Romans et contesPart 11 of 35
French original · English translation
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Pendant ce temps, l’âme d’Octave s’éloignait lentement du corps d’Olaf, et, au lieu de rejoindre le sien, s’élevait, s’élevait comme toute joyeuse d’être libre, et ne paraissait pas se soucier de rentrer dans sa prison. Le docteur se sentit pris de pitié pour cette Psyché qui palpitait des ailes, et se demanda si c’était un bienfait de la ramener vers cette vallée de misère. Pendant cette minute d’hésitation, l’âme montait toujours. Se rappelant son rôle, M. Cherbonneau répéta de l’accent le plus impérieux l’irrésistible monosyllabe et fit une passe fulgurante de volonté; la petite lueur tremblotante était déjà hors du cercle d’attraction, et, traversant la vitre supérieure de la croisée, elle disparut.
Le docteur cessa des efforts qu’il savait superflus et réveilla le comte, qui, en se voyant dans un miroir avec ses traits habituels, poussa un cri de joie, jeta un coup d’œil sur le corps toujours immobile d’Octave comme pour se prouver qu’il était bien définitivement débarrassé de cette enveloppe, et s’élança dehors, après avoir salué de la main M. Balthazar Cherbonneau.
Quelques instants après, le roulement sourd d’une voiture sous la voûte se fit entendre, et le docteur Balthazar Cherbonneau resta seul face à face avec le cadavre d’Octave de Saville.
«Par la trompe de Ganésa! s’écria l’élève du brahme d’Elephanta lorsque le comte fut parti, voilà une fâcheuse affaire; j’ai ouvert la porte de la cage, l’oiseau s’est envolé, et le voilà déjà hors de la sphère de ce monde, si loin que le sannyâsi Brahma-Logum lui-même ne le rattraperait pas; je reste avec un corps sur les bras. Je puis bien le dissoudre dans un bain corrosif si énergique qu’il n’en resterait pas un atome appréciable, ou en faire en quelques heures une momie de Pharaon pareille à celles qu’enferment ces boîtes bariolées d’hiéroglyphes; mais on commencerait des enquêtes, on fouillerait mon logis, on ouvrirait mes caisses, on me ferait subir toutes sortes d’interrogatoires ennuyeux...»
Ici, une idée lumineuse traversa l’esprit du docteur; il saisit une plume et traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier qu’il serra dans le tiroir de sa table.
Le papier contenait ces mots:
«N’ayant ni parents, ni collatéraux, je lègue tous mes biens à M. Octave de Saville, pour qui j’ai une affection particulière,—à la charge de payer un legs de cent mille francs à l’hôpital brahminique de Ceylan, pour les animaux vieux, fatigués ou malades, de servir douze cents francs de rente viagère à mon domestique indien et à mon domestique anglais, et de remettre à la bibliothèque Mazarine le manuscrit des lois de Manou.»
Ce testament fait à un mort par un vivant n’est pas une des choses les moins bizarres de ce conte invraisemblable et pourtant réel; mais cette singularité va s’expliquer sur-le-champ.
Le docteur toucha le corps d’Octave de Saville, que la chaleur de la vie n’avait pas encore abandonné, regarda dans la glace son visage ridé, tanné et rugueux comme une peau de chagrin, d’un air singulièrement dédaigneux, et faisant sur lui le geste avec lequel on jette un vieil habit lorsque le tailleur vous en apporte un neuf, il murmura la formule du sannyâsi Brahma-Logum.
Aussitôt le corps du docteur Balthazar Cherbonneau roula comme foudroyé sur le tapis, et celui d’Octave de Saville se redressa fort, alerte et vivace.
Octave-Cherbonneau se tint debout quelques minutes devant cette dépouille maigre, osseuse et livide qui, n’étant plus soutenue par l’âme puissante qui la vivifiait tout à l’heure, offrit presque aussitôt les signes de la plus extrême sénilité, et prit rapidement une apparence cadavéreuse.
«Adieu, pauvre lambeau humain, misérable guenille percée au coude, élimée sur toutes les coutures, que j’ai traînée soixante-dix ans dans les cinq parties du monde! tu m’as fait un assez bon service, et je ne te quitte pas sans quelque regret. On s’habitue l’un et l’autre à vivre si longtemps ensemble! mais avec cette jeune enveloppe, que ma science aura bientôt rendue robuste, je pourrai étudier, travailler, lire encore quelques mots du grand livre, sans que la mort le ferme au paragraphe le plus intéressant en disant: «C’est assez!»
Cette oraison funèbre adressée à lui-même, Octave-Cherbonneau sortit d’un pas tranquille pour aller prendre possession de sa nouvelle existence.
