile de voir qu’elle partageait l’amour de Tchin-Sing.

En lisant la signature du billet, Tchin-Sing ne put retenir une exclamation de surprise: «Le Jaspe!» N’est-ce pas la pierre précieuse que ma mère voyait en songe étinceler sur ma poitrine comme une escarboucle!... Décidément il faut que je me présente dans cette maison; car c’est là qu’habite l’épouse prophétisée par les esprits nocturnes.—Comme il allait sortir, il se souvint des dissensions qui divisaient les deux propriétaires, et des prohibitions inscrites sur la tablette; et ne sachant quel parti prendre, il conta toute l’histoire à madame Kouan. Ju-Kiouan, de son côté, avait tout dit à madame Tou. Ces noms de perle et de jaspe parurent décisifs aux deux matrones, qui retournèrent au temple de Fô consulter le bonze.

Le bonze répondit que telle était, en effet, la signification du rêve, et que ne pas s’y conformer serait encourir la colère céleste. Touché des instances des deux mères, et aussi par quelques légers présents qu’elles lui firent, il se chargea des démarches auprès de Tou et de Kouan, et les entortilla si bien, qu’ils ne purent se dédire lorsqu’il découvrit la vraie origine des époux. En se revoyant après un si long temps, les deux anciens amis s’étonnèrent d’avoir pu se séparer pour des causes si frivoles, et sentirent combien ils s’étaient privés l’un et l’autre. Les noces se firent; la Perle et le Jaspe purent enfin se parler autrement que par l’intermédiaire d’un reflet.—En furent-ils plus heureux, c’est ce que nous n’oserions affirmer; car le bonheur n’est souvent qu’une ombre dans l’eau.