Le comte Olaf Labinski était retourné à son hôtel et avait fait demander tout de suite si la comtesse pouvait le recevoir.
Il la trouva assise sur un banc de mousse, dans la serre, dont les panneaux de cristal relevés à demi laissaient passer un air tiède et lumineux, au milieu d’une véritable forêt vierge de plantes exotiques et tropicales; elle lisait Novalis, un des auteurs les plus subtils, les plus raréfiés, les plus immatériels qu’ait produits le spiritualisme allemand; la comtesse n’aimait pas les livres qui peignent la vie avec des couleurs réelles et fortes,—et la vie lui paraissait un peu grossière à force d’avoir vécu dans un monde d’élégance, d’amour et de poésie.
Elle jeta son livre et leva lentement les yeux vers le comte. Elle craignait de rencontrer encore dans les prunelles noires de son mari ce regard ardent, orageux, chargé de pensées mystérieuses, qui l’avait si péniblement troublée et qui lui semblait—appréhension folle, idée extravagante,—le regard d’un autre!
Dans les yeux d’Olaf éclatait une joie sereine, brûlait d’un feu égal un amour chaste et pur; l’âme étrangère qui avait changé l’expression de ses traits s’était envolée pour toujours: Prascovie reconnut aussitôt son Olaf adoré, et une rapide rougeur de plaisir nuança ses joues transparentes.—Quoiqu’elle ignorât les transformations opérées par le docteur Cherbonneau, sa délicatesse de sensitive avait pressenti tous ces changements sans pourtant qu’elle s’en rendît compte.
«Que lisiez-vous là, chère Prascovie? dit Olaf en ramassant sur la mousse le livre relié de maroquin bleu.—Ah! l’histoire de Henri d’Ofterdingen,—c’est le même volume que je suis allé vous chercher à franc étrier à Mohilev,—un jour que vous aviez manifesté à table le désir de l’avoir. A minuit il était sur votre guéridon, à côté de votre lampe; mais aussi Ralph en est resté poussif!
—Et je vous ai dit que jamais plus je ne manifesterais la moindre fantaisie devant vous. Vous êtes du caractère de ce grand d’Espagne qui priait sa maîtresse de ne pas regarder les étoiles, puisqu’il ne pouvait les lui donner.
—Si tu en regardais une, répondit le comte, j’essayerais de monter au ciel et de l’aller demander à Dieu.»
Tout en écoutant son mari, la comtesse repoussait une mèche révoltée de ses bandeaux qui scintillait comme une flamme dans un rayon d’or. Ce mouvement avait fait glisser sa manche et mis à nu son beau bras que cerclait au poignet le lézard constellé de turquoises qu’elle portait le jour de cette apparition aux Cascines, si fatale pour Octave.
«Quelle peur, dit le comte, vous a causée jadis ce pauvre petit lézard que j’ai tué d’un coup de badine lorsque, pour la première fois, vous êtes descendue au jardin sur mes instantes prières! Je le fis mouler en or et orner de quelques pierres; mais, même à l’état de bijou, il vous semblait toujours effrayant, et ce n’est qu’au bout d’un certain temps que vous vous décidâtes à le porter.
—Oh! j’y suis habituée tout à fait maintenant, et c’est de mes joyaux celui que je préfère, car il me rappelle un bien cher souvenir.
—Oui, reprit le comte; ce jour-là, nous convînmes que, le lendemain, je vous ferais demander officiellement en mariage à votre tante.»
La comtesse, qui retrouvait le regard, l’accent du vrai Olaf, se leva, rassurée d’ailleurs par ces détails intimes, lui sourit, lui prit le bras et fit avec lui quelques tours dans la serre, arrachant au passage, de sa main restée libre, quelques fleurs dont elle mordait les pétales de ses lèvres fraîches, comme cette Vénus de Schiavone qui mange des roses.
«Puisque vous avez si bonne mémoire aujourd’hui, dit-elle en jetant la fleur qu’elle coupait de ses dents de perle, vous devez avoir retrouvé l’usage de votre langue maternelle... que vous ne saviez plus hier.
—Oh! répondit le comte en polonais, c’est celle que mon âme parlera dans le ciel pour te dire que je t’aime, si les âmes gardent au paradis un langage humain.»
Prascovie, tout en marchant, inclina doucement sa tête sur l’épaule d’Olaf.
«Cher cœur, murmura-t-elle, vous voilà tel que je vous aime. Hier vous me faisiez peur, et je vous ai fui comme un étranger.»
Le lendemain, Octave de Saville, animé par l’esprit du vieux docteur, reçut une lettre liserée de noir, qui le priait d’assister aux service, convoi et enterrement de M. Balthazar Cherbonneau.
Le docteur, revêtu de sa nouvelle apparence, suivit son ancienne dépouille au cimetière, se vit enterrer, écouta d’un air de componction fort bien joué les discours que l’on prononça sur sa fosse, et dans lesquels on déplorait la perte irréparable que venait de faire la science; puis il retourna rue Saint-Lazare, et attendit l’ouverture du testament qu’il avait écrit en sa faveur.
Ce jour-là on lut aux faits divers dans les journaux du soir:
«M. le docteur Balthazar Cherbonneau, connu par le long séjour qu’il a fait aux Indes, ses connaissances philologiques et ses cures merveilleuses, a été trouvé mort, hier, dans son cabinet de travail. L’examen minutieux du corps éloigne entièrement l’idée d’un crime. M. Cherbonneau a sans doute succombé à des fatigues intellectuelles excessives ou péri dans quelque expérience audacieuse. On dit qu’un testament olographe découvert dans le bureau du docteur lègue à la bibliothèque Mazarine des manuscrits extrêmement précieux, et nomme pour son héritier un jeune homme appartenant à une famille distinguée, M. O. de S.»
JETTATURA
I
Le Léopold, superbe bateau à vapeur toscan qui fait le trajet de Marseille à Naples, venait de doubler la pointe de Procida. Les passagers étaient tous sur le pont, guéris du mal de mer par l’aspect de la terre, plus efficace que les bonbons de Malte et autres recettes employées en pareil cas.
Sur le tillac, dans l’enceinte réservée aux premières places, se tenaient des Anglais tâchant de se séparer les uns des autres le plus possible et de tracer autour d’eux un cercle de démarcation infranchissable; leurs figures splénétiques étaient soigneusement rasées, leurs cravates ne faisaient pas un faux pli, leurs cols de chemise roides et blancs ressemblaient à des angles de papier Bristol; des gants de peau de Suède tout frais recouvraient leurs mains, et le vernis de lord Elliot miroitait sur leurs chaussures neuves. On eût dit qu’ils sortaient d’un des compartiments de leurs nécessaires; dans leur tenue correcte, aucun des petits désordres de toilette, conséquence ordinaire du voyage. Il y avait là des lords, des membres de la chambre des Communes, des marchands de la Cité, des tailleurs de Regent’s street et des couteliers de Sheffields tous convenables, tous graves, tous immobiles, tous ennuyés. Les femmes ne manquaient pas non plus, car les Anglaises ne sont pas sédentaires comme les femmes des autres pays, et profitent du plus léger prétexte pour quitter leur île. Auprès des ladies et des mistresses, beautés à leur automne, vergetées des couleurs de la couperose, rayonnaient, sous leur voile de gaze bleue, de jeunes misses au tein pétri de crème et de fraises, aux brillantes spirales de cheveux blonds, aux dents longues et blanches rappelant les types affectionnés par les keepsakes, et justifiant les gravures d’outre-Manche du reproche de mensonge qu’on leur adresse souvent. Ces charmantes personnes modulaient, chacune de son côté, avec le plus délicieux accent britannique, la phrase sacramentelle: «Vedi Napoli e poi mori,» consultaient leur Guide de voyage ou prenaient note de leurs impressions sur leur carnet, sans faire la moindre attention aux œillades à la don Juan de quelques fats parisiens qui rôdaient autour d’elles, pendant que les mamans irritées murmuraient à demi-voix contre l’impropriété française.
Sur la limite du quartier aristocratique se promenaient, fumant des cigares, trois ou quatre jeunes gens qu’à leur chapeau de paille ou de feutre gris, à leurs paletots-sacs constellés de larges boutons de corne, à leur vaste pantalon de coutil, il était facile de reconnaître pour des artistes, indication que confirmaient d’ailleurs leurs moustaches à la Van Dyck, leurs cheveux bouclés à la Rubens ou coupés en brosse à la Paul Véronèse; ils tâchaient, mais dans un tout autre but que les dandies, de saisir quelques profils de ces beautés que leur peu de fortune les empêchait d’approcher de plus près, et cette préoccupation les distrayait un peu du magnifique panorama étalé devant leurs yeux.
A la pointe du navire, appuyés au bastingage ou assis sur des paquets de cordages enroulés, étaient groupés les pauvres gens des troisièmes places, achevant les provisions que les nausées leur avaient fait garder intactes, et n’ayant pas un regard pour le plus admirable spectacle du monde, car le sentiment de la nature est le privilége des esprits cultivés, que les nécessités matérielles de la vie n’absorbent pas entièrement.
Il faisait beau; les vagues bleues se déroulaient à larges plis, ayant à peine la force d’effacer le sillage du bâtiment; la fumée du tuyau, qui formait les nuages de ce ciel splendide, s’en allait lentement en légers flocons d’ouate, et les palettes des roues se démenant dans une poussière diamantée où le soleil suspendait des iris, brassaient l’eau avec une activité joyeuse, comme si elles eussent eu la conscience de la proximité du port.
Cette longue ligne de collines qui, de Pausilippe au Vésuve, dessine le golfe merveilleux au fond duquel Naples se repose comme une nymphe marine se séchant sur la rive après le bain, commençait à prononcer ses ondulations violettes, et se détachait en traits plus fermes de l’azur éclatant du ciel; déjà quelques points de blancheur, piquant le fond plus sombre des terres, trahissaient la présence des villas répandues dans la campagne. Des voiles de bateaux pêcheurs rentrant au port glissaient sur le bleu uni comme des plumes de cygne promenées par la brise, et montraient l’activité humaine sur la majestueuse solitude de la mer.
Après quelques tours de roue, le château Saint-Elme et le couvent Saint-Martin se profilèrent d’une façon distincte au sommet de la montagne où Naples s’adosse, par-dessus les dômes des églises, les terrasses des hôtels, les toits des maisons, les façades des palais, et les verdures des jardins encore vaguement ébauchés dans une vapeur lumineuse.—Bientôt le château de l’Œuf, accroupi sur son écueil lavé d’écume, sembla s’avancer vers le bateau à vapeur, et le môle avec son phare s’allongea comme un bras tenant un flambeau.
A l’extrémité de la baie, le Vésuve, plus rapproché, changea les teintes bleuâtres dont l’éloignement le revêtait pour des tons plus vigoureux et plus solides; ses flancs se sillonnèrent de ravines et de coulées de laves refroidies, et de son cône tronqué comme des trous d’une cassolette, sortirent très-visiblement de petits jets de fumée blanche qu’un souffle de vent faisait trembler.
On distinguait nettement Chiatamone, Pizzo Falcone, le quai de Santa Lucia, tout bordé d’hôtels, le Palazzo Reale avec ses rangées de balcons, le Palazzo Nuovo flanqué de ses tours à moucharabys, l’Arsenal, et les vaisseaux de toutes nations, entremêlant leurs mâts et leurs espars comme les arbres d’un bois dépouillé de feuilles, lorsque sortit de sa cabine un passager qui ne s’était pas fait voir de toute la traversée, soit que le mal de mer l’eût retenu dans son cadre, soit que par sauvagerie il n’eût pas voulu se mêler au reste des voyageurs, ou bien que ce spectacle, nouveau pour la plupart, lui fût dès longtemps familier et ne lui offrît plus d’intérêt.
C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, ou du moins auquel on était tenté d’attribuer cet âge au premier abord, car lorsqu’on le regardait avec attention on le trouvait ou plus jeune ou plus vieux, tant sa physionomie énigmatique mélangeait la fraîcheur et la fatigue. Ses cheveux d’un blond obscur tiraient sur cette nuance que les Anglais appellent auburn, et s’incendiaient au soleil de reflets cuivrés et métalliques, tandis que dans l’ombre ils paraissaient presque noirs; son profil offrait des lignes purement accusées, un front dont un phrénologue eût admiré les protubérances, un nez d’une noble courbe aquiline, des lèvres bien coupées, et un menton dont la rondeur puissante faisait penser aux médailles antiques; et cependant tous ces traits, beaux en eux-mêmes, ne composaient point un ensemble agréable. Il leur manquait cette mystérieuse harmonie qui adoucit les contours et les fond les uns dans les autres. La légende parle d’un peintre italien qui, voulant représenter l’archange rebelle, lui composa un masque de beautés disparates, et arriva ainsi à un effet de terreur bien plus grand qu’au moyen des cornes, des sourcils circonflexes et de la bouche en rictus. Le visage de l’étranger produisait une impression de ce genre. Ses yeux surtout étaient extraordinaires; les cils noirs qui les bordaient contrastaient avec la couleur gris pâle des prunelles et le ton châtain brûlé des cheveux. Le peu d’épaisseur des os du nez les faisait paraître plus rapprochés que les mesures des principes de dessin ne le permettent, et, quant à leur expression, elle était vraiment indéfinissable. Lorsqu’ils ne s’arrêtaient sur rien, une vague mélancolie, une tendresse languissante s’y peignaient dans une lueur humide; s’ils se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire dans la peau du front: les prunelles, de grises devenaient vertes, se tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes; le regard en jaillissait aigu, presque blessant; puis tout reprenait sa placidité première, et le personnage à tournure méphistophélique redevenait un jeune homme du monde,—membre du Jockey-Club, si vous voulez,—allant passer la saison à Naples, et satisfait de mettre le pied sur un pavé de lave moins mobile que le pont du Léopold